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Adieu Simone Veil : Les camps de la mort ont façonné une combattante

Publié le 12 juillet 2017

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Le 30 juin 2017, 
celle qui s’est battue toute sa vie pour rendre le monde plus
 juste nous a quittés. Adieu Simone Veil...Le 30 juin 2017, 
celle qui s’est battue toute sa vie pour rendre le monde plus
 juste nous a quittés. Adieu Simone Veil...

Souvent, il faut attendre la mort de quelqu’un pour dire tout le bien que l’on pense de lui. Plus encore quand le disparu est un personnage public. En ce domaine comme en tant d’autres, Simone Veil fait figure d’exception.

Les Français n’ont en effet pas attendu son décès, ce 30 juin 2017, quelques jours avant son 90e anniversaire, pour lui témoigner leur admiration, la plaçant pendant des années au top de leurs personnalités préférées. Et si, au cours de ses 1.001 vies, elle a eu des détracteurs, rares sont ceux qui ont mis en doute sa droiture et sa volonté de défendre les causes lui tenant à cœur.

Sa première vie commence à Nice, le 13 juillet 1927. Celle d’une enfant heureuse, petite dernière d’une famille juive aisée et aimante. Son père, André Jacob, est un architecte renommé, Prix de Rome. Sa mère, Yvonne, a dû abandonner ses études de chimiste pour s’occuper de leurs quatre bambins, Denise, Madeleine, Jean et Simone. Ne pas renoncer à ses aspirations, voilà ce qu’Yvonne enseigne à ses filles. Leçon que sa benjamine adorée, si belle et déjà rebelle, n’oubliera jamais.

->Voir aussi - Simone Veil : Hospitalisée en état de détresse respiratoire !

Cette tendre époque s’achève avec la guerre, quand être juif revient à risquer sa peau à tout instant. Les Jacob, devenus Jacquier, qui sonne plus « français », se terrent, survivent, traqués mais soudés, jusqu’à ce funeste printemps 1944. Le 29 mars, Simone, 16 ans, passe son bac, avancé par crainte d’un débarquement allié dans le Sud. Le lendemain, elle se fait contrôler par des SS. Quelques 
heures plus tard, la Gestapo arrête le reste de la famille. Simone, Madeleine et Yvonne sont déportées à Auschwitz.

Au terme d’un atroce trajet en wagon à bestiaux, la brune adolescente reçoit sur le quai ce précieux conseil d’un compagnon d’infortune : « Dis-leur que tu as 18 ans. » Elle échappe ainsi au four crématoire, mais pas à l’horreur. Sous le matricule 78651, tatoué sur son bras, elle creuse, déblaie, terrasse, quinze heures par jour, tenaillée par la faim et la peur, mais résolue à tenir. Pourtant le pire reste à venir.

Le 18 janvier 1945, menacés à l’est par l’armée soviétique, les Allemands entraînent les 40.000 prisonniers du camp dans une indescriptible « marche de la mort » : 70 km dans la neige et le blizzard, avant d’embarquer, sur des plates-formes de wagons, pour Bergen-Belsen. Bien que décharnée, Simone est magnifique. Ce qui la sauve. En effet, une des kapos, la trouvant trop jolie pour mourir, les envoie, elle, sa sœur et sa mère, dans un autre camp, moins dur, où Yvonne, épuisée, succombe au typhus le 13 mars, un mois avant l’arrivée des Alliés.

De retour en France, les deux sœurs retrouvent Denise, mais de Jean et André, nulle trace. Ce n’est qu’en 1978 que Simone apprendra qu’ils ont été déportés en Lituanie, d’où ils ne sont jamais revenus. Pour l’heure, elle a 18 ans et entend faire quelque chose de cette vie, si durement sauvée.

En 2010, Simone Veil rentre à l'Académie française, ici avec son mari.
En 2010, Simone Veil rentre à l'Académie française, ici avec son mari.

Elle entre à Science-Po, où elle rencontre son grand amour, Antoine Veil. Mariée à 19 ans, maman à 20, elle se voit cantonnée par son époux à l’éducation de leurs trois fils, Jean, Claude-Nicolas et Pierre-François. Comme le confiera Antoine : « J’appartiens à une génération macho où les bourgeoises convenables restaient à la maison. » Mais aux convenances, son épouse préfère l’indépendance. Elle veut travailler et devient magistrate.

En 1956, Simone Veil est nommée à la direction de l’administration pénitentiaire. Elle visite les prisons, rencontre des détenus, se bat pour améliorer leur sort. La déportation l’a rendue très sensible à ce qui « dans les rapports humains, génère humiliation et abaissement », reconnaît-elle. Grâce à son action, des bibliothèques, des structures scolaires et des centres médico-psychologiques fleurissent dans les pénitenciers. Car cette bosseuse, brillante et engagée, sait se faire entendre.

De ses fils aussi, auxquels elle inculque droiture et haine de l’oisiveté, comme l’a raconté Jean : « Quand elle était à la chancellerie, elle revenait déjeuner avec nous à midi, à toute vitesse. Et on finissait souvent de manger sur la plate-forme du bus parce qu’on était en retard ! Notre mère n’était pas très exigeante sur le plan scolaire. Ses exigences portaient plutôt sur le comportement et la morale. Ce qu’elle ne voulait pas, c’est qu’on reste à ne rien faire. »

Huit ans plus tard, Simone quitte la justice pour les affaires civiles. Elle rédige une loi sur l’adoption et le bien-être de l’enfant qui ne lui vaut pas que des amis, mais elle s’en moque. Sous son allure rangée, chignon sage, collier de perles, tailleurs Chanel, se cache une guerrière.

En 1974, les époux Veil dînent chez des amis. Coup de téléphone… et de théâtre ! Le chef du gouvernement, Jacques Chirac, veut parler à Simone (qu’il surnommera par la suite Poussinette). Elle qui n’a jamais fait de politique se voit proposer le ministère de la Santé, avec un défi de taille à relever : dépénaliser l’IVG, un engagement électoral du président Giscard d’Estaing. Convaincue de l’urgence d’agir, elle accepte.

À l’époque, 300.000 femmes avortent clandestinement, au péril de leur vie, encourant la prison pour meurtre. Si le projet est soutenu par la gauche et les centristes, la plupart des députés de droite, l’Église et diverses associations s’y opposent violemment. Simone écoute, explique, argumente… et s’expose : elle reçoit des lettres d’injures et des menaces de mort. Mais comme le dit son ami, l’écrivain Marek Halter : « Quand elle a décidé de quelque chose, on peut venir avec tout un bataillon, on ne la fera pas changer d’avis. »

Le 26 novembre 1974, devant une assemblée essentiellement masculine, elle défend le texte qu’elle a préparé des mois durant : « Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. […] C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. » Il s’agit de donner leur liberté aux femmes en leur assurant de vraies conditions médicales, pas de faire de l’IVG un substitut à la contraception, martèle-t-elle. Ses détracteurs ne l’entendent pas ainsi.

Trois jours et deux nuits durant, ils se déchaînent. René Feït, venu avec un magnétophone, diffuse dans l’hémicycle les battements de cœur d’un fœtus. L’atmosphère devient insoutenable quand Hector Rolland accuse Simone, rescapée des camps de la mort, de faire « le choix du génocide », et que Jacques Médecin évoque « une barbarie nazie ». Atterrée, Simone se prend la tête dans les mains. Est-elle en train de craquer ? Non, elle est juste épuisée et, quelques instants plus tard, repart au front. Dans la nuit du 29 novembre, la loi Veil est adoptée par 284 voix contre 189.

Liberté

À l’aube des années 80, une nouvelle cause accapare celle que son mari appelle dorénavant « la patronne » : l’Europe qui, après avoir « entraîné à deux reprises le monde entier dans la guerre, doit désormais incarner la paix ». Première femme ministre sous la Ve République, Simone devient aussi la première présidente du Parlement européen.

Rappelée au gouvernement par Édouard Balladur, en 1993, elle retrouve son poste à la Santé, où elle œuvre deux ans. Guidée par son idéal de justice, Simone s’investit ensuite dans de nombreuses associations, dont la Fondation pour la mémoire de la Shoah, et devient membre du Conseil constitutionnel. En 2002, son fils Claude-Nicolas est victime d’une crise cardiaque. Devant son cercueil, elle dira : « J’ai commencé ma vie dans l’horreur, et je la termine dans le désespoir. »

Elle n’y cède pas, pourtant, poursuivant inlassablement sa mission : rendre le monde meilleur. Sur son épée d’académicienne, que lui remet Jacques Chirac en 2010, elle fait graver, à côté de la devise nationale, son matricule de déportée. Était-elle impatiente de rejoindre son âme sœur, Antoine, qui s’est éteint le 12 avril 2013 ? Elle n’est plus jamais réapparue en public, depuis.

« On la partage avec les Français », confiaient ses petites-filles, Deborah et Valentine, ce lundi sur Europe 1. Parce que comme personne Simone Veil incarnait cette Liberté, Égalité et Fraternité, son idéal et le combat de toute sa vie. Pour cela et pour le reste, merci madame.

Lili Chablis

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