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“J’ai appris que j’étais bipolaire à 19 ans”

Publié le 5 mars 2017

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Atteinte de troubles 
maniaco-dépressifs, 
Agathe Lenoël, bipolaire de 39 ans, témoigne 
de façon émouvante 
des fluctuations de sa santé mentale. Et parle sans tabou de cette maladie encore souvent incomprise qui touche 
1 à 4 % des Français.

« J’avais 19 ans quand j’ai été diagnostiquée bipolaire. Après deux années de prépa littéraire, je m’étais inscrite en philosophie à la faculté de Tolbiac (Paris I). Dans les amphithéâtres bondés, je me sentais seule. Mon petit ami m’avait plaquée.

J’ai alors fait une dépression, avant d’entrer dans une phase de grande exaltation : je refaisais le monde et ne dormais plus… Arrivée aux urgences, j’ai été examinée par un psychiatre qui m’a internée, car je faisais une bouffée délirante. Puis on m’a transférée dans un établissement à Nantes, pour me rapprocher de ma famille.

À ma sortie de l’hôpital, j’ai arrêté la philo et me suis inscrite en lettres. J’avais un nouvel ami, mais très vite, je décidai de le quitter. J’ai arrêté les médicaments simultanément.

"J’ai alors fait une dépression, avant d’entrer dans une phase de grande exaltation : je refaisais le monde et ne dormais plus…"

Mon Deug en poche, j’ai effectué un stage de journalisme dans un quotidien nantais. C’est alors que mon grand-père, à qui je tenais beaucoup, est décédé. J’ai assisté à son enterrement.

Je suis revenue à Paris pour trouver un boulot. À ce moment-là, je suis redevenue hypermaniaque : je dormais peu, je dépensais beaucoup, il m’arrivait un tas d’histoires que je provoquais. Mon entourage voyait que ça n’allait pas, mais il était démuni.

J’ai demandé à être de nouveau hospitalisée, à Dinan, en Bretagne. Après une convalescence dans la résidence secondaire de mes parents, à Paimpol, j’ai emménagé à Rennes, où j’ai débuté une licence de lettres modernes.

Une fois de plus, je souffrais de solitude. Et j’avais l’impression que mon cerveau fonctionnait au ralenti. J’étais en colère contre le traitement et les médecins. Je niais ma maladie…

Je suis revenue une nouvelle fois à Paris pour poursuivre ma maîtrise de lettres à la Sorbonne et j’ai de nouveau vécu une histoire d’amour. Mais quand j’ai découvert que mon copain me trompait, je suis repartie en vrille. Hospitalisation.

L’une de mes meilleures amies est venue me rendre visite avec son cousin, tendre et attentionné. Aujourd’hui, Bernard est l’homme de ma vie, et nous avons une fille.

"J’ai lu tous les ouvrages sur la bipolarité avec le sentiment qu’aucun ne permettait de comprendre cette maladie."

Après mon séjour à l’hôpital, j’ai trouvé un boulot de serveuse. Mais un soir, j’apprends que mon frère vient d’avoir un grave accident de voiture dans lequel le frère d’une copine a perdu la vie.

Cette fois-là, j’ai senti la crise arriver ; je savais désormais qu’après un choc émotionnel, j’étais vulnérable. Bernard me voyait pour la première fois en phase maniaque.

Nous sommes partis en vacances chez sa mère, en Corse. J’ai encore eu un accès d’euphorie : j’ai quitté la maison toute une nuit pour aller voir des chevaux. Bernard m’a emmenée chez son généraliste, qui m’a injecté un anxiolytique. Je me suis enfuie. Il a fini par me retrouver. Direction l’hôpital d’Ajaccio.

De retour à Paris, mon psychiatre m’a prescrit un nouveau traitement qui m’a apaisée. C’est à cette période que j’ai commencé ma psychothérapie, pour partir à la quête de moi-même.

J’ai rédigé ma thèse de lettres modernes, puis j’ai été recrutée comme stagiaire conceptrice-rédactrice dans une agence de presse parisienne.

J’ai lu tous les ouvrages sur la bipolarité avec le sentiment qu’aucun ne permettait de comprendre cette maladie. Mon livre [Qui suis-je quand je ne suis pas moi ?, éditions Odile Jacob, ndlr] casse les idées reçues : nous ne sommes pas des fous qu’il faut enfermer.

"La maladie m’a fait toucher du doigt mes limites et découvrir la profonde humanité des soignants et des soignés."

Aujourd’hui, je travaille en free-lance, et cela fonctionne plutôt bien. J’ai accepté la maladie et les traitements, en dépit de leurs effets secondaires, je fais confiance à mon psychiatre, que je vois une fois par mois, et à mon psychothérapeute, chez qui je me rends une fois par semaine. J’ai appris à reconnaître les signes avant-coureurs.

Grâce à mon merveilleux compagnon, à ma famille et à mes amis, je suis parvenue à m’en sortir, même si je sais que la maladie peut ressurgir de manière brutale. J’ai apprivoisé cet autre moi qui me semblait si étranger et je l’accepte comme faisant partie de ma personnalité.

La maladie m’a fait toucher du doigt mes limites et découvrir la profonde humanité des soignants et des soignés. Elle a décuplé mon goût de la vie et des autres. »

Florence Heimburger

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