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Stéphane Audran : Ses magnifiques yeux se sont fermés

Publié le 5 avril 2018

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Stéphane Audran, l’actrice fétiche de Claude Chabrol, est morte des suites d’une longue maladie, chez elle, à 85 ans…

Stéphane Audran était un paradoxe : pourquoi fallait-il qu’elle porte un prénom masculin alors qu’elle a toute sa vie irradié d’une lumineuse féminité ?

L’on peut se demander ce qu’elle aurait été sans Claude Chabrol, qui a su, comme personne, passer notre bourgeoisie de province au vitriol et magnifier cette Versaillaise aux faux airs ingénus.

N’est-ce pas elle, avec ses allures de femme du monde, discrète et complexe, en effet, qui a inspiré à l’immense réalisateur et metteur en scène quelques-uns de ses plus beaux films ?

Elle le rencontre en 1959. C’est un coup de foudre. Surtout pour lui. Car dans le secret de son cœur, Stéphane Audran se remet alors difficilement de sa rupture avec son grand amour de jeunesse, Jean-Louis Trintignant.

C’est au cours Dublin qu’elle a croisé pour la première fois le regard sombre et ténébreux de ce jeune acteur, beau comme un astre. Elle a 22 ans, ne sait encore pas grand-chose de l’existence, sinon qu’elle est folle de ce garçon. Trintignant, qu’elle épouse le 18 novembre 1954, lui apprendra tout : l’amour physique et la passion des planches.

Il fera de Stéphane une grande actrice de théâtre qui se révélera aux côtés de Laurent Terzieff et Michael Lonsdale sur les plus célèbres scènes parisiennes. Leur union ne résistera hélas pas au tournage d’Et Dieu… créa la femme, en 1956, au cours duquel Jean-Louis tombe amoureux de sa partenaire, la sculpturale Brigitte Bardot.

Élégance

Mais un mariage en chasse un autre…

Et la jeune comédienne ne tarde pas à céder aux avances d’un Chabrol éperdu d’amour, aimanté par son regard magnifique, sa classe et son élégance naturelles, ses paupières de cèdre bleu et sa coupe au carré de grande dame qui, dans l’intimité, peut se révéler volcanique.

En 1963, elle accouche d’un fils, Thomas. Un an plus tard, Claude et Stéphane se disent oui.

La véritable carrière de Colette Dacheville, son vrai nom, démarre alors, car Chabrol, en plus de sa femme, en a fait sa comédienne fétiche, sa muse. Ils tournent ensemble près de 25 films, dont le remarquable La femme infidèle, en 1969.

Stéphane y incarne une épouse qui trompe son mari Charles, campé par le formidable Michel Bouquet, avec le dandy Victor, joué par un impeccable Maurice Ronet.

Dans cette réflexion sur la jalousie et la morne vie d’une bourgeoise de province, Chabrol se délecte. Le mari humilié finira par fracasser le crâne de l’amant flamboyant…

L’apogée du tandem qu’il forme avec Stéphane est atteint en 1970 avec Le boucher.

Dans la lourdeur de l’été périgourdin, l’institutrice Hélène David découvre avec effarement que Popaul, le boucher du village, incarné avec une maestria glaçante par Jean Yanne, est un tueur en série.

Le film est un triomphe, et Stéphane Audran connaît son heure de gloire. Tous les réalisateurs la réclament. Claude Sautet dans Vincent, François, Paul… et les autres, ou encore Philippe Labro dans Sans mobile apparent, grâce auquel elle fera la connaissance de Sacha Distel…

Auréolée de ses succès, Stéphane Audran embrasse alors une carrière internationale.

Elle tourne avec Orson Welles, Anatole Litvak, Samuel Fuller…

Mais le public américain n’est pas très réceptif au charme et à l’élégance sensuelle de cette discrète. En 1978, sous la houlette de son mentor, elle tourne Violette Nozière, qui lui vaudra le César de la meilleure actrice dans un second rôle.

Étrangement, cette récompense marquera la fin de leur mariage. En effet, la passion artistique et amoureuse entre le réalisateur et sa muse s’essouffle. Claude Chabrol la délaisse. Stéphane s’ennuie. Ils divorcent en 1980. 

Évidemment, quitter un metteur en scène de cette envergure a un prix. Si, un an plus tard, elle s’illustre dans l’excellent Coup de torchon, de Bertrand Tavernier, où elle interprète la femme médisante et dévorée de jalousie de Philippe Noiret, sa carrière décline inexorablement, comme le talent des réalisateurs avec lesquels elle tourne.

Elle enchaîne les films légers, comme Les saisons du plaisir, de Jean-Pierre Mocky, qui confiera à son sujet : « Stéphane était épatante pour jouer les femmes libres et indépendantes, comme elle l’était dans la vie. Beaucoup de metteurs en scène étaient amoureux d’elle. »

Côté vie privée, elle s’enfonce dans l’obscurité.

Très affectée par sa rupture avec son mentor Claude Chabrol, elle sombre en 1983 dans une grave dépression. L’actrice souffre d’évanouissement, de pertes de mémoire, de troubles du comportement.

La malheureuse réalise alors qu’elle n’a pas seulement perdu un flamboyant pygmalion, mais a aussi renoncé à l’idée même d’aimer. Elle consulte des dizaines de médecins. En vain. Durement affectée intérieurement, elle s’abîme extérieurement et perd cette beauté qui transparaissait dans les films de Claude.

Lassée des traitements médicamenteux contre la dépression, elle décide au début des années 2000 de se tourner vers la médecine chinoise. C’est une résurrection. Stéphane retrouve la stabilité, le respect d’elle-même et des raisons d’exister.

En 2009, elle publie même un livre où elle raconte cette aventure intérieure : Une autre façon de vivre (Le cherche midi). Elle y confie comment les médecines alternatives ont donné un autre éclairage à une destinée longtemps si sombre.

Autre facette méconnue de cette femme secrète : l’importance de ses amis. Elle aimait d’ailleurs dire : « J’ai raté mes amours, mais réussi mes amitiés. »

C’est sans doute avec Bernadette Lafont qu’elle tissera les liens les plus forts. Elle présentera sa fille, Pauline, à Claude Chabrol en 1985. Ce dernier lui donnera un rôle dans Poulet au vinaigre. La mort accidentelle de Pauline Lafont, le 11 août 1988, sera pour Stéphane une blessure qui ne cicatrisera jamais. 

L’autre grande amitié de son existence sera destinée à un homme, mais pas n’importe lequel : Karl Lagerfeld, qui a dessiné ses costumes pour Le charme discret de la bourgeoisie de Luis Buñuel.

De son amour avec Claude, elle a gardé une passion : celle de la bonne bouffe. Chabrol l’a initiée aux délices de la cuisine du terroir. Sur la plupart des tournages auxquels elle a participé, la comédienne avait l’habitude de concocter de délicieux petits plats, régalant acteurs, réalisateurs et techniciens…

Est-ce d’ailleurs un hasard si l’un de ses derniers grands films, qui lui vaudra en 1988 une nomination comme meilleure actrice aux British Academy Film Awards (Cafta) est Le festin de Babette ?

Dans ce chef-d’œuvre du Danois Gabriel Axel, elle incarne Babette Hersant, qui, ayant gagné à la loterie, consacre toute sa fortune à confectionner le plus fastueux des dîners. Une œuvre qui, d’une certaine façon, résume tout Stéphane Audran.

Désintéressée par l’argent, elle aura passé sa vie à chercher à faire plaisir aux hommes et rêvait de tourner une dernière fois avec son ex-mari, qu’elle n’a jamais cessé d’admirer : « J’aimerais bien refaire un film avec lui, boucler la boucle en quelque sorte… » La mort n’aura pas laissé à Chabrol, disparu en 2010, le temps d’exaucer ce vœu.

Faut-il y voir un lien de cause à effet ?

Depuis dix ans, cette immense actrice ne tournait plus. C’est son fils, Thomas, qui a annoncé son décès, le mardi 27 mars : « Ma mère était souffrante depuis quelque temps. Elle a été hospitalisée une dizaine de jours et était revenue chez elle. Elle est partie paisiblement cette nuit vers 2 heures du matin. »

Stéphane avait 85 ans. Avec elle, c’est tout un pan de ce cinéma français que nous aimons tant qui tire sa révérence.

Jean-Baptiste DROUET et Lili CHABLIS

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