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Adieu Michèle Morgan : Les plus beaux yeux du cinéma ont tant pleuré

Publié le 28 décembre 2016

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Si le regard de l’actrice qui vient de nous quitter à l’âge de 96 ans, envoûta les hommes, Michèle Morgan a souffert  avant de trouver celui qui a fait son bonheur.

Elle n’allait pas tarder à souffler les bougies de son 25e anniversaire. Car Michèle Morgan, disparue mardi dernier à 96 ans, avait décidé de faire preuve d’originalité, de singularité, dès son entrée dans le monde. Cette entrée faite un 29 février lui permettait, disait-elle avec humour, de « vieillir quatre fois moins que les autres ».

L’originalité et la singularité resteront la marque de son destin. Sa principale distinction saute aux yeux : ce sont les siens ! Ces fameux yeux d’un bleu si intense qui, un beau jour des années 30, ont embrasé le cinéma français avant de séduire le monde ; ces yeux immortalisés, dans Le quai des brumes, par la réplique de Jean Gabin penché sur elle, si célèbre qu’il n’est même pas besoin de la recopier ici.

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Des yeux faits pour envoûter, mais qui ont aussi beaucoup pleuré. Car si la vie s’est montrée généreuse avec Michèle Morgan, elle lui a également asséné des coups terribles, dont une personnalité moins forte ne se serait peut-être pas relevée.

La petite Simone Roussel pousse son premier cri le 29 février 1920, à Neuilly-sur-Seine. Mais c’est à Dieppe qu’elle grandit, auprès de parents qui cultivent les vertus bourgeoises d’ardeur au travail et d’économie. Véritable « garçon manqué », comme elle se décrit elle-même, l’été de ses quinze ans, sur la plage de Dieppe, elle gagne un concours de photogénie qui l’entraîne chez ses grands-parents…

À Neuilly : retour à la case départ, donc. Elle aboutit sur le plateau de Mademoiselle Mozart où joue Danielle Darrieux. Le metteur en scène, Yvan Noé, lui dit : « Avec votre physique et vos 15 ans, il est impossible de ne pas réussir. » C’est bien vu. Car la réussite ne va pas se faire attendre. L’amour non plus, d’ailleurs.

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Hollywood

Pour commencer, l’adolescente décide de changer de nom. Adieu Simone, bonjour Michèle ! Quant à son patronyme, elle l’emprunte à une banque dont elle a remarqué l’enseigne : Morgan. Les figurations qu’elle fait dans deux films suffisent à attirer l’attention de trois hommes, le producteur André Daven, le scénariste Marcel Achard et le réalisateur Marc Allégret qui préparent Gribouille, avec Raimu.

Le grand comédien fait patte de velours devant la jolie débutante : « J’ai vu votre essai. Il va falloir que je me méfie ! » lui lance-t-il. Le succès est fulgurant pour Michèle qui, juste après, tourne Orage, de Marc Allégret, avec la star du cinéma mondial : Charles Boyer. Elle a 17 ans. C’est alors que son destin va être bouleversé par un appel téléphonique.

Avec Jean Gabin
Avec Jean Gabin

Ce coup de fil, c’est Jean Gabin qui le passe au réalisateur Marcel Carné : « Je viens de voir une môme très bien dans le film de Raimu, Gribouille : ça pourrait bien être ce qu’on cherche… » Ce qu’ils cherchent, c’est la jeune héroïne de leur prochain film, Le quai des brumes ; celle à qui Gabin va devoir dire, lors d’une scène inoubliable : « T’as d’beaux yeux, tu sais… » Et qui devra lui répondre, dans un souffle de sensualité contenue : « Embrassez-moi… »

S’embrasser, ils vont le faire. De nombreuses fois et pas seulement pour les besoins du film. Car Gabin succombe au charme de « ces yeux-là ». De son côté, comment une jeune fille de 18 ans pourrait-elle résister au séducteur n° 1 du cinéma français d’alors ? Se voit-elle déjà devenir Madame Montcorgé ? Nourrit-elle des rêves de longue robe blanche, d’église et de mairie ? Peu importe, car la guerre va faire voler en éclats la belle romance, et infliger à Michèle son premier vrai chagrin d’amour.

Jean et elle partent ensemble pour Hollywood, mais la magie est rompue ; d’autant plus que Gabin vient de rencontrer Marlene Dietrich… La parenthèse américaine est décevante pour la jeune actrice. Les producteurs ne lui proposent des rôles médiocres et l’obligent à rembourrer son soutien-gorge ! Même le film avec Humphrey Bogart, Cap sur Marseille, ne vaut pas grand-chose.

En revanche, ce que trouve Michèle en Amérique, c’est un mari : le très beau Bill Marshall, épousé le 15 septembre 1942, et qui lui donne son seul enfant, Mike, né le 13 décembre 1944. Hélas, ce mari se révèle bientôt horriblement jaloux, et la belle-famille, étouffante. Le grand amour dégénère en scènes de ménage vulgaires.

Blessée, Michèle Morgan retraverse l’Atlantique : celui-là n’était pas encore le bon. Sa carrière redémarre en 1946, lorsqu’elle décroche le Prix d’interprétation féminine lors du premier Festival de Cannes, pour son rôle dans La symphonie pastorale de Jean Delannoy. Côté cœur, elle est certaine d’avoir retrouvé le bonheur, en cette fin des années quarante.

C’est à Rome que son cœur s’est mis à battre de nouveau. Le réalisateur Alessandro Blasetti l’a fait venir pour le tournage de Fabiola. Elle a pour partenaire Henri Vidal. Ils ne se connaissent quasiment pas et, pourtant, un an et demi plus tard, le 6 février 1950, ils se marient en secret. Un amour fulgurant et destructeur. Car Henri Vidal se drogue. Michèle déploiera toute l’énergie que lui donne son amour pour l’aider à sortir de cette atroce ornière. Hélas, la « maîtresse » sera plus forte que l’épouse : après maintes cures de désintoxication, Vidal meurt le 10 décembre 1959.

De nouveau, Michèle Morgan est ravagée par le chagrin. Elle ne sait pas encore que l’homme de sa vie est déjà là, tout près d’elle, et amoureux en secret depuis des années…La première rencontre entre Michèle Morgan et Gérard Oury s’est produite en 1936, au célèbre Cours Simon : il a 17 ans, elle 16. Mais elle est déjà tout auréolée de la gloire de Gribouille. « Quand nous l’avons vue arriver, racontera le metteur en scène à Gala en 1995, mes camarades et moi avons tous été éblouis, suffoqués par sa beauté. Elle nous paraissait inaccessible. »

Avec Gérard Oury
Avec Gérard Oury

Un seul fils

De fait, Gérard ne s’autorise même pas le plus petit espoir de la séduire un jour. Ce n’est qu’en décembre 1949 que le destin les met de nouveau face à face pour le film La belle que voilà. Ils doivent tourner une scène au cours de laquelle Gérard doit embrasser Michèle. Intimidé par la beauté de sa partenaire, il le fait le plus chastement possible. Le réalisateur n’est pas convaincu.

Michèle Morgan plante alors son regard légendaire dans le sien et lui souffle : « Allez-y… » Galvanisé, Gérard lui donne un baiser plein de fougue qui le met sens dessus dessous ! Michèle, elle, reste impassible et quitte le plateau sans un mot, sans un regard…

Au printemps 1957, soit près de dix ans plus tard, Gérard cosigne Le miroir à deux faces et rencontre Michèle pour lui demander d’en être l’interprète. L’actrice accepte. Fou de joie, Gérard la raccompagne en voiture jusqu’à Nice où elle loge au Negresco avec son mari, Henri Vidal. Il ose lui demander son numéro de téléphone… et elle le lui donne ! Pourtant, il faudra encore de la patience à Gérard.

Car si Michèle prend l’habitude de s’épancher auprès de lui, d’en faire son confident, elle n’est nullement prête à vivre une nouvelle passion, alors qu’elle se débat dans les inextricables problèmes de drogue de son mari.

Ce n’est qu’à la fin de 1960, un an après la mort d’Henri Vidal, que Michèle et Gérard deviendront enfin amants. Et, cette fois, c’est le bon ! Elle aura tout le temps de se consacrer à son grand amour, car en 1967, elle décide de renoncer à sa carrière de comédienne pour se consacrer à la peinture. Un art qui l’apaise, mais qui n’efface pas sa souffrance. Elle confie d’ailleurs : « Peindre me fait du bien, mais la douleur est là. »

Amants, ils le resteront durant quarante-six ans, sans jamais se marier, sans même habiter ensemble, sauf durant les vacances d’été qu’ils passent en famille dans le Midi. Michèle, enfin, peut pleinement savourer les joies de l’amour sans en craindre les tourments. Gérard Oury ne fera pleurer ses yeux de légende qu’une seule fois : en s’éteignant dans sa villa de Saint-Tropez, le 20 juillet 2006.

Désintoxication

Mais, en ces tristes années 2000, Michèle Morgan a d’autres occasions de verser des larmes. Un an avant la disparition de son compagnon, la star a eu l’immense douleur de perdre son fils, Mike : le 2 juin 2005, il meurt brutalement, à 60 ans, après une carrière d’acteur qui, sans être comparable à celle de sa mère, reste tout de même fort honorable.

C’est encore de sa famille la plus proche que, pour Michèle, désormais retirée du cinéma, viendront les plus douloureux tourments. Et notamment de sa petite-fille, Sarah Marshall, la fille de Mike. Devenue mannequin dès ses 17 ans, Sarah est surtout connue pour son histoire d’amour avec Alexandre, le fils de Richard Anthony, alors qu’elle avait 20 ans.

Très rapidement, les deux amants se sont mariés et ont accueilli leur premier enfant, Zoltan. Seulement, entre eux, c’est l’enfer qui s’installe, car ils évoluent dans un univers marqué par la drogue et la violence. Leur petit garçon leur est alors retiré et placé par les services sociaux.

En 2003, Sarah ressent comme un choc salutaire, et décide de son propre chef de faire une cure de désintoxication. Elle s’en sortira et récupérera son fils. Mais on imagine par quelles angoisses sa grand-mère a dû passer durant ces années terribles !

Aujourd’hui, la mort de Michèle Morgan est venue effacer tout cela. Désormais, on ne se souviendra plus que de la grande comédienne et de la femme merveilleuse.

C’est à elle que, depuis plusieurs jours, les plus grands rendent un hommage bouleversé, à l’image de Frédéric Mitterrand, qui fit ses débuts à son côté, dans le film Fortunat : « Sa beauté s’imposait : lorsqu’elle rentrait quelque part, les souffles se coupaient. Mais elle était bien plus qu’un physique : une immense gentillesse, une vraie attention aux autres. Il y avait avec elle tout ce qu’on aime au cinéma, c’est-à-dire le rêve, l’élégance, la générosité… Elle était ma maman de cinéma. Aujourd’hui on est tous un peu orphelins. Je suis orphelin… »

Et Claude Lelouch, de son côté : « Michèle Morgan était celle qu’on avait tous envie d’avoir dans nos bras. Pendant plus de cinquante ans, elle a été l’actrice française la plus importante. Dans le monde entier, Michèle Morgan a été l’image de la France. »

L’image de la France, elle le restera sans doute, il ne peut pas en être autrement. Que voulez-vous : avec ces yeux-là…

Pierre-Marie Elstir

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