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Adieu Pierre Tchernia : Tous les enfants de la télé sont en deuil !

Publié le 20 octobre 2016

� Pionnier � de la télévision dès 1949, Pierre Tchernia a été l’un de ses animateurs les plus créatifs, avant d’en devenir la mémoire.

Pour les plus âgés d’entre nous, il restera celui qui, le 29 juin 1949, à seulement 21 ans, est entré à la fois dans l’Histoire et dans leur salon, en présentant le tout premier journal télévisé. Pour ceux qui ont vécu leur enfance au tournant des années 60, Pierre Tchernia était L’ami public n° 1, celui qui venait régulièrement leur parler de Walt Disney et, surtout, leur faire découvrir ses meilleurs dessins animés.

La roue du temps continuant de tourner, cet ami public s’est transformé en Monsieur Cinéma, séduisant avec cette émission phare de nouvelles générations de téléspectateurs. Enfin, à l’âge où la plupart des gens prennent une retraite méritée, il accomplissait une ultime métamorphose, en devenant « Magic » Tchernia, pour Arthur et ses Enfants de la télé. C’est pourquoi les Français, toutes générations confondues, ont ressenti la même tristesse, samedi dernier, 8 octobre, en apprenant la mort de ce grand homme de télévision et de cinéma, dans la maison de retraite parisienne où il s’était retiré du monde voilà quelques années.

L'animateur Arthur accompagné de Pierre Tchernia pour Les Enfants de la Télé
L'animateur Arthur accompagné de Pierre Tchernia pour Les Enfants de la Télé

Retiré du monde, mais pas oublié de celui-ci, comme notre collaborateur Jean-Baptiste Drouet en avait eu la preuve éclatante durant l’année 2013. Je lui cède la parole pour un moment :
« Depuis le mois de décembre 2012, cela fait cinq fois que je rends visite à Pierre, sans parler des dizaines de conversations que nous avons au téléphone. Entre nous, au fil des mois, s’est créée une douce complicité, teintée de respect et d’admiration de ma part pour cet immense homme de télévision qui a enchanté mon enfance. À chaque fois, il me reçoit dans sa chambre du 8e étage avec une gentillesse exquise et un indéniable savoir-vivre. Et je ne peux m’empêcher, en discutant avec cette si belle âme, d’avoir les yeux humides d’émotion. »

->Voir aussi - Pierre Tchernia : Le bouleversant hommage d'Arthur !

À l’époque, Jean-Baptiste Drouet avait écrit un article, pour décrire la retraite volontaire de Pierre Tchernia dans cette maison spécialisée, nichée rue Médéric, dans le XVIIe arrondissement, mais dont il s’était évidemment bien gardé de révéler l’adresse exacte. Il avait été sidéré par les monceaux de lettres, les centaines de coups de téléphone et témoignages de toutes sortes qui l’avaient alors submergé, venant de quelques personnalités, mais surtout de la foule des anonymes, qui tenaient à dire combien ils aimaient Pierre et à quel point ils étaient heureux d’avoir de ses nouvelles.

Ce sont les mêmes qui le pleurent aujourd’hui. Et qui, en pensée, l’ont escorté pour son dernier voyage, celui qui l’a mené de Paris à Kercanic, ce petit hameau du Finistère où il possédait une maison et où repose depuis près de vingt ans le grand amour de sa vie : sa femme, Françoise, rencontrée en 1947 et épousée deux ans plus tard, juste après ses débuts à la télévision.

Quel étonnant destin, tout de même, que celui de ce fils d’émigré russe, né dans la pauvreté ! Pierre avait lui-même évoqué ses origines, dans son livre de souvenirs intitulé Mon petit bonhomme de chemin (éditions Stock) : « Je suis né en 1928, écrivait-il. La pièce de 5 centimes s’appelait un sou, et le piège à con un attrape-nigaud. En ce temps-là, moi, je me nommais Tcherniakovsky Pierre. Un nom de quatorze lettres, ce n’est pas ordinaire : on me disait “ça se prononce comme ça s’éternue !”… »

Alors, pour ne pas faire éternuer les gens, Pierre va laisser tomber son « kovsky » et devenir simplement Tchernia. Grâce à ses parents, et surtout à sa mère, Aimée, il se découvre tout jeune une passion pour le cinéma. Et quand, bachot en poche, il leur annonce qu’il a choisi ce métier, ils ne cherchent pas à l’en dissuader, mais l’incitent à le faire sérieusement. C’est ainsi que Pierre se retrouve étudiant à l’Institut des hautes études cinématographiques. Hélas, le jeune homme se rend rapidement à l’évidence : il lui manque l’essentiel.

« Je n’avais strictement aucune relation dans ce milieu pour percer, dira-t-il plus tard à notre reporter. Je fis donc un long crochet par l’audiovisuel et d’abord par un endroit délirant et passionnant de la future RTF (Radio télévision française), le Club d’essai. Pendant deux ans, j’y fus auteur, producteur, metteur en onde, comédien d’un roman-feuilleton musical. » Et c’est là que son destin va basculer.

Car, à ce Club d’essai, il sympathise avec de futures gloires comme Boris Vian ou Roland Dubillard, mais surtout fait la connaissance d’un certain Pierre Dumayet, qui lui lance un beau jour : « Il y a Pierre Sabbagh qui va créer un journal à la télévision. Pourquoi n’irais-tu pas faire un tour là-bas ? Moi, j’y vais ! » Et, sans hésiter, curieux de tout, Pierre Tchernia emboîte le pas à son ami et, avec lui, pousse la porte de la toute jeune et balbutiante télévision française.

Est-il vraiment nécessaire, à partir de là, de retracer dans le détail la suite de cette prodigieuse carrière ? Bien sûr que non : Pierre Tchernia est tellement intégré au patrimoine culturel français que tout un chacun sait fort bien ce qu’il a fait à la télévision au fil des décennies, et que nous évoquions brièvement au début de cet hommage.

Il est sûrement plus intéressant de montrer qu’il ne correspondait pas forcément, dans la vie, à l’image que pouvaient avoir de lui les téléspectateurs. À cause de ses rondeurs, de son sourire indulgent et de son œil toujours pétillant, Pierre passait pour un bon vivant, ne voyant que les côtés agréables de la vie. Or, si ces traits de caractère faisaient à coup sûr partie de lui, le roi du petit écran avait aussi sa face plus sombre, presque torturée.

On le sait peu, mais Pierre a toujours souffert d’une timidité maladive. Ce colosse aux pieds d’argile doute de lui, se montre souvent inquiet et sujet à des crises d’angoisse récurrentes. « J’ai toujours tout vu en noir, reconnaissait-il lui-même. Mon père était mort et je vivais seul avec ma mère. Lorsque j’étais enfant, si elle avait un rhume, je me levais la nuit pour aller écouter si elle respirait : je la croyais morte. Aujourd’hui encore, si quelqu’un est en retard, je suis sûr qu’il a eu un accident de voiture. Quand je reçois des lettres, le matin, je les ouvre en hâte pour m’assurer qu’elles ne m’annoncent pas une catastrophe. »

Dans l’hommage qu’il lui a rendu le jour même de sa mort, Pierre Bellemare racontait que son vieux camarade était totalement incapable de parler d’argent et que, durant des années, lorsqu’il s’agissait de négocier un nouveau contrat avec telle ou telle chaîne, c’était lui, Bellemare, qui se rendait à sa place dans le bureau des patrons !

Son seul apaisement, c’était sa famille qui le lui apportait. Françoise d’abord, tendrement surnommée Fatou ; puis leurs quatre enfants, auxquels sont venus s’ajouter des petits et même des arrière-petits-enfants. C’est avec eux que Pierre Tchernia a vécu ses dernières années, loin du monde agité de la télévision, qu’il a si passionnément aimé et qu’il avait contribué à faire naître.

Pierre-Marie Elstir

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