« Les violences ne me feront pas fermer ma librairie! »

 

Violée, agressée vingt-six fois, cette héroïne du quotidien ne veut pas abandonner son commerce, le dernier à offrir un îlot de culture dans un département sinistré.

« Ma librairie est la seule du Bourget, l’une des dernières de Seine-Saint-Denis. Née à Montreuil, j’ai grandi dans la caserne de la ville. Aujourd’hui, cinquante-quatre ans plus tard, j’ose à peine sortir de chez moi pour me rendre à la banque ou au supermarché voisin. De grosses tours de béton ont éclos au milieu des pavillons de banlieue, désertés par leurs anciens habitants. Et ces mêmes rues où je jouais enfant, j’y ai été traînée, un câble autour du cou, par des jeunes à scooter ; j’y ai été insultée, agressée. Ceux qui, comme moi, ont refusé de prêter allégeance aux bandes de jeunes qui mettent le quartier sous coupe reglée vivent cloîtrés chez eux.

J’ai ouvert ma librairie en 1978 et, jusqu’en 2004, s’il m’était arrivé de subir quelques larcins dans la boutique, c’étaient des petits vols sans gravité. Depuis, sans que je sache pourquoi, tout a basculé. Ces jeunes que je connaissais, que j’avais vu naître et grandir pour certains, m’ont d’un coup prise pour cible, m’ont hissée au rang de bouc émissaire, et n’ont eu de cesse de me faire endurer les pires infamies…

Cette année-là j’ai subi un viol qui m’a marquée dans ma chair. Depuis j’ai été victime de 26 agressions, dont une attaque à main armée. Autant d’attaques dont je me relève chaque fois avec difficulté… Et pourtant, même ceux qui jouent les rebelles devant leurs copains peuvent se montrer attentifs et curieux, une fois seuls. J’ai même prêté des livres à l’un de ces jeunes, qui est ensuite passé à des textes plus ambitieux, avant de venir me dire un jour fièrement qu’il lisait Balzac.

Mais ce que je déplore par-dessus tout, c’est l’impunité des voyous. L’inefficacité de la justice, de la police et le silence des élus locaux m’ont fait autant souffrir que les agresseurs. J’ai conscience que je suis “l’emmerdeuse de service“ car j’ose réclamer justice. Je veux obliger les institutions et les élus à agir. Imaginez qu’à ce jour, aucun de mes agresseurs n’a jamais été condamné, pas même mon violeur que je croise parfois dans la rue.

C’est ce ras-le-bol qui m’a donné l’idée de témoigner. Et encore, dans cet ouvrage, j’ai édulcoré la réalité. J’aimerais que mon livre fasse réfléchir ceux qui s’acharnent sur moi, qu’ils se disent : “J’ai été trop loin“, mais aussi ceux qui donnent des énièmes chances à ces multirécidivistes, leur permettant ainsi, par leur laxisme, d’aller toujours plus haut dans l’escalade de la violence.

Bien sûr, nombreux sont ceux qui me demandent de laisser tomber mon commerce dans cet endroit si dangereux. Mais, le jour où je lâcherai, qui vendra à ceux qui lisent des livres à petits prix ? Où iront mes clients qui viennent acheter leur journal, du papier à lettres, des stylos et de l’encre puisque toutes les librairies et papeteries des villes voisines ont fermé ? Imaginez que lorsqu’un article me fait défaut, je suis obligée d’envoyer mes clients à Paris !

Il ne restera bientôt plus une seule librairie dans le département, et l’on s’étonne que la violence se répande ! Est-ce normal, dans un pays qui se targue de mettre la culture et la connaissance à la portée de tous ? Mes deux grands-pères et mon père ont combattu pour la France, je me sens donc dépositaire de certaines valeurs, auxquelles je ne renoncerai jamais. J’aurais l’impression de trahir, et même de déserter, si je renonçais. En réalité, l’ultime raison qui me fait rester ici, c’est le devoir que je me suis imposé de diffuser la culture et le savoir. »

« Celle qui dit non » de Marie-Neige Sardin, aux éditions de l’Œuvre.
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Propos recueilli par Marie Godfrain