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Adieu Léo Marjane : La doyenne de la chanson française nous a quittés à 104 ans !

Publié le 6 janvier 2017

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Durant toute sa carrière, Léo Marjane a détesté ce prénom que son producteur lui avait imposé, au tout début des années 30.

Léo Marjane était née le 27 août 1912, à Boulogne-sur-Mer, à la fin de ce qu’on a appelé ensuite la Belle Époque, qui en effet l’était, par rapport à l’effroyable boucherie qui se profilait déjà à l’horizon.

La petite Thérèse portait un très joli nom : Gendebien. Mais peut-on faire carrière dans le music-hall quand on s’appelle Thérèse Gendebien ? C’est la question qu’elle se posera à la fin des années 20, lorsqu’elle renoncera à devenir chanteuse d’opéra.

Auparavant, elle aura passé toute son enfance en Autriche, où ses parents lui ont fait donner des cours de piano et de violon. Après la mort prématurée du père, toute la famille rentre en France, à Marseille. C’est là que, après avoir rêvé de devenir écuyère – la passion des chevaux ne la quittera jamais –, puis contralto lyrique, elle décide de partir à la conquête du music-hall.

Mais, décidément, Thérèse Gendebien, sur les affiches de l’Alcazar, « ça ne le fait pas », comme on ne disait pas encore. Alors, en contractant le prénom de Marie-Jeanne, Thérèse devient Marjane. Marjane tout court ?

Hélas non : son tout premier producteur lui impose de s’appeler aussi Léo, prénom qu’elle détestera durant toute sa carrière, au point de finir par s’en débarrasser au début des années 50. Mais enfin, le fait est là : Léo Marjane est née. En route pour la gloire !

Cole Porter

Sa voix grave, son timbre chaud et élégant lui assurent tout de suite une certaine notoriété, à Marseille, puis à Paris. Nous sommes en 1932. À la même époque, une adolescente de 17 ans chante dans les cours et les cafés de Belleville pour gagner de quoi manger. Elle s’appelle Édith Gassion et, à partir de 1935, va devenir Édith Piaf. Les deux chanteuses deviendront complices, « la Môme » n’hésitant pas à demander conseil à son aînée de trois ans lorsqu’il s’agit de s’acheter de la lingerie !

Pour Marjane (respectueux de son souvenir, nous ne lui donnerons pas le prénom détesté !) c’est en 1937 que tout bascule. Elle est en tournée en Amérique quand, à Paris, sort sa nouvelle chanson, La chapelle au clair de lune. Le succès est tel que son producteur la rappelle d’urgence en France, où, familiarisée avec le jazz américain, elle enregistre deux « standards » du
compositeur Cole Porter, Begin the Beguine et Night and Day.

« Je peux dire que j’ai introduit le jazz en France, racontera-t-elle plus tard. Dans les années 30, nous étions, Jean Sablon, Jacqueline François et moi, les trois artistes français qui venaient chaque
année chanter aux États-Unis, où chaque hôtel avait son cabaret. »

Marjane se trouve d’ailleurs outre-Atlantique lorsque survient le désastre de 1940. Malgré les conseils de certains, elle reprend le bateau pour rentrer en France occupée : c’est à la fois une bonne et une mauvaise idée. Une bonne parce que, en 1941, elle enregistre son plus grand succès : Seule ce soir. Les paroles en sont simples, et tout le monde se souvient encore du refrain : « Je suis seule ce soir / Avec mes rêves / Je suis seule ce soir / Sans ton amour… » Et cette simplicité fait mouche auprès des centaines de milliers de femmes dont les maris sont prisonniers de guerre en Allemagne, qui se reconnaissent dans cette mélodie. La chanson devient en quelque sorte leur étendard.

Mais ce retour en France est aussi une mauvaise idée, car le pays, la France… est occupé. Et que Marjane, non seulement continue de chanter, mais anime même un cabaret, L’Écrin, tout près de l’Opéra. À l’occasion, elle chante aussi au micro de Radio-Paris, la radio « des Boches »… Cette « compromission » lui sera lourdement reprochée à la Libération. Si elle passera en
jugement pour être finalement acquittée par ses juges, son image en souffrira.

Plus tard, Marjane reviendra sur cette période sombre : « J’aimerais bien savoir qui n’a pas chanté ? Et ceux qui prétendent ne pas l’avoir fait n’ont pas de mémoire. Il fallait que je gagne ma vie. » Quant au fait que son cabaret ait pu être fréquenté par l’occupant, là aussi elle répond sans détour : « Je ne pouvais pas empêcher les Allemands d’entrer. J’étais connue, célèbre, il était inévitable
que j’aie beaucoup d’ennemis. Les Français ont eu honte d’eux-mêmes, alors ils en ont voulu à ceux qui étaient sur le devant de la scène. »

De toute façon, dès le début des années 50, sa carrière se met à décliner : elle n’appartient pas à la nouvelle génération d’artistes. Elle a encore assez de flair pour chanter, avant qu’ils ne deviennent célèbres, avec Gilbert Bécaud, Charles Aznavour ou Léo Ferré. Sur sa sortie du métier, elle est lucide : « Quand ce n’est plus l’heure, ce n’est plus l’heure. Les cheveux blancs ne vont pas bien aux projecteurs. Certains partent trop tôt, d’autres trop tard. Je n’avais plus rien à faire dans ce métier. »

Redevenue Thérèse Gendebien, Marjane se réfugie dans sa demeure de Barbizon, où elle se consacre pleinement à son autre passion, qui la dévore depuis l’enfance : les chevaux. Une passion encore avivée depuis qu’elle a épousé un colonel du fameux Cadre noir de Saumur, le « saint des saints » de la cavalerie française. Elle montera à cheval jusqu’à 94 ans ! C’est ce qu’elle avait révélé
à notre collaboratrice, Dominique Préhu, lorsque celle-ci était allée la voir chez elle, en août 2012, à l’occasion de son centenaire.

Elle avait été reçue par une femme très droite, paraissant vint ans de moins que son siècle effectif, et maniant sa canne avec désinvolture. « Je n’en ai pas vraiment besoin, avait tenu à expliquer Léo Marjane. C’est mon fils qui m’oblige à la prendre : ça le rassure. Quand je me déplace, il a peur que je perde l’équilibre… »

C’est ce même fils, Philippe de Ladoucette, qui, le lundi 19 décembre, a publié le communiqué fatal : « Ma mère est morte hier soir, chez elle, à Barbizon, d’une crise cardiaque. »

C’est à lui que nous présentons aujourd’hui nos condoléances teintées de nostalgie.
Didier Balbec

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