France Dimanche > Témoignages > Dora Carbonnel : “J’ai retrouvé mon père à 40 ans !”

Témoignages

Dora Carbonnel : “J’ai retrouvé mon père à 40 ans !”

Publié le 1 février 2018

dora-2

Dora Carbonnel, cette chanteuse de cabaret, qui se produit régulièrement 
à Montmartre, a recherché son papa toute sa vie. Jusqu’au jour où elle a découvert sa trace 
à Cuba, avant de partir le rencontrer sur place. 
Ce voyage scellera leurs retrouvailles tardives.

«J’ai eu une enfance mouvementée, sans connaître mon père. À la maison, on n’en parlait jamais. Lorsque je me hasardais à poser une question à ma mère, dépressive, elle me répondait sèchement : “Cela ne te regarde pas !” À l’école, forcément, c’était compliqué. On ne remplit pas la case “nom du père”. Je me sentais à part. Il vous manque toujours quelque chose dans l’existence quand vous ne connaissez pas votre géniteur.

Partie en pension chez les sœurs en province, j’ai commencé jeune à prendre des cours de théâtre. Je rêvais d’être actrice. À 18 ans, je me suis inscrite au cours Simon, à Paris.

Pour gagner ma vie, j’étais serveuse dans des bistrots, ouvreuse dans les cinémas. J’ai eu envie de chanter. Je rêvais de participer à une comédie musicale, mais ma voix ne sortait pas. J’avais une barre, un blocage au fond de la gorge. J’ai eu la chance de pouvoir faire appel à un professeur de médecine, Alfred Tomasis, pour me débloquer.


Sa méthode unique – il a notamment aidé Gérard Depardieu, qui avait des problèmes d’élocution à ses débuts – consiste à rééduquer l’oreille. Il m’a fait écouter Mozart deux heures par jour pendant des mois. Et finalement, ma voix a jailli.

J’allais pouvoir chanter. A mon arrivée à Paris, j’ai entrepris des démarches pour tenter de retrouver mon père. Je suis allée à la mairie pour récupérer mon acte de naissance. Là, j’ai découvert son nom, Walterio Carbonell, et sa nationalité, cubaine. Il m’avait donc reconnue à la naissance. Je découvrais que je n’étais pas une enfant abandonnée. Après de longues recherches, c’est ma sœur qui a déniché son adresse, à Cuba…

Mon premier réflexe a été de lui écrire. Dans ma lettre, je me présentais comme Dora, l’une de ses deux filles. Je lui expliquais que j’habitais à Paris, que j’étais comédienne et chanteuse. Il m’a fallu attendre trois mois pour recevoir une réponse, mais quelle réponse : mon père était fou de joie. Il ne m’expliquait pas pourquoi il avait quitté la France mais me disait qu’il serait heureux que je vienne le voir à Cuba.

Cette lettre, je l’ai relue dix fois, vingt fois. étonnée et heureuse, je me rendais compte qu’il voulait bien nous voir, ma sœur et moi, après tant d’années. Nous avons entamé une longue correspondance. Au fil des mots, j’ai découvert qu’il était professeur de philosophie marxiste, écrivain, homme politique, engagé auprès de Fidel Castro. Il m’a parlé aussi du livre qu’il avait écrit sur l’esclavage…

Fière

Au fond de moi, j’éprouvais une grande envie et en même temps de l’appréhension à l’idée d’aller le retrouver à La Havane. Mais je me disais aussi que cela ne changerait pas le cours de ma vie. Mes amis m’ont poussée à aller rencontrer l’auteur de mes jours. J’avais 40 ans et j’ai sauté le pas. Ma sœur, elle, n’était pas encore prête pour ces retrouvailles, alors je suis partie seule.

C’était la première fois que je prenais l’avion. A La Havane, chez lui, je me suis retrouvée entourée par sa famille cubaine, tous présents pour assister à l’événement. Vers 13 h 30, ce jour-là, lorsque la porte d’entrée s’est ouverte, je l’ai vu pour la première fois. Il devait avoir 75 ans ; noir, pas très grand, avec des yeux perçants magnifiques. Il m’a souri, s’est approché de moi, sans me lâcher du regard. On s’est pris les mains et on est restés figés pendant de longues minutes. C’est à ce moment précis que je l’ai reconnu.

Soudain, j’ai compris enfin ce que signifiait le lien du sang. Il y a eu bien sûr de la pudeur, une certaine retenue entre nous. Mais nos yeux se parlaient. Pas de larmes, pas d’effusions, juste ces mains qui se touchaient et ces regards qui ne déviaient plus. Je suis restée dix jours à Cuba et je l’ai vu tous les jours. Père et fille, nous avons ensemble sillonné La Havane : je lui achetais des gâteaux, des frites (il en rêvait !), car il n’avait pas beaucoup de moyens.

Quand je suis rentrée en France, je n’étais plus la même.Je n’ai plus revu mon père, mort en 2008. Pour lui rendre hommage, j’ai fait traduire en français son livre sur l’esclavage, dans lequel il fait valoir les droits des Noirs.Aujourd’hui, je suis fière de lui, malgré tout. La vie m’a fait grandir. Et sur scène, j’entonne parfois une chanson sur Cuba, terre de mes ancêtres… »

A La bonne franquette,
18 rue Saint-Rustique, 75018 Paris.

Alicia COMET

À découvrir