Claude Sarraute : “Vieillir c’est accepter de renoncer !”

Claude Sarraute

Certes, Claude Sarraute ne peut plus bronzer à cause d’un vilain mélanome et doit se faire aider pour ouvrir la porte de son immeuble… mais  quelle vitalité  ! À 89 ans, la vieille dame indigne continue de fumer et d’être accro aux infos.

 

C’est chez elle, sur l’île Saint-Louis, que la journaliste de la bande à Ruquier, Claude Sarraute évoque ses vacances contrariées par un cancer de la peau. Elle dresse un réquisitoire contre une époque trop policée et nous dit son bonheur de vieillir entourée de sa famille.

->Voir aussi – Claude Sarraute : « Qu’on nous foute la paix à nous, les octogénaires ! »

France Dimanche (F.D.) : Bonjour Claude, comment allez-vous ?

Claude Sarraute (C.S.) : Tout fout le camp. Heureusement, il y a encore la tête qui marche ! Cet été en Bretagne, je ne suis pas allée à la plage et je n’ai même pas pu bronzer car j’ai un mélanome sur le visage que je n’ai pas envie de me faire enlever. Moi qui aimais tant le soleil, je dois porter sans cesse des chapeaux. Il faudrait que j’aille me faire brûler tout ça mais je n’ai plus le courage…

F.D. : Quel est votre emploi du temps ?

C.S. : Je ne m’active qu’en début d’après-midi. En ce moment j’écris. J’avais dit qu’après mon dernier livre à quatre mains avec Laurent Ruquier, j’arrêterais. Mais j’ai trouvé un nouveau sujet. Ça sortira dans plus d’un an, je vous en donnerai les bonnes feuilles.

F.D. : Vous ne vous sentez pas trop seule ?

C.S. : À part mon nouveau livre, j’ai un truc contre la solitude : je me drogue ! J’ai une addiction à l’information : je lis cinq quotidiens par jour, tous les hebdos, j’écoute la radio. Et chez moi, je suis toujours branchée sur CNN ou LCI. J’ai suivi toute la nuit l’élection de Trump. Sa victoire au détriment d’Hillary m’a tellement surprise ! C est pourtant aux États-Unis qu’avait commencé l’émancipation des femmes. Mais j’observe aussi l’actualité politique en France, notamment les primaires.

F.D. : Avez-vous déjà dîné avec François Hollande ?

C.S. : Non, mais avec François Mitterrand, oui. Il était assis en face de moi, et soudain j’ai senti quelque chose qui montait le long de ma jambe. Il avait enlevé sa godasse et me faisait du pied. Je l’ai regardé et il a arrêté. Ça a été notre seul contact !

F.D. : C’est dur d’avoir bientôt 90 ans ?

C.S. : Pas forcément ! Ça ne s’arrange pas, d’accord, mais bon ça empire si lentement. On s’accroche à la rampe de l’escalier. Il y a les rhumatismes, les vertèbres qui se tassent, les articulations qui lâchent, les genoux qui se bloquent. J’en suis là, mais je veux profiter le plus longtemps possible de la tendresse de mes petits-enfants.

F.D. : Vous fumez encore ?

C.S. : J’ai commencé à 15 ans, et la faculté m’a formellement interdit d’arrêter [rire]. Je veux bien que ce soit dangereux pour la santé. Mais de là à obliger les vieilles comme moi à aller cloper sur le trottoir sous la pluie ou dans le froid au risque d’attraper la crève, non merci ! Le principe de précaution m’exaspère ! Tout ce qui était interdit aux femmes par les conventions, je l’ai toujours fait. Ma mère m’a éduquée ainsi. C’était un écrivain génial, qui m’a demandé de ne pas me marier avant 30 ans, et qui a presque atteint les 100 ans.

F.D. : Vous vous étiez préparée à la vieillesse ? à devenir centenaire comme votre mère ?

C.S. : Et comment ! C’est comme la retraite, ça se prépare, ça se pense, ça se négocie. Par exemple je me suis très vite rendu compte que les défauts s’accentuaient avec l’âge. On devient plus exigeant, plus impatient et surtout plus grippe-sou. Et plutôt mourir que devenir radin ! C’est une question de caractère. Moi, je suis plutôt gaie et facile. Ce qui se passe, c’est que plus on vieillit, moins on attend de la vie. Je me dis tous les jours : « Fais le compte de tous tes petits bonheurs, et surtout ne commence pas à t’apitoyer sur toi-même. » On a tous parfois trop tendance à pleurnicher. Rien de tel pour faire fuir les autres. Si l’on veut continuer à être entourée, il vaut mieux être Mamie Nova plutôt que Tatie Danielle. Quand on me flatte et qu’on me dit : “Vous n’êtes pas vieille, Mme Sarraute” », je réponds : « Taisez-vous, je suis très vieille, je ne veux pas qu’on me vole ma vieillesse ». Quand j’ai des difficultés pour traverser la rue, on a des égards pour moi, et ça, j’adore. Vieillir c’est accepter de renoncer. Renoncer à bronzer durant les vacances, à montrer ses bras, ses genoux, son décolleté. Renoncer à ouvrir la porte trop lourde de son immeuble d’une seule main.

F.D. : Vous avez fait de la chirurgie esthétique ?

C.S. : Quand j’ai eu Nicolas, j’avais 40 ans, et donc pour ses 8 ans, j’étais un peu tapée. Alors il m’a dit qu’il ne voulait plus que je vienne le chercher à l’école. Il n’y a pas un mec au monde pour qui j’aurais fait un lifting. Mais pour mon fils Nicolas, tout de suite ! Il fallait voir le résultat ! J’ai gonflé comme un potiron, le haut de ma tête rejoignait mes épaules et j’avais des bleus énormes aux yeux. Mais j’ai quand même perdu dix ans. Six semaines plus tard, sur la passerelle de l’île Saint-Louis, Nicolas me regarde du coin de l’œil et me dit : « Tu sais maman, tu peux revenir me chercher à l’école si tu veux ! »

F.D. : Et depuis ?

C.S. : Quand on est jeune, on peut tirer sur la peau, mais passé un certain âge, c’est trop froissé ! Je suis repassée sur le billard pour la télé, quand je travaillais chez Jacques Martin – il faisait de la chirurgie, lui, d’ailleurs. On se quitte en juin et on se retrouve en septembre. Je rentre dans sa loge, et il me dit : « Bravo, c’est génial, ils ne t’ont pas ratée ». Je ne lui avais pas dit un mot, c’était un connaisseur !

F.D. : Comment se porte votre petite famille ?

C.S. : Quand je les vois, ça me remplit de bonheur. Mais plus ça va aller, moins je me vois les prendre dans mes bras, les caresser ! Je rêvais secrètement qu’un de mes trois fils soit homo. Pour le garder, pour qu’il reste avec moi ! Raté ! Ils sont tous hétéro. Je n’ai pas eu de chance. Mais je ne regrette pas d’avoir eu tous mes enfants et mes petits-enfants. Ils sont si adorables avec moi. Ils me grondent, me taquinent. Mais tant que Revel [son mari, décédé en 2006, ndlr] était là, personne n’aurait osé lui imposer la présence turbulente des gamins qui l’auraient empêché de lire ou d’écrire.
Cédric Potiron