“J’ai perdu 
ma mère dans l’attentat de Nice”

Hanane Charrihi, Aulnay-sous-Bois (Seine-St-Denis) - attentat

 

Fatima a été tuée lors des attentats du 14 juillet dernier alors qu’elle voulait seulement se promener sur la promenade des Anglais. Aujourd’hui, Hanane Charrihi, sa fille, lui rend hommage et appelle à l’unité des Français, au-delà des croyances religieuses.

 

« Quand j’ai lu sur mon téléphone qu’un attentat venait d’avoir lieu à Nice, j’ai tout de suite eu un mauvais pressentiment. Je me doutais que ma sœur et une partie de ma famille, qui vivent là-bas, étaient sur place et je n’arrivais pas à les joindre.

Finalement, c’est mon frère Ali qui m’a appelée et m’a appris que ma mère était décédée. Je rentrais en voiture du feu d’artifice d’Aulnay-sous-Bois (Seine-St-Denis), où nous vivons avec mon mari et mes deux enfants, je n’arrivais pas à y croire.

« Je ne comprends pas comment, étant des victimes, nous pouvons être traitées comme des coupables. »

Cette nuit-là, la Grande Faucheuse était en blanc, pesait 19  tonnes et roulait à 90 km/h. Ma mère a été la première victime, morte pour avoir voulu aller manger une glace avec son petit-fils après le feu d’artifice, le jour de notre fête nationale.

Mes parents formaient un couple aimant. Maman était une femme exemplaire, généreuse et courageuse. Elle qui a grandi chez les Berbères des montagnes du Haut Atlas marocain nous a offert l’éducation qu’elle n’avait pas eue. Pas question de traîner dehors, interdiction de faire du bruit tant que les autres n’avaient pas terminé leurs devoirs…

Pendant que mon père travaillait comme ouvrier, elle nettoyait, deux fois par semaine, une élégante demeure, suivait des cours de français, s’était engagée auprès d’une œuvre de charité venant en aide aux SDF avec une de mes sœurs et leur distribuait une soupe qu’elle avait mitonnée. Elle avait eu sept enfants, pas pour les allocations, mais par amour.

Le 18 juillet, le jour de l’hommage national, mes sœurs et moi n’avons pas osé nous mêler à la foule. Nous nous sommes recueillies là où ma mère avait été tuée. Ce jour-là, nous avons été deux fois prises à partie. Un homme en short nous a demandé de partir et un autre nous a insultées en se félicitant presque que notre mère ne soit 
plus de ce monde.

« Je suis meurtrie de voir ma religion prise en otage par les terroristes et qu’on m’assimile à eux. »

Face aux provocations, nous sommes restées stoïques, comme nos parents nous l’ont appris. Mais je ne comprends pas comment, étant des victimes, nous pouvons être traitées comme des coupables.

Je suis meurtrie de voir ma religion prise en otage par les terroristes et qu’on m’assimile à eux. Un tiers des personnes décédées dans l’attentat de Nice étaient de confession musulmane. N’est-ce pas la preuve que le terrorisme n’a pas de religion ?

Qui peut invoquer Allah pour tuer aveuglément, foncer sur des enfants avec un poids lourd ? Daech est l’ennemi de l’humanité entière. Ce nom d’État islamique que s’est attribué cette armée de cinglés me révulse. Ce n’est pas un État, et il n’a rien d’islamique. Ces fanatiques s’approprient notre foi, ils n’ont rien à voir avec les Français musulmans.

Par le passé, ma famille et moi n’avions jamais vraiment souffert du racisme, même quand notre mère était la seule femme voilée du quartier. Les choses ont commencé à se gâter après l’attentat contre Charlie hebdo. Par crainte des réactions des habitants, je n’ai plus osé me rendre dans certains villages de la Côte d’Azur.

« Mon frère Ali a créé une association pour lutter contre la radicalisation dans les quartiers. »

Avant, les amalgames me blessaient, désormais ils m’exaspèrent et m’effraient. Je suis Française et musulmane. Si je porte le foulard, le hijab, j’en ai pris seule la décision. Pour moi, c’est un signe de soumission à Dieu mais à personne d’autre, et je respecte celles qui préfèrent ne pas se couvrir la tête.

Si être féministe, c’est réclamer la liberté pour les femmes partout dans le monde, l’égalité avec les hommes en termes de droit et de salaire ou le pouvoir de contrôler son corps, de se vêtir librement, en hijab ou en minijupe, alors je le suis.

Aujourd’hui, les circonstances du drame ne sont pas totalement éclaircies. S’il y a eu des failles, il faut les identifier, tout faire pour éviter un nouvel attentat.

« À l’assassin de ma mère, j’essaie de ne pas faire le cadeau de ma rancune. »

Les membres de ma famille qui y ont assisté ont beaucoup de mal à s’en remettre. Le bruit sourd de l’impact du camion sur les corps poursuit les rescapés jour et nuit.

Mon frère Ali a créé une association pour lutter contre la radicalisation dans les quartiers. L’esprit du 11  janvier [manifestations après l’attentat de Charlie hebdo, ndlr], devenu le symbole de cette envie de cohésion, n’est pas éteint.

Je reste persuadée que la plupart des Français y croient toujours, nous devons rester tous unis. À l’assassin de ma mère, j’essaie de ne pas faire le cadeau de ma rancune. Pour lui, je n’ai que du mépris. La vie est si belle ! Je veux continuer de la vivre. La voilà, ma seule vengeance. »

 

Julie Boucher

À lire : « Ma mère patrie », d’Hanane Charrihi et Elena Brunet, aux éditions de La Martinière.