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 mais surtout du cinéma !”

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Adieu Victor Lanoux : “Ma vie, ce fut du théâtre, de la télé,
 mais surtout du cinéma !”

Publié le 18 mai 2017

victor-lanoux

L’un des acteurs français les plus populaires, Victor Lanoux, nous a quittés à 80 ans, sur un lit de l’hôpital de Royan, jeudi 4 mai dernier. Nous avons retrouvé une
 interview exclusive du comédien…

J’ai rencontré ce grand artiste début novembre 2014, chez lui, dans son appartement au rez-de-chaussée avec jardin, niché dans le beau quartier de Boulogne-Billancourt qui jouxte le parc Rothschild. Frappé par un accident vasculaire cérébral en 2007, l’homme de 78 ans, Victor Lanoux est diminué et de mauvaise humeur : un froid glacial est tombé en cette fin d’après-midi, accompagné d’une pluie diluvienne. « Quel temps pourri ! » grommelle-t-il en regardant par la fenêtre.

Puis il tente de se lever, et grimace. Victor enrage de ce handicap qui l’oblige à buter sur les mots et à utiliser une canne pour se déplacer. Il n’est pas très content de son passage chez Michel Drucker, le dimanche précédent, où ses problèmes d’élocution ont nui à son interview à propos de son livre Deux heures à tuer au bord de la piscine, aux éditions du Cherche midi.

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Cet ouvrage autobiographique, le comédien a tenu à l’écrire seul, sans l’aide d’un journaliste. Je m’assieds en face de lui et pose ma première question : « Jeune, est-il vrai que vous étiez un bagarreur qui aimait à faire le coup de poing dans les bals ? » Il se fige, dans une moue d’agacement : « C’est pour me poser des questions aussi connes que vous êtes là ? » Stupeur…

 Victor Lanoux et Annie Gregorio dans
Victor Lanoux et Annie Gregorio dans "Commissaire Laviolette"

Je retrouve bien l’acteur bougon qui a fait les belles heures du cinéma français des années 70. Sa réputation de caractériel n’est plus à faire et il ne se démonte pas : « Car si c’est pour me dire des conneries pareilles, vous pouvez sortir ! » Je blêmis… Gêné, j’enchaîne : « Dommage, j’aurais aimé parler avec vous de vos beaux rôles : vous étiez génial en député Pierre Lardatte dans Adieu Poulet ou encore en Bouly, le séducteur impénitent d’Un éléphant ça trompe énormément. »

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Il baisse la tête, et la relève, doucement : ses yeux sont humides. ému par mes compliments, il lâche dans un souffle : « Asseyez-vous, on va parler de ma vie, et de cinéma, évidemment. Car ma vie, ce fut du théâtre, de la télévision, mais surtout du cinéma… » L’interview peut reprendre. Victor Lanoux va se livrer pendant deux heures, à cœur grand ouvert.

France Dimanche (F.D.) : Votre livre est bouleversant : vous y racontez par le détail votre souffrance physique, à la limite du supportable…

Victor Lanoux (V.L.) : C’est l’histoire d’un homme, Victor Lanoux, qui se retourne sur sa vie et se souvient de son passé, mais dont la condition physique est tellement abîmée qu’il est, dans son récit, tenté par le suicide. Et je raconte le suicide de Victor Lanoux. Mais rassurez-vous : je ne suis pas mort ! C’est juste de la fiction. Je suis sorti de moi pour imaginer ma fin, mais je suis bien là, plus vivant que jamais !

F.D. : Suicide… Vous avez vraiment eu envie d’en finir ?

V.L. : Non, j’ai juste éprouvé une grande lassitude, une immense fatigue, car à un moment de mon existence, j’étais dans un tel état… Il y a eu une période où mon corps ne bougeait plus, et je ne supportais plus ma voix cassée. Mais j’aime trop la vie : j’ai donc surmonté cette épreuve, pour connaître une sorte de renaissance. Ce qui n’est pas mal, à 78 ans.

F.D. : Vous écrivez dans votre livre : « Mes chevilles ne font plus qu’un avec mes tibias. » Vous êtes devenu « un rampant » ! Que s’est-il passé ?

V.L. : J’ai été opéré de l’aorte à l’hôpital Georges-Pompidou par un chirurgien indélicat qui a accroché une artère. Je suis sorti du bloc paraplégique, avec une malheureuse corde vocale de valide. Je n’ai toujours pas récupéré toutes mes cordes vocales et c’est terrible à vivre pour moi, car j’aimais beaucoup ma voix. À cause des quatre pages de décharge que j’ai signées auprès de l’hôpital, je n’ai même pas pu attaquer ce médecin en justice… Et, croyez-moi, je le regrette vivement !

Victor avec Véronique et leur chien
Victor avec Véronique et leur chien

F.D. : Comment avez-vous trouvé la force de surmonter votre souffrance ?

V.L. : Je dois tout à ma femme Véronique, qui a toujours été à mes côtés. C’est elle, qui, la première fois, m’a fait bouger le doigt de pied. Elle m’a sauvé la vie. Sans elle, je ne serais pas là aujourd’hui.

F.D. : Enfant, vous avez souffert de l’absence de vos parents…

V.L. : Oui. Mon enfance n’a pas été facile : entre mon père, qui m’envoyait me faire enguirlander chez l’épicier où il était régulièrement endetté, et ma mère qui a disparu en Suisse pour se soigner d’une tuberculose oculaire… Rassurez-vous : elle s’en est bien sortie, mais elle est partie avec un autre homme ! Alors je me suis construit tout seul, comme j’ai pu. Ces épreuves m’ont permis de mûrir très jeune. J’ai dû apprendre très tôt à ne compter que sur moi-même et à me débrouiller.

Victor et Sim dans un épisode de
Victor et Sim dans un épisode de "Louis la Brocante".

F.D. : Peu de gens connaissent votre profonde amitié pour Sim. Vous en parlez comme d’un comique sous-estimé. Pourquoi ?

V.L. : J’ai eu la chance de connaître le vrai Sim : quelle culture, quelle finesse, quel esprit ! Mais dès ses débuts, au cabaret, où il imitait les bébés en pleurs, il a toujours été catalogué par le public comme un vulgaire clown. C’est injuste et réducteur : l’homme avait tellement d’autres qualités. Quelque part, il avait le même problème que Bourvil : dans la rue, les gens lui tapaient dans le dos, en ignorant son immense sensibilité. Et il souffrait de passer en permanence pour l’imbécile de service.

F.D. : Est-il vrai qu’après Dupont Lajoie, film où vous incarnez un campeur raciste qui tue un Maghrébin, un immigré vous a félicité ?

V.L. : Oui. Cela s’est déroulé durant l’été 1974 : en pleine rue, il se dirige vers moi et me serre la main, alors que j’avais peur qu’il me casse la gueule… Cet homme était heureux que je dénonce, à travers mon rôle d’ancien parachutiste raciste, dans le film d’Yves Boisset, les ratonnades qui avaient lieu en France à l’époque. Ce personnage m’a d’autant plus marqué que j’ai fait la guerre d’Algérie, comme soldat dans le 2e régiment parachutiste. Sous la direction de Boisset, en 1973, j’interprète un campeur épouvantable, raciste et « ratonneur », qui va influencer toute une clique de beaufs. Et cela se termine par le lynchage d’un malheureux ouvrier arabe travaillant dans le bâtiment. Je garde un excellent souvenir de ce tournage mémorable, avec Jean Carmet et Jean-Pierre Marielle. À sa sortie, ce film violent et polémique avait fait couler beaucoup d’encre. Je ne sais pas si on pourrait le réaliser aujourd’hui. De nos jours, le cinéma ne veut plus que des comédies populaires pour remplir les caisses ! Yves Boisset a eu un courage incroyable de dénoncer le racisme ordinaire avec un tel réalisme.

F.D. : Sur le tournage de L’affaire Dominici, vous découvrez Jean Gabin, un acteur qui vous a marqué à vie.

V.L. : J’ai le souvenir d’un homme d’une trempe incroyable, mais quel caractère ! Il avait un cœur d’or, un humour fou, mais attention : il ne fallait pas lui marcher sur les pieds ! Quelque part, il me ressemble un peu. Ou plutôt, j’aurais aimé lui ressembler davantage.

F.D. : Vous décrivez Jean Carmet comme un incorrigible farceur. Vous avez des exemples ?

V.L. : C’était un grand adepte de l’humour à froid. Il avait un délire étrange : Jean adorait se déguiser en curé pour prendre le train. Il a fait cette plaisanterie plusieurs fois de suite : il parlait de religion avec les gens, habillé en prêtre, jusqu’à la gare Montparnasse… Cela l’amusait follement. Jean était un homme à part, et surtout un immense acteur. Il fallait le voir débouler avec son air veule et son petit short blanc sur le tournage de Dupont Lajoie ! À lui seul, il incarnait physiquement toute la bassesse du Français moyen raciste et lâche ! Quel talent ! Je suis resté inconsolable de sa disparition, en avril 1994. Nous n’avons plus d’acteur de cette trempe-là. Vous savez, lorsque vous avez travaillé avec des Carmet, des Ventura et des Rochefort, vous placez la barre très haut. Que de souvenirs impérissables ! Comme le tournage d’Adieu Poulet, de Pierre Granier-Deferre, à Rouen, en 1975, avec Patrick Dewaere, Lino Ventura et Claude Rich. Lorsque des personnalités de cette envergure déboulaient sur un plateau, il se passait toujours quelque chose.

F.D. : Sur le tournage d’Un éléphant ça trompe énormément, lors de la fameuse partie de tennis, Jean Rochefort vous a blessé au visage.

V.L. : Jean sait très bien monter à cheval, mais en revanche, il ne joue pas du tout au tennis. Et moi non plus. Résultat : en pleine partie de double, avec Guy Bedos et Claude Brasseur, je prends sa raquette en plein visage ! J’ai eu un mal de chien… Ce qui n’a pas empêché ce tournage d’être formidable : c’était en 1975 et nous vivions l’insouciance des Trente Glorieuses. Quelle belle époque ! Yves Robert était un réalisateur très talentueux, mais aussi très exigeant : ce ne fut pas toujours facile de travailler sous sa direction. Je me souviens d’une scène que nous avons répétée huit jours de suite sous une pluie glaciale ! À la fin, nous étions à cran, exténués, malades. Yves était ainsi : il aimait faire cravacher dur ses acteurs. Et il avait raison : une comédie réussie, cela demande un travail énorme.

Louis la BrocanteF.D. : Beaucoup de gens ne vous connaissent qu’à travers votre personnage de Louis la Brocante, sur France 3.

V.L. : En 1998, je comprends que le cinéma a changé. Des types comme Gérard Depardieu ont déboulé, et moi je ne suis plus à la mode. Du coup, je suis moins sollicité et décide d’incarner Louis, ce brocanteur qui tiendra tout de même 44 épisodes jusqu’en 2014. Cette seconde carrière à la télé m’a valu une incroyable popularité. Même si les téléspectateurs de cette série ne pouvaient pas imaginer que j’avais débuté au théâtre avec Pierre Richard dans les années 60, puis joué dans plus de cinquante films, dont de nombreux polars et drames.

F.D. : Aujourd’hui, avez-vous peur de la mort ?

V.L. : Non, la mort ne me fait pas peur. Je l’attends avec beaucoup de sérénité. Je vais bientôt avoir 79 ans et je sais qu’elle est inévitable. n

Victor Lanoux livre"Deux heures à tuer au bord 
de la piscine", de Victor Lanoux, aux éditions Le Cherche Midi, 2014.

Jean-Baptiste Drouet