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Gabrielle : “Moi, grosse, et alors ?”

Publié le 5 septembre 2017

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Devenue obèse, Gabrielle Deydier, 37 ans,  a connu une longue descente aux enfers avant de se décider à écrire un livre. Un livre, coup de poing et touchant contre la “grossophobie”.

« Enfant, j’étais potelée sans être grosse, mais je me prenais constamment des réflexions sur mon poids de la part de ma mère, très mince et inquiète pour mon avenir. Vers 16-17 ans, j’ai souhaité perdre 10 kg. J’ai alors consulté un médecin qui m’a diagnostiqué une maladie des glandes surrénales. J’apprendrai plus tard que ce diagnostic n’était pas le bon.

L’enfer a commencé : j’ai pris 60 kg en huit mois, la conséquence d’un mélange de traitements hormonaux, et le régime qui m’affamait a fait naître chez moi des troubles du comportement alimentaire.

Aujourd’hui, je pèse 150 kg pour 1,53 m : je suis “obèse morbide” dans le jargon des médecins. Que ce soit au lycée, sur le marché du travail ou dans mes petits boulots, je n’ai jamais cessé d’être discriminée et injuriée, sauf lorsque j’étais étudiante. Sans emploi, j’ai créé mon webzine culturel, Ginette le Mag. Cela me plaît beaucoup, mais ne me permet pas de vivre.

"Aujourd’hui, je pèse 150 kg pour 1,53 m : je suis “obèse morbide” dans le jargon des médecins."

Après une dépression et ayant besoin d’argent, j’ai accepté un emploi d’assistante de vie scolaire, dans une école de Neuilly-sur-Seine, avec des enfants en retard d’apprentissage en raison de troubles cognitifs. Dès le premier jour, j’ai été insultée par l’enseignante, pourtant loin d’être mince ! Elle m’a déclaré qu’elle ne voulait pas travailler avec une grosse et que j’étais un stigmate de plus pour ses élèves en difficulté. Un jour, elle m’a carrément traitée de “septième handicapée de la classe”.

Choquée, j’ai filé chez le médecin et je lui ai annoncé que je risquais de l’agresser si je devais retourner travailler. Il m’a mise en arrêt jusqu’à la fin de mon contrat. Une longue période de déchéance s’ensuit : arrivée en fin de droits d’indemnités chômage, j’ai dû vendre tout le matériel hi-fi qui me servait pour mon blog et je ne pouvais plus payer mon loyer. J’ai squatté mon appartement durant la trêve hivernale, avant d’être mise à la rue.

C’est à ce moment-là qu’a germé l’idée de réaliser une enquête sur la représentation des personnes obèses dans les médias et dans la société. Nous vivons dans un monde schizophrène. Alors que grossir devient de plus en plus “facile”, les obèses sont des pestiférés. Après avoir été méprisée et jugée pendant des années, j’ai décidé d’écrire pour ne plus m’excuser d’exister.

VAP 3702 Je me bats pour « Moi, grosse, et alors ? » Gabrielle Deydier, Paris Devenue obèse, cette jeune femme de 37 ans a connu une longue descente aux enfers avant de se décider à écrire un livre coup de poing et touchant contre la grossophobie.

Des amis éditeurs m’ont dit que c’était une très bonne idée de vouloir en faire un livre (On ne naît pas grosse, aux éditions Goutte d’Or). Je me suis alors lancée dans une longue enquête, notamment sur les opérations de chirurgie bariatrique (sleeve, bypass, anneau gastrique…), très en vogue mais néanmoins risquées.

Je me suis abonnée à des pages Facebook d’associations de personnes obèses, à des forums, j’ai participé à des réunions de patients avec des chirurgiens spécialisés, j’ai passé au crible de nombreuses études… J’ai ainsi découvert que quand nous trouvons un job, nous sommes payés environ 18 % de moins que la moyenne. Qu’un patient sur 1.000 voire sur 100 (selon l’intervention) décède sur la table d’opération. Que chez les personnes opérées, il y a quatre fois plus de suicides que dans l’ensemble de la population.

"Je trouve que le principe de s’attaquer à un organe sain, l’estomac, pour l’amputer à plus ou moins grande échelle, est un procédé barbare."

Que 40 % de ceux qui ont subi une intervention de l’estomac reprennent leur poids initial et de nombreuses autres sont victimes de sérieux effets secondaires : importantes carences, “dumping syndrome” (troubles graves de la digestion dus à l’éjection trop rapide des aliments hors de l’estomac)…

Le marché de ces interventions est pourtant en plein essor : tandis que le nombre d’obèses en France a doublé – passant de 8 à 15 %, soit 9,9 millions de personnes –, l’offre de la chirurgie bariatrique a quadruplé. Tous les médecins s’improvisent désormais spécialistes de l’obésité et font miroiter l’opération “magique”.

Évidemment, il m’arrive de fantasmer l’opération. Mais avoir rencontré des gens mourants à cause de cette chirurgie me dissuade encore aujourd’hui de la subir. Je trouve que le principe de s’attaquer à un organe sain, l’estomac, pour l’amputer à plus ou moins grande échelle, est un procédé barbare, d’une violence incommensurable. De plus, le patient opéré ne peut plus s’alimenter normalement et doit fractionner ses repas en cinq prises par jour.

"Il est temps que l’on accepte nos corps, qui sont réels, contrairement à ceux des pages de magazines."

Aujourd’hui, j’ai compris les mécanismes de ma prise de poids. Même si nous vivons dans une société de l’immédiateté, il faut que j’accepte le fait qu’il va me falloir du temps pour que je me déleste de mes kilos. La publication de mon livre a suscité nombre de témoignages émouvants de femmes. Celles qui pourtant n’ont pas de problème de poids, me racontent qu’elles surveillent constamment leur ligne, voire se font vomir, pour ne pas prendre un gramme, de peur de perdre leur emploi ou leur compagnon.

Gabrielle : “Moi, grosse, et alors ?”

Il est temps que l’on accepte nos corps, qui sont réels, contrairement à ceux des pages de magazines. Il faut faire preuve de bienveillance envers soi et vis-à-vis des autres. Aujourd’hui, je vais mieux. Je suis toujours sans toit, mais à la rentrée je vais reprendre mon blog laissé en friche et surtout réaliser un documentaire sur les personnes obèses.

Et en août, je compte débuter l’écriture d’un roman sur la “grossophobie”. L’ensemble s’inscrit dans une réflexion sur le sujet. J’espère qu’elle débouchera ensuite sur un film et une pièce de théâtre sur cette thématique qui concerne près de 10 millions de Français. »

Florence Heimburger