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Isabelle Carré : Une enfance traumatisante

Publié le 14 février 2018

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Dans “Les rêveurs”, la comédienne Isabelle Carré revient sur les drames qui ont façonné son destin.

Est-ce parce qu’à 46 ans, l’actrice est en train de clore la première moitié de sa vie ? Toujours est-il que cette beauté blonde, d’ordinaire secrète, a décidé de raconter l’histoire de sa famille.

Et, pour ce faire, elle n’a pas choisi l’autobiographie, mais un genre littéraire lui laissant davantage de liberté : le roman.

Un choix d’autant plus judicieux qu’Isabelle Carré joue aussi bien avec les mots que sur une scène de théâtre ou un plateau de tournage. Mais si le lecteur prend plaisir à tourner les pages de cet ouvrage, ce n’est pas seulement grâce à la plume légère et acérée de son auteure : la trame de cette fausse fiction et vraie confession a de quoi les accrocher jusqu’à son point final.

Les souvenirs de jeunesse d’Isabelle nous font passer par tout l’éventail des émotions, et le titre de l’œuvre, Les rêveurs, paru chez Grasset, est trompeur : les cauchemars ne manquent pas dans ce récit. Une matière première qu’elle met désormais au service de son art, recyclant ses traumatismes. Et de ce point de vue, l’héroïne de Se souvenir des belles choses a été gâtée !

Insensé

Ses ennuis commencent tôt. Isabelle n’a que 3 ans quand, le dernier jour des vacances, sa mère lui ordonne d’aller jouer dehors. Devant le refus la fillette, qui veut rester auprès de sa maman, elle l’enferme dans sa chambre et lui lance :
« Voilà, tu ne bouges plus jusqu’à ce que je revienne te chercher. Tu es punie. Compris ? ».

La coupable a beau demander pardon, rien n’y fait. Paniquée, la petite Isabelle veut s’échapper coûte que coûte de sa prison, et repère une fenêtre ouverte. Elle se hisse sur le rebord, se jetant dans le vide sans hésiter : « Je sais que je ne peux pas voler tout à fait, comme un oiseau, mais je dois pouvoir flotter, me déposer doucement… »

L’atterrissage semble bien se passer. « Je ne suis pas blessée, je n’ai pas mal, j’ai gagné ! », se réjouit-elle. Un soulagement de courte durée, car il lui est impossible de se relever. Sa mère accourt, blanche comme un linge, et la conduit d’urgence à l’hôpital. Le diagnostic tombe : fracture du fémur.

L’enfant, rongée par la culpabilité, fêtera son quatrième anniversaire sur son lit de douleur. Et la comédienne se demande encore aujourd’hui le motif de cet acte insensé. « Est-ce que c’est moi qui ai voulu mourir ? » Si le doute subsiste pour ce coup d’essai, il n’est plus de mise quelques années plus tard quand, adolescente, Isabelle se réveille dans une clinique. Elle a vidé l’armoire à pharmacie familiale et avalé tous les cachets lui tombant sous la main. L’arrivée de son grand-frère lui a sauvé la vie, qui ne l’intéresse plus.

Lorsque sa voisine de chambre l’interroge sur la raison de sa tentative de suicide, elle répond : « J’ai appris que mon copain sortait avec moi à cause d’un pari. Il disait qu’il m’aimait, mais en fait il avait promis à ses amis qu’il m’aurait. » Elle quitte bientôt le service de réanimation pour celui de psychiatrie, s’accrochant au bras de son père, le suppliant : « Papa ! Pars pas tout de suite. Reste encore un petit peu, s’il te plaît. Papa… » Une prière vaine : « Je ne peux pas, je dois te laisser maintenant, au revoir ma chérie, soigne-toi bien. »

Abandon

Pendant des semaines passées avec pour seule compagnie des médecins pourvoyeurs de camisoles chimiques et des gamins déjà fracassés par l’existence, Isabelle apprend à apprivoiser son sentiment d’abandon. Mais son père lui réserve une nouvelle surprise, un coup de grâce que la jeune fille n’avait pas vu venir. Consciente que le grand amour ne régnait plus depuis longtemps entre l’aristocrate vendéenne bannie par les siens pour être devenue fille-mère à 18 ans et le brillant styliste, patron d’une agence de design, la seule idée qu’ils puissent se séparer l’effraie malgré tout.

Une peur qui se matérialise bientôt quand un samedi, en rentrant de l’école, elle découvre son père en train de vider son armoire. « Je dois partir, votre mère me vire ! » Ses enfants le suivent jusque devant la porte de son atelier. Il les fait asseoir et passe aux aveux : « Je suis homo, pédé ! C’est pour ça que votre mère ne veut plus de moi. »

Ses deux garçons et sa fille gardent le silence, encore sous le coup de ce coming out tardif. Quelques minutes plus tard, la porte claque et se referme sur l’enfance d’Isabelle. Comment n’avait-elle pas deviné l’évidence, au contraire de son grand-frère ? Au lieu de le condamner, l’adolescente se met alors à sa place. Comme une comédienne dans la peau d’un personnage…

Claude LEBLANC

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