Le 21 décembre dernier, Médecins sans Frontières (MSF) a fêté ses quatre décennies. Rony Brauman, médecin engagé, aujourd’hui professeur à l’Institut des sciences politiques de Paris, est toujours investi dans ce mouvement, pour lequel il travaille à temps partiel. L’histoire de cette ONG s’est écrite aux quatre coins du monde, dans des pays dont les noms, Liban, Cambodge, Ethiopie, Afghanistan, évoquent autant de drames, mais aussi la réussite inimaginable des « French Doctors ». Ces baroudeurs au grand cœur, mais sans expérience, ont su créer la première organisation humanitaire médicale au monde. Président de MSF, de 1982 à 1994, Rony Brauman a revécu pour nous les temps forts de cette organisation, créée par des « French Doctors » en 1971.
1971 La conception :
« Elle repose sur deux événements. La guerre de sécession du Biafra, entre 67 et 70, dans une province orientale du Nigéria, au cours de laquelle était intervenue la Croix-Rouge. Les Français sur place ont alors imaginé une organisation vouée exclusivement à la médecine d’urgence. L’autre initiative est liée au journal médical Tonus, qui avait voulu envoyer du secours au Pakistan oriental, le Bangladesh, ou l’une des plus grande catastrophe naturelle du siècle venait de se produire. C’est suite à ces drames qu’un groupe de médecins a fondé MSF, le 21 décembre 1971. »
1975 La Guerre du Liban :
« C’est un souvenir encore très vif pour moi, car c’est celui qui m’a amené à MSF. L’association y a mené sa première intervention autonome. Elle a pu travailler, malgré les nombreux dangers encourus, sur différents territoires, auprès des multiples groupes qui avaient commencé à se faire la guerre : Chiites, Chrétiens, Palestiniens. La vocation non partisane de MSF, et l’existence de ce groupe de médecins, destiné à intervenir dans un cadre précis, en a fait un épisode fondateur, très marquant. »
1979 Les réfugiés au Cambodge :
« En octobre 1979, MSF organise sa première grande urgence médicale. Sur les 30 à 40 000 réfugiés qui franchissent la frontière près de la moitié était dans un état nécessitant des soins intensifs. Beaucoup sont d’ailleurs morts juste après. J’étais l’un des premiers étrangers, avec le correspondant du Monde, à parvenir sur les lieux. L’image qui m’a assaillie était liée aux camps nazis. C’était aussi un premier pas vers la professionnalisation : nous avons établi des listes de médicaments adaptés, aménagé les unités de soins mobiles et même un hôpital démontable. Nous sommes restés là 10 ans, jusqu’au rapatriement des réfugiés. »
Début 1980 à aujourd’hui La guerre d’Afghanistan :
« Le Pays est envahi par l’URSS et en proie à une guerre civile. Des résistants prennent le contrôle de zones dans lesquelles nous avons commencé à établir des postes médicaux. Pendant 12 ans, MSF a peu à peu pénétré à l’intérieur du pays jusqu’à approcher la frontière russe. C’était un travail de médecins mais aussi de témoignage sur cette guerre qui ne disait pas son nom. Pourtant, les victimes civiles étaient innombrables et les équipes humanitaires attaquées. Le tout dans un pays très montagneux partagé par la barre himalayenne de l’Hindou Koush, avec des cols à 5000 m, sans aucune communication possible, sauf les courriers manuscrits cousus dans des doublures de manteaux des voyageurs. Ceux qui ont travaillé là-bas ont gardé de ce pays un souvenir qui les unit encore aujourd’hui. La légende de MSF, celle des French Doctors, s’est largement écrite dans ces montagnes. »
1984 -1985 La famine en Ethiopie :
« Il y avait d’une part l’urgence nutritionnelle. Et d’autre part les transferts forcés de population contre lesquels MSF s’était élevée. Nous étions utilisés comme un appât pour attirer les sinistrés. Une fois qu’ils étaient dans les camps, le gouvernement les obligeait à s’installer de force dans des régions lointaines. C’était fait contre le gré des gens et en nous instrumentalisant. La responsabilité des organisation humanitaire était engagée. MSF a décidé de protester et, pour la première fois je crois, il y a eu une confrontation entre une ONG et un gouvernement. Le bras de fer n’a pas duré. Nous avons été expulsés. Mais cela entraîné un choc et des pressions sur le gouvernement éthiopien qui a cessé ses opérations. »
1991 La guerre du Golfe :
Le meilleur souvenir de Rony Brauman
« C’est l’une des plus belles réussites de l’association. Un exode de 400 000 personnes qui fuyaient la répression du régime de Saddam s’est produit en l’espace de quelques jours. On s’est déployé dans des conditions difficiles. C’était la fin de l’hiver, les gens étaient dispersés, le gouvernement turc était très réticent. On a mis en place un pont aérien avec 70 avions. Avec le concours de toutes les sections européennes de MSF, nous avons créé une unité d’intervention pour traiter les urgences, dont une épidémie de choléra. Ça a duré quelques mois et nous avons plié bagage. Pour moi qui ait connu l’époque où l’on partait avec un sac en plastique et des échantillons médicaux, le chemin parcouru était saisissant. J’étais fier d’appartenir à MSF. »
1996-1997 Rwanda :
Le pire souvenir de Rony Brauman
« Les réfugiés massés à l’est du Zaïre étaient pris en chasse par l’armée rwandaise car considérés comme des ennemis et des génocidaires. Ce qui était abominable, c’est que nos propres équipes, comme celles d’autres ONG, étaient utilisées par ceux qui traquaient les réfugiés. Lorsqu’ils nous appelaient, on était immédiatement repérés et des escouades de tueurs arrivaient peu de temps après pour faire leur sale besogne. Le fait d’être utilisé non pas pour rétablir la vie mais pour la détruire était accablant. C’est l’un des moments les plus sombres de l’aide humanitaire moderne. On était au premier rang pour constater ces horreurs, et dans l’incapacité de réagir. La seule solution était de cesser nos actions pour ne plus jouer, malgré nous, le jeu des tueurs. »
1999 Le Prix Nobel et la Tchétchénie :
« Cela faisait des années qu’on était pressenti pour obtenir cette récompense prestigieuse. Le fait que l’on nous l’ait décernée m’a rendu très heureux. Certains ne voulaient cependant pas l’accepter pour affirmer, à leur manière, leur attitude d’éternels rebelles. Mais la très large majorité d’entre nous a accueilli cette reconnaissance avec fierté. Néanmoins, comme pour marquer notre différence, lors du discours de réception du Prix, notre Président a prononcé un discours dans lequel il mettait en question la Russie, qui, à cette époque, bombardait la Tchétchénie. L’ambassadeur mandaté par Moscou était présent, et cela a créé un petit incident diplomatique. Nous sommes donc parvenus à faire passer un message. »
26 décembre 2004 Le tsunami en Asie du Sud Est et la polémique :
« Dans les jours qui suivent le drame, un élan exceptionnel se manifeste dû à la fois au lieu, aux images, à la date particulière à laquelle il est survenu. Les gens ne semblaient pas comprendre qu’il n’y avait pas de risque vital après le tsunami. Tout cela reposait sur des croyances infondées, activées par de grandes autorités allant de l’OMS à Kouchner : nombreux blessés, risque d’épidémies mortelles. Nous, à MSF, avons rapidement compris que les dons spontanés qui nous étaient parvenus répondaient amplement aux besoins : abriter les gens, leur fournir des kits de survie. Nous avons donc dit que nous ne récoltions plus d’argent pour les opérations sur place. Cela a déclenché une grande polémique. Il a fallu qu’on se défende. Nous y sommes parvenus. Les gens, je crois, ont compris que c’était une question de respect pour nos donateurs, devenus inutiles là-bas. Mais nous avons dû ferrailler pour être compris… »
12 janvier 2010 Le tremblement de terre en Haïti :
« La catastrophe était d’une grande envergure, car en plus des 60 000 morts, on a dénombré entre 10 000 et 20 000 blessés sérieux. Pour MSF, qui a assuré une partie non négligeable des soins, c’était un moment fort. Déjà sur place le soir du tremblement de terre, un premier bloc opératoire fonctionnait. Puis, une dizaine de centres chirurgicaux d’urgence ont été ouverts. On a opéré des milliers de blessés dans des conditions extrêmement dures. Tous ces blessés étaient dus à un habitat précaire, en dur. Ces immeubles érigés à la hâte ont causé des dommages désastreux. En 40 ans, l’urbanisation a évolué. L’exemple d’Haïti, où nous avons pu sauver des vies, prouve que nous avons su le faire aussi. »
« Sept fois à terre, huit fois debout, Médecins sans frontières » textes Jean Lacouture et Rony Brauman, photographies Rip Hopkins, 126 pages, éditions du Chêne Paris, 2011.
Interview : Cyril Bousquet










