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Johnny Hallyday : 3 - Le temps des drames

Publié le 14 juin 2013

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Dix accidents de voiture entre 1962 et 1970, dont un qui défigurera Sylvie Vartan, un tir au revolver qui aurait pu mal finir, sans oublier une tentative de suicide. Johnny Hallyday avait la fureur de vivre…

Comment il est devenu un vrai trompe-la-mort !

Dans notre dernier volet, en conclusion de notre article consacré au temps des copains, nous écrivions : « Mais le destin attend son heure, qui, hélas, ne va pas tarder à venir. Car Johnny Hallyday, en ces années de prétendue insouciance, va bientôt devoir affronter de véritables tragédies, dont certaines déboucheront sur la mort… »

Il ne s’agissait pas là d’une dramatisation excessive destinée à vous tenir en haleine : dès ces années 60, Johnny a effectivement connu le drame, la tragédie. Et si la mort l’a épargné, elle l’a tout de même plusieurs fois frôlé de son aile noire… en attendant de venir frapper ses proches.

Mais doit-on s’étonner qu’un homme soit touché par la mort, alors qu’il ne cesse de la provoquer ? Ou, pire, de faire comme si elle n’existait pas ? Lorsque, en plus, ce même homme est passionné de bolides automobiles et de vitesse, là, on ne s’étonne plus du tout !

Hugues Vassal nous a raconté, il y a deux semaines, comment Johnny, une nuit, lui avait fait traverser Genève à plus de 100 km/h : « Mais c’était tout le temps comme ça ! s’exclame l’ancien photographe de France Dimanche. À chaque fois qu’il m’embarquait dans l’une de ses voitures, je pétais de trouille ! Parce qu’il était incapable de conduire autrement qu’à l’extrême limite de ses possibilités… Et s’il avait décidé de “s’éclater”, ce n’étaient pas les feux rouges qui pouvaient l’arrêter ! Je peux vous dire que, dans ces cas-là, tout le monde hurlait, dans la bagnole ! Mais lui, ça le faisait marrer… »

En fait, Johnny se comportait avec ses bolides comme un gosse qui vient de découvrir un nouveau jouet sous le sapin. Vassal en a eu la preuve, juste après le dix-huitième anniversaire de l’Idole des jeunes : « Ce jour-là, Noli [Jean Noli, grand reporter de France Dimanche, à l’époque, ndlr] et moi, on se pointe chez Johnny. Ça devait être en 1961, il vivait dans un hôtel près de la place Clichy.

On a à peine le temps d’entrer qu’il nous saute sur le poil : “Eh ! les gars, vous avez vu, en bas, la Triumph TR3 toute neuve ? Ben, c’est à moi !” Je crois que c’est Noli qui lui a demandé gentiment, histoire de s’intéresser, s’il en était content et comment elle était. Et, là, parce qu’il n’arrivait pas à trouver les mots correspondant à son enthousiasme, notre Johnny Hallyday s’est mis à mimer, et surtout à bruiter la conduite de son bolide, sa voix grimpant dans les aigus pour signaler les accélérations, rebasculant dans les graves pour les changements de vitesse, se mettant à couiner pour les dérapages sur l’asphalte, etc. Et – je vous jure que je n’exagère pas – ça a bien duré cinq minutes, tous ces “vroum-vroum” ! »

On l’a compris : dans ses années-là, Johnny au volant d’une voiture, c’est aussi « sécuritaire » qu’une grenade dégoupillée. Or, parfois, les grenades, ça explose et ça fait des dégâts. Je ne vais pas vous raconter tous les accidents de la star : ce journal y suffirait à peine !

Risque-tout

Mais la liste, dans sa sécheresse, est impressionnante et parle d’elle-même : en 1962, avec sa Jaguar type E ; en décembre 1964, au volant de sa Porsche ; en 1967, avec une Lamborghini Miura. C’est loin d’être tout : la Triumph dont nous venons de parler finira sa course contre un poteau téléphonique du Pas-de-Calais ; en 1963, Johnny « plie » quatre décapotables en deux mois ! L’année suivante, c’est une Ferrari de 7 millions de francs de l’époque, qu’il bousille juste devant l’Olympia !

Et il terminera la décennie, le 20 février 1970, en réduisant à l’état de ferraille une DS 21, entre Mulhouse et Belfort. Hélas, cette fois, il n’est pas seul : Sylvie Vartan est à la « place du mort », et passe à travers le pare-brise ! « Elle pissait le sang, elle hurlait qu’elle était aveugle ! », a raconté Jean Pons, l’impresario de Johnny, qui se trouvait, lui, sur la banquette arrière.

Sylvie paiera la folie de son mari de plusieurs mois à l’hôpital du Mont Sinaï de New York et de quelques opérations de chirurgie esthétique. Elle lui en voudra beaucoup. Mais, des rapports torturés entre ces deux amants terribles, nous reparlerons la semaine prochaine.

De cette longue litanie d’accidents, on serait tenté de croire que, lorsqu’il n’était pas au volant de l’un de ses bolides, Johnny était en sécurité : ce serait très mal le connaître !

« Se mettre constamment en danger était pour lui une façon d’être en vie et d’assouvir son besoin de liberté, analyse Vassal. En fait, il était habité dès le début de l’aventure par cette angoisse diffuse qui imprégnait la jeunesse d’alors, et qui allait exploser de la façon que l’on sait en mai 1968. De ce point de vue-là aussi, Johnny Hallyday était le symbole de cette génération. »

Mais un symbole « risque-tout », dangereux pour lui-même et pour ceux qui l’entouraient. On ne résiste pas au plaisir de raconter cette anecdote, dont Hugues Vassal ne peut se souvenir sans un petit frisson rétrospectif.

« Johnny devait chanter au Palais des sports de Lyon, me raconte-t-il. Comme c’était un gala important, Noli et moi avions fait le voyage depuis Paris. La petite bande arrive en avance et, comme on ne savait pas trop où aller en attendant l’heure du show, Lamour, le grand organisateur des spectacles lyonnais, nous fait entrer dans son bureau. Il y avait donc dans la pièce Noli et moi, Johnny bien entendu, Johnny Stark, Jean-Pierre Pierre-Bloch, plus deux ou trois autres que j’ai oubliés.

Et voilà Johnny qui s’installe au grand bureau de Lamour et commence à ouvrir les tiroirs les uns après les autres. Soudain, son visage s’éclaire d’un sourire de gamin gourmand quand, de l’un d’eux, il sort… un revolver ! Devenant instantanément le cow-boy qu’il rêvait d’être enfant, il se met à braquer l’arme vers les uns et les autres en rigolant et en faisant semblant de tirer.

Moi, je sens venir l’embrouille et je me mets à crier : “Fais pas le con, Johnny, fais pas le con !” C’est trop tard : le coup vient de partir ! Et si la balle a été se loger dans une moulure du plafond, c’est du pur hasard… en tout cas, ce n’est pas de la science du cow-boy ! »

Vassal me précise, que, dans le bureau, tout le monde était tétanisé, en réalisant ce qui avait failli arriver. Tout le monde mais pas Johnny, qui se marrait comme une baleine, ravi du petit effet qu’il venait de produire, même involontairement !

Inconscience ? Oui, sans doute un peu, évidemment. Mais également, et surtout, ce besoin vital d’évacuer le stress avant de « descendre dans l’arène » ; ce même besoin qui le pousse à lancer ses voitures à toute vitesse à travers la nuit…

Cela dit, si Johnny a montré cent fois qu’il était capable de défier la mort pour rien, juste pour se sentir en vie, il peut aussi le faire afin de rendre service à un ami. C’est ce qu’il a fait pour Hugues Vassal, un jour de février 1966, en Amérique du Sud.

Johnny à motoAmphétamines

« Après un début de tournée en Argentine [que nous avons évoqué la semaine dernière, ndlr], on s’est tous retrouvés à Rio de Janeiro… en même temps que de terribles inondations, se souvient le photographe. Moi, je commençais à flipper, car je n’avais rien photographié de valable, en Argentine, et je l’avais dit à Johnny Hallyday. C’est alors qu’il me dit : “Viens, on va aller le faire ton reportage…”

Et il nous entraîne tous là où les inondations étaient les plus impressionnantes : l’eau montait à raison d’un centimètre par seconde ! Ça ne l’a pas effrayé du tout : pour que j’aie des photos spectaculaires, il a foncé droit dans les incroyables torrents qui dévalaient toutes les rues avec de plus en plus de force. Tant et si bien qu’on a vite perdu le contrôle de la situation et qu’on a failli être engloutis !

Je revois très bien Johnny, ayant trouvé refuge in extremis sur le toit d’un bus et tenant Sylvie dans ses bras : elle avait l’air terrorisée, mais lui semblait s’amuser comme un petit fou ! Quant à moi, lorsque ma Coccinelle Volkswagen s’est soudain mise à flotter sur les eaux furieuses pour être entraînée comme un fétu de paille dans le tunnel de Copacabana, j’ai bien cru que je ne reverrais jamais Paris ! Mais enfin, j’avais mon reportage photo ; grâce à Johnny, qui, une fois de plus, s’était bien défoulé ! »

Malgré toutes ces folies, qui auraient pu le tuer vingt fois, l’angoisse continue de s’accumuler. La pression est si forte, sur les épaules de la star, qu’elle finit par ne plus pouvoir être évacuée. Et si vient s’y ajouter l’exténuante fatigue des tournées et des galas incessants, cela finit par former un cocktail dangereux. Dangereux et même… mortel.

« Je n’ai jamais vu Johnny se droguer, affirme Hugues Vassal, mais il est vrai que je n’étais pas tout le temps derrière lui non plus… Ce qui est sûr, c’est qu’en 1966, notamment au moment de la grossesse de Sylvie, il était à la fois exténué et déprimé. »

En réalité, pour pouvoir assurer tous les galas d’une interminable tournée d’été, le chanteur s’est mis à fréquenter un couple infernal :
alcool + amphétamines. De toutes sortes, les amphet’ : Ténédron, Corydrane (celle que prenait Jean-Paul Sartre à peu près à la même époque, lui aussi pour « tenir le rythme » de l’écriture), Maxiton, et d’autres.

Résultat : c’est un Johnny Hallyday « à la ramasse » qui, le 1er septembre 1966, s’envole pour Londres, où il doit enregistrer un nouvel album. Et, accessoirement, pour découvrir la nouvelle drogue à la mode chez les musiciens anglo-saxons : le LSD.

Lorsqu’il rentre en France, une dizaine de jours plus tard, l’artiste va si mal, que même l’insouciant Ticky Holgado (son ange gardien) commence à s’en inquiéter.

Il témoignera bien des années plus tard : « Quand Johnny est arrivé à Neuilly, j’ai bien vu que quelque chose n’allait pas. Il était “chargé”, défait, avec les pupilles dilatées. Un zombi. Il m’a dit : “Je monte me changer et on file à la fête de l’Huma” [où il devait chanter, ndlr]. Au bout d’une demi-heure, j’ai commencé à m’inquiéter. »

Ticky a raison de s’angoisser : lorsqu’il défonce la porte de la salle de bains fermée à clé, il découvre son ami inanimé sur la moquette rougie, deux petits geysers de sang giclant sporadiquement de ses poignets tranchés !

Un peu plus tard, parce que des fans scandent devant l’immeuble « Joh-nny ! Joh-nny ! », Ticky, Gill Paquet (son manager), averti aussitôt, et le médecin accouru dans l’instant devront passer par le parking souterrain et embarquer la star inanimée dans le coffre de sa voiture !

La convalescence du candidat au suicide va durer trois semaines. À l’hôpital Lariboisière, en dehors de Sylvie, Johnny n’accepte pratiquement aucune visite. Mais il fait exception pour notre tandem : Hugues Vassal et Jean Noli. Parce que les deux hommes sont pour lui bien davantage que des journalistes : de vrais amis, en qui il a confiance.

Moral

Et, de fait, Noli contribuera beaucoup à lui remonter le moral, l’aidera à « se reconstruire », ainsi que l’on jargonne de nos jours. « Il n’y a pas eu que Noli ou Gill Paquet dans ce rôle, me dit alors Vassal, tandis que nous évoquons cet épisode dramatique. Personne n’en a parlé à l’époque, parce que ça s’est fait dans la discrétion la plus absolue, mais celui qui a peut-être le plus fait pour remettre Johnny Hallyday sur pied, et surtout lui passer le goût de la récidive, c’est Eddy Mitchell. »

Eddy, le copain des années 50, celui de la bande de la Trinité ! Évidemment, lorsque lui-même s’est lancé dans le rock et la chanson, leurs liens se sont un peu distendus. « Ils se tiraient la bourre ! », résume le photographe en souriant. Il n’empêche que, face à un tel drame, Eddy a accouru.

« Il lui a tenu un langage “viril”, me dit Vassal, celui que Johnny était à même de recevoir. En gros, il lui a dit qu’un homme devait savoir affronter les coups durs de la vie, et que se suicider n’était pas une solution d’homme ! “Si tu recommences ce genre de connerie, t’es plus un mec et t’es plus mon pote !”, lui a-t-il asséné. »

Et Johnny Hallyday retiendra la leçon, il ne recommencera jamais. On peut penser que, à ce moment-là, dans cette chambre d’hôpital, à l’abri des regards, l’un dans son lit, l’autre sur une chaise, il n’y avait plus de Johnny et plus d’Eddy : simplement Jean-Philippe et Claude, les deux gamins de Paris…

Pierre-Marie Elstir

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