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Sylvie Delanoë : “Pour Papa, son métier était celui d’un tailleur pour bossus !”

Publié le 15 janvier 2017

pierre-delanoe

Dix ans après la disparition de Pierre Delanoë, sa fille Sylvie 
Delanoë nous parle de ce parolier d’exception à qui Universal rend  hommage en éditant un coffret de soixante chansons en trois CD.

Et maintenant, Les vieux mariés, L’été indien, La belle histoire, Laissez-moi danser… Vous les connaissez toutes, ces chansons ! Ces immenses succès, et tant d’autres, ont un père : Pierre Delanoë.

Un parolier de génie, détenteur du record d’œuvres de la Sacem (la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), dont il fut, à trois reprises, président. Dix ans après sa disparition, sa fille Sylvie Delanoë nous parle de cet auteur d’exception à qui Universal rend hommage*.

Delanoë disqueFrance Dimanche (F.D.) : Pourquoi ce coffret aujourd’hui ?

Sylvie Delanoë (S.D.) : C’est il y a dix ans, en décembre, que mon père est décédé, et depuis longtemps je souhaite qu’il lui soit rendu hommage. Il est tout de même l’auteur de près de cinq mille chansons, et pas des moindres : Nathalie, Les lacs du Connemara, Les Champs-Élysées, Le bal des Laze, Fais comme l’oiseau, Je n’aurai pas le temps, La ballade des gens heureux

F.D. : Interprétées par d’immenses artistes : Gilbert Bécaud, Michel Sardou, Joe Dassin, Michel Polnareff, Michel Fugain, Gérard Lenorman…

S.D. : On pourrait aussi parler de Nana Mouskouri, Nicoletta, Johnny Hallyday, Hugues Aufray, Sylvie Vartan, Dalida, Claude François, Michel Delpech, dont il a écrit la dernière chanson, La fin du chemin… Mais le chanteur qui a été déterminant pour sa carrière, c’est Bécaud. Sans Bécaud, il n’aurait pas fait ce métier, et, qui sait, sans mon père, Bécaud ne serait peut-être pas devenu Bécaud…

F.D. : Votre père était pourtant destiné à un tout autre avenir…

S.D. : Après des études de droit, il a travaillé dans l’administration fiscale ! Son beau-frère jouait du piano, il s’est amusé à écrire des textes sur ses musiques, qu’ils sont allés ensuite chanter dans des cabarets. Jean Nohain, relation de notre grand-père, lui a présenté François Silly, futur Gilbert Bécaud, qui était le pianiste de Marie Bizet. Ils se sont mis à écrire ensemble, et comme, entre eux, le courant passait bien…

F.D. : Et quand Bécaud devint une vedette…

S.D. : Oui ! Cette notoriété a aidé mon père à s’imposer dans ce milieu. On lui a proposé de collaborer à la création d’Europe 1 en tant que directeur artistique. Il a pris le risque de démissionner de la fonction publique et n’a alors plus quitté le monde des saltimbanques. Au bout de quelques années, il a renoncé à la radio pour se consacrer à la chanson. Il faut dire que non seulement on lui demandait d’écrire de tous côtés, mais, entre-temps, il avait fait gagner pour la première fois la France à l’Euro­vision avec Dors, mon amour, interprétée par André Claveau. Il nous a toujours dit, à nous, ses trois enfants, qu’il fallait savoir saisir la chance qui passe.

F.D. : Votre père avait toujours un crayon à la main ?

S.D. : Presque toujours. En dehors du week-end où il se consacrait au tennis et, plus tard, au golf, il écrivait sans cesse sur des cahiers d’écolier. Même en vacances aux Sables-d’Olonne et, plus tard, à Deauville, il notait des idées. Il travaillait avec les artistes, chez eux, ou avec leur compositeur. Ou on lui remettait une musique et il cherchait, seul, les paroles. Il disait : « Mon métier, c’est un peu comme être un tailleur pour bossus ». Qu’importe la bosse, il fallait que le vêtement tombe juste.

F.D. : Toutes les chansons n’exigeaient pas le même travail…

S.D. : Nathalie a demandé à Bécaud et à mon père de longs mois. Et maintenant est venu en peu de temps. Bécaud a rencontré une actrice dans un avion qui pleurait son amour brisé et se lamentait : « Et maintenant, qu’est-ce que je vais faire ? » À l’arrivée, il en a parlé à mon père, qui a proposé « Et maintenant, que vais-je faire ? » et la suite a coulé de source. Pour Les lacs du Connemara, Jacques Revaux a soudain tapé une note bizarre sur son synthé, comme un son de cornemuse, et tous trois, Jacques, Papa et Michel Sardou, se sont mis à parler de l’Irlande, qu’ils ne connaissaient pas, et ont imaginé ce texte et cette musique…

F.D. : Aviez-vous conscience que votre père était quelqu’un de connu ?

S.D. : Mon frère, Pierre-Denis, ma sœur cadette, Caroline, et moi, avions bien sûr compris qu’il avait un métier particulier, différent de celui de nos camarades d’école. Mais on ne la « ramenait » pas, il n’aurait pas apprécié. D’abord, nous ne portions pas le même nom : Delanoë est celui de sa grand-mère. Ensuite, nous avons grandi dans un village près de Saint- Germain-en-Laye, et si nous allions à l’Olympia plus souvent que d’autres enfants, si nous croisions à la maison Dassin ou Fugain, Papa veillait à ce que nous restions éloignés des paillettes du show-biz.

F.D. : Est-ce que ce grand auteur tenait à ce que vous soyez bons élèves en français ?

S.D. : Il attachait de l’importance au bon usage du français. Il adorait les citations latines. Jusqu’à la fin de sa vie, il apprenait des poèmes de Victor Hugo. Il demandait à mes enfants de lui réciter des Fables de La Fontaine. Sous des airs débonnaires, il était autoritaire. Cela dit, malgré son souhait de nous mettre au piano, il a dû renoncer : aucun de nous n’a persévéré.

F.D. : Quelle est, de toutes ses créations, votre chanson préférée ?

S.D. : Celle qui me touche le plus, c’est Et maintenant. Quand je vois Bécaud, qui était comme un oncle pour moi, la chanter à la télévision, je pleure. Caroline préfère Je n’aurai pas le temps, de Michel Fugain, et Pierre-Denis, Nathalie.

F.D. : Et quelle est celle que votre père préférait ?

S.D. : Soirées de princes, chanson qu’il avait écrite pour Jean-Claude Pascal.

F.D. : Y a-t-il des chansons dont il aurait aimé être l’auteur ?

S.D. : Il regrettait de n’avoir pas écrit Syracuse, composée et chantée par Henri Salvador, La corrida, de Francis Cabrel ou encore La complainte du phoque en Alaska, du groupe Beau Dommage.

F.D. : Espérez-vous une reconnaissance plus importante que la sortie de ce coffret ?

S.D. : Bien sûr. Il le mérite. Déjà, on pourrait envisager une émission entière consacrée à ses chansons. Et puis nous espérons que la mairie du Xe arrondissement de Paris, où il est né et a grandi, lui décerne une rue et mette une plaque sur l’immeuble de son enfance. En attendant, je vous conseille d’écouter ces CD. Ils contiennent chacun vingt chansons tellement différentes qu’on peut apprécier la diversité de son talent, son incroyable capacité à s’adapter. Papa était un sacré tailleur pour bossus !

* Pierre Delanoë, 
ses interprètes, 60 titres légendaires, coffret 3 CD (Universal).

Juliette Jahan