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Johnny Hallyday : 1 - Le temps de la gloire

Publié le 31 mai 2013

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À lui seul, Johnny Hallyday a symbolisé les années 60 et la soif de liberté de la nouvelle génération, par son talent, son énergie, sa rage de vivre et aussi ses excès.

Qui mieux qu'Hugues Vassal pouvait aider à cette résurrection ? Le photographe de France Dimanche était, en ces années-là, un membre à part entière de la bande à Johnny. Sa mémoire fourmille d'anecdotes encore jamais écrites qui ne demandaient qu'à resurgir ! C'est donc avec lui pour capitaine que nous vous invitons à un grand voyage fait de souvenirs, souvenirs...

1 Le temps de la gloire

À l'orée des années 60, Jean-Philippe Smet devient le prince de la jeunesse... mais à quel prix !

2 Le temps des copains

Derrière la folie des bringues entre copains se cache le véritable Johnny, avec ses doutes et ses angoisses...

3 Le temps des drames

Lorsque les projecteurs s'éteignent, c'est la mort qui se met à rôder autour de l'idole des jeunes.

4 Le temps de l'amour

Enfin Sylvie Vartan apparut ! Pour le rocker turbulent, plus rien ne sera désormais comme avant...

Les années 60, c'était l'adolescence du monde ; de notre monde, celui qui a pris naissance dans les ruines et les deuils de 1945. Ensuite, l'enfance - les années 50 - a été difficile et laborieuse ; en noir et blanc, pour tout dire : il fallait reconstruire, réparer, remettre en marche.

Au bout de ce tunnel : la prospérité, qui s'invite à la table des Français pour trente « glorieuses » années. À ce moment, le monde passe à la couleur ; et la jeunesse, celle qui est née durant la guerre, s'aperçoit qu'elle a soif d'autre chose, même si elle ne sait pas encore trop bien de quoi.

C'est alors qu'apparaît un personnage unique, qu'une sorte d'aérolithe incandescent tombe sur la Terre.

Johnny voitureDans le monde en noir et blanc, ce garçon de 17 ans à la chevelure dorée, au regard azuréen et au sourire ravageur s'appelait Jean-Philippe Smet, « comme tout le monde », si l'on peut dire. Mais dès que la couleur s'installe, il devient Johnny Hallyday, comme personne d'autre.

Débutant

On se tromperait en pensant que Johnny est une simple figure parmi d'autres des années 60, de cette décennie que l'on ne va pas tarder à appeler les sixties : il est les années 60. C'est quasiment lui qui les a inventées, qui en a exprimé les attentes, qui en a fait exploser l'énergie trop longtemps comprimée, qui leur a donné une image, un corps, une voix : Johnny, c'est le big-bang des astrophysiciens ramené à l'échelle de nos vies.

« À lui tout seul, me dit Hugues Vassal, photographe, dès le début de notre conversation, il symbolise à la fois les Trente Glorieuses et Mai 68 : quand j'ai découvert Johnny, j'ai tout de suite su, de manière instinctive mais profonde, qu'un changement de société se préparait. »

On ne reviendra pas sur les premiers pas au Golf-Drouot, dès 1958, en compagnie d'autres « garnements » de son acabit, qui deviendront Eddy Mitchell, Dick Rivers, Jacques Dutronc ou Long Chris : l'épopée est connue de tous. En revanche, avec le recul des années, on a tendance à croire que, d'un bond, Johnny Hallyday est passé directement du stade de débutant inconnu à celui d'idole des jeunes, comme on ne va pas tarder à l'appeler : rien n'est plus faux.

Avant de revêtir de flamboyants habits de lumière, Johnny s'est pris quelques mémorables « vestes », qui ne devaient rien à son tailleur ni aux surplus de l'armée américaine ! Celle de 1960, à l'Alhambra, fut particulièrement ajustée.

L'Alhambra, à l'époque, c'est quelque chose : une salle parisienne presque aussi prestigieuse que l'Olympia ou bien Bobino. On y a vu Maurice Chevalier, Charles Trenet et Édith Piaf, on y verra Léo Ferré dès l'année suivante. C'est pourquoi Georges Leroux, le tout nouvel imprésario du jeune Johnny, est tout fier de lui annoncer qu'il vient de lui décrocher là un contrat de trois semaines, en première partie de Raymond Devos.

Ni lui ni son poulain ne se doutent que, malgré son nom andalou, l'Alhambra va se retrouver vite fait sur les bords de la Berezina... Le 20 septembre 1960 donc, Johnny monte sur scène, guitare en main, et attaque bille en tête avec J'suis mordu. Le public, venu là pour l'humour délicat et absurde de Devos, commence à se demander par quoi ce jeune enragé a bien pu l'être, mordu ; très vite, les sifflets se mettent à fuser, notamment au parterre, où se trouvent les places « chères ».

Johnny Hallyday s'en moque : il enchaîne avec Tutti Frutti, puis Souvenirs, souvenirs ; il se déhanche comme un diable, se roule par terre, se relève, se reroule... tout cela sans lâcher sa « gratte » et sans cesser de chanter !

Dans la salle, c'est un tohu-bohu d'indignations, que ne compensent pas les bravos enthousiastes des jeunes du « poulailler ». Au premier rang, un homme s'esclaffe bruyamment et hurle : « Sortez-le ! C'est affreux ! Guignol ! » Cet homme, c'est Henri Salvador ! À l'issue de cette première soirée catastrophique, il faudra que Raymond Devos intervienne personnellement, et fermement, pour que l'idole malmenée ne soit pas virée séance tenante, son contrat transformé en cocottes en papier...

Inépuisable

Mais enfin, des bides de cette envergure, Johnny n'en connaîtra que fort peu, et pendant très peu de temps : en effet, à peine deux mois après le naufrage de l'Alhambra, il met littéralement le feu à l'Alcazar de Marseille ; un feu qui va rapidement se propager dans la France entière, au rythme effréné des tournées.

Ces tournées, Hugues Vassal, pour France Dimanche, les a suivies de l'intérieur et au plus près puisque, rapidement, il a fait partie intégrante de l'entourage proche de Johnny. « Je crois qu'il m'aimait bien, se souvient-il avec un demi-sourire. Quand j'arrivais, son grand jeu, c'était de se précipiter sur moi, de me saisir à bras-le-corps et de me faire sauter en l'air... »

Car Johnny, en ce temps-là, avait l'énergie de la jeunesse, mais une énergie en quelque sorte « surmultipliée », inépuisable. Tout le monde, dès cette époque, pouvait s'en apercevoir en assistant à ses shows, en le voyant emplir la scène de sa seule présence ou presque.

Seul ou presque, oui, car, comme le rappelle Hugues Vassal, il n'était pas question, alors, des énormes machineries de spectacle auxquelles l'idole des jeunes aura recours à partir des années 80 : quand elle débarquait à Mont-de-Marsan ou à Amiens, toute l'équipe tenait dans trois ou quatre voitures ordinaires ; et, sur scène, il y avait la vedette flanquée de quatre ou cinq musiciens, rien de plus. Mais alors, quelle pêche !

« Le pire, reprend Vassal, c'est que Johnny Hallyday dépensait presque autant d'énergie avant chaque concert, et encore bien plus après ! Je me souviens d'une nuit, à Genève, où, après avoir ingurgité pas mal de whisky, il m'a fait traverser toute la ville de part en part, dans sa Buick décapotable, à plus de 100 kilomètres à l'heure ! »

Infernal

Pour ce qui est des nuits blanches, Hugues Vassal, on s'en souvient, avait déjà un bon entraînement, grâce aux nombreuses soirées passées chez Édith Piaf. Mais, en rejoignant la bande à Johnny, il a vraiment basculé dans un autre monde.

« Johnny était épuisant de chez épuisant, comme on dirait aujourd'hui, se souvient-il. On buvait beaucoup, et on dormait très peu. Il essayait d'être raisonnable avant de monter sur scène, parce qu'il a toujours été un vrai professionnel. Il s'envoyait juste un verre ou deux de whisky pour se donner du coeur au ventre, c'est tout. Mais il était loin d'être le seul à faire ça : Gilbert Bécaud buvait pas loin d'un demi-litre d'alcool avant d'attaquer, et Fernand Raynaud au moins autant... »

C'est après que ça se corsait ! Une fois la dernière chanson terminée, il n'y avait plus de frein à l'appétit de vivre, au besoin de rigolade, à l'envie de « s'éclater ». « D'abord, tempère Vassal, il fallait réussir à quitter le lieu du concert. Et ça, c'était infernal ! À cause des fans en délire - les filles principalement -, on devait, avant le tour de chant, avoir planqué les voitures dans une autre rue, un peu plus loin. Ensuite, à la fin, soit on sortait en force, soit on se faufilait comme des voleurs, pour échapper à la meute... »

Après avoir semé les fans, toute la bande se rassemblait dans un restaurant... à condition d'en dénicher un qui soit ouvert, ce qui n'était pas chose évidente dans la province française des années 60. S'ils n'en trouvaient pas, Johnny Hallyday réussissait généralement à en faire rouvrir un, rien que pour eux. Et le pauvre restaurateur, sorti du lit, qui pensait s'en tirer avec un service rapide d'une heure, se retrouvait avec une bande de 15 ou 20 « soiffards » qui ne décramponnaient plus de son établissement avant le petit matin !

C'est pour cela que, parfois, certains refusaient d'ouvrir à Johnny et sa bande, comme nous le raconte Hugues Vassal : « Je me rappelle un soir, dans le coin de Pau, je crois bien, le type refusait obstinément de nous accueillir. Johnny et les autres ont commencé à se foutre de lui puis à l'insulter carrément, en braillant à tue-tête devant sa porte fermée dans la rue endormie.

À un moment, on a vu le patron sortir, furax, et foncer vers nous avec un énorme couteau dans la main ! Je peux vous dire qu'on a détalé vite fait ! » Fort heureusement, dans ces cas-là, il y avait toujours la solution de se rabattre sur l'hôtel où les chambres avaient été réservées. Malheureux hôtelier !

Incontrôlable

« C'était le saccage, déclare sobrement Vassal. Au moins celui du sommeil des autres pensionnaires, car une fois que Johnny et la bande se trouvaient dans la place, il était hors de question que qui que ce soit puisse fermer l'oeil. Si je voulais résumer toutes ces nuits d'après-concert, je dirais qu'on les passait de chambre en chambre, de bouteille en bouteille et de fille en fille. »

En effet, on voit bien l'ambiance ! D'autant plus survoltée, d'ailleurs, que Johnny, à cette époque, adorait déclencher des bagarres en se livrant à d'insistantes provocations vis-à-vis des gens qui se trouvaient là et dont la tête ou le comportement n'avaient pas l'heur de lui revenir.

« Le plus drôle, si je puis dire, précise Vassal, c'est qu'il aimait bien en effet chercher la bagarre, la provoquer. Mais, une fois qu'elle devenait réelle, il s'arrangeait toujours pour s'en dégager, faire croire qu'il n'y était pour rien. Si bien que c'étaient les autres, dont moi accessoirement, qui se retrouvaient en face d'une bande de furieux chauffés à blanc par Johnny Hallyday et bien décidés à nous exploser la tête ! »

Avant d'émettre des jugements sévères sur ces frasques, il faut tout de même se rappeler que le Johnny d'alors avait 20 ans, voire un peu moins : devenir le symbole de la jeunesse de tout un pays à cet âge-là, voilà qui ferait chavirer bien des cervelles. Celle de Johnny n'était pas pire qu'une autre, elle était juste plus exposée. Mais, s'il avait ce côté semeur de zizanie incontrôlable, Johnny montrait aussi, parfois, d'autres facettes de lui-même, et notamment de grands élans de générosité spontanée, dont il ne se vantait pas forcément.

« Jean-Pierre Pierre-Bloch me rappelait encore hier, me révèle Vassal, qu'en 1963, au moment des grandes grèves dans le charbon, Johnny chantait un jour à Alès, dans le Gard. Eh bien, ce soir-là, sans que personne soit venu le solliciter, il a de lui-même offert la moitié de son cachet aux grévistes. »

Quoi ? Vous avez dit Jean-Pierre Pierre-Bloch ? Le fils du grand résistant et fondateur de la Licra, lui-même ancien député de Paris et ex-directeur de France-Soir ? Eh oui, celui-là même ! L'homme politique a effectivement été, au tout début de ces années 60, décidément fertiles en surprises, le secrétaire de Johnny, c'est-à-dire en fait son homme à tout faire.

Fidèle

« Homme à tout faire et même un peu souffre-douleur ! précise Vassal. Vous avez peut-être encore, dans vos archives, à France Dimanche, une photo que j'ai faite, où l'on voit mon Jean-Pierre à genoux aux pieds de Johnny, en train de lui cirer ses pompes de scène ! Johnny Hallyday adorait le prendre pour victime de ses blagues. Mais ce n'était jamais méchant, car il l'aimait beaucoup et avait confiance en lui. »

Et puis, dès cette époque, le rocker était un homme fidèle en amitié, pour peu qu'on le soit avec lui. Même s'il se montrait toujours gentil et d'une grande simplicité avec ses fans et avec le public en général, après le spectacle, il n'y avait plus de spectacle, et Johnny préférait s'éloigner de son public : seule sa bande de copains comptait, c'est-à-dire les 15 ou 20 personnes qui gravitaient autour de lui et pour qui, royal, il réglait systématiquement les lourdes additions d'après-concert. Mais il fallait qu'ils soient là, fidèles au poste, pour suivre l'idole dans ses délires et ses excès.

« C'est pour ça que j'ai fini par le quitter, soupire Hugues Vassal : au bout de quelques années, j'étais littéralement lessivé, j'aurais fini par y laisser ma peau. Je crois qu'il m'en a un peu voulu, au moins sur le moment... »

Certains ont suivi son exemple et se sont plus ou moins éloignés de Johnny, usés par son invraisemblable énergie ; d'autres sont restés plus longtemps ; d'autres enfin sont arrivés, pour remplacer les « déserteurs », prenant le train en marche, si l'on peut dire. Mais, de la bande de copains et de fidèles, nous parlerons plus longuement et en détail la semaine prochaine.

Pour l'instant, laissons le jeune Johnny Hallyday poursuivre son irrésistible ascension vers les sommets.

Pierre-Marie Elstir

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