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Alain Decaux : II a fait aimer leur Histoire aux Français !

Publié le 3 avril 2016

En disparaissant à 90 ans, Alain Decaux laisse derrière lui un grand silence : celui qu’emplissait sa voix quand, chaque semaine, il venait �raconter �à tous les fils et les filles de France la passionnante épopée de leur pays.

C’est grâce à lui si, aujourd’hui encore, l’on se souvient que Napoléon Ier a été couronné empereur à Marignan en 1515, et que saint Louis a pu arrêter les Allemands grâce aux taxis de la Marne. Non, ne sursautez pas : je plaisantais ! En réalité, je ne le faisais qu’à moitié, car nul ne contestera que si le peuple français est l’un des plus soucieux de son histoire, et passionné par elle, c’est en grande partie à l’homme de 90 ans qui nous a quittés dimanche dernier qu’il le doit. Avoir la passion de l’Histoire n’est pas particulièrement original, il est vrai. Mais réussir, par la seule puissance du verbe, à la faire partager à des millions de gens, tel est le véritable tour de force qu’a accompli Alain Decaux.
À l’instar d’Obélix avec la potion magique, cet homme, né le 23 juillet 1925 à Lille, est tombé dans l’Histoire quand il était tout petit, et par la voie la plus agréable et échevelée qui soit : en lisant les romans d’Alexandre Dumas. Cette passion ne le lâchera plus ; ni celle pour Dumas, ni celle de l’Histoire, à laquelle, devenu plus âgé, il décide de se consacrer. Mais quelques mois passés à la Sorbonne lui font comprendre que, non, décidément, il n’a pas la « tripe » universitaire. Mais alors, que faire ?
Angélique
Du journalisme ! Juste après la Libération, Alain Decaux décide qu’il se consacrera à sa passion par le biais des articles et des livres qu’il va écrire. Il ne sait pas encore que c’est bien plus par sa voix que par sa prose qu’il va séduire et conquérir la France entière. Pourtant, il n’est pas « manchot de la plume » puisque, dès 1947, son deuxième ouvrage, consacré à la mère de Napoléon, remporte le prix d’histoire de l’Académie française ; académie qu’il rejoindra trente-deux ans plus tard en prenant place dans le fauteuil n° 9.

Académicien puis ministre, il est toujours resté fidèle à ses deux maîtresses

Au tournant des années 50, Alain Decaux fait un premier pas décisif vers sa future gloire : il entre à la radio Paris-Inter, pour y créer La tribune de l’Histoire, avec un autre jeune homme appelé à devenir célèbre : André Castelot. Mais surtout, curieux de tout, des gens et du monde, il réalise quelle fantastique importance va bientôt prendre la télévision. Pas de doute : si l’on veut intéresser le maximum de Français à leur propre histoire, c’est là qu’il faut aller…
En 1957, toujours avec André Castelot, mais aussi le réalisateur Stellio Lorenzi, il crée pour l’unique chaîne de la RTF La caméra explore le temps. Il s’agit de 39 « dramatiques », comme on disait alors, qui ressemblent à la fois à des téléfilms mais aussi à nos modernes « docufictions », chaque épisode illustrant un fait historique précis. L’émission a un succès énorme, mais Alain Decaux, puisqu’il ne paraît pas à l’écran, reste pour ses compatriotes un illustre inconnu. Idem en 1966, lorsqu’il coécrit le scénario d’Angélique et le Roy, troisième film de la célèbre saga magnifiée par Michèle Mercier dans le rôle-titre. Dans l’ombre, notre conteur attend son heure…
Elle arrive trois ans plus tard lorsque notre homme lance, sur la deuxième chaîne de l’ORTF, Alain Decaux raconte. L’émission va durer dix-huit ans et transforme son créateur en une véritable gloire nationale. En 1980, Alain Decaux aura même son imitateur attitré en la personne de Guy Montagné qui, dans le Collaro show, fait rire la France entière en lançant le fameux « Bonsoir ! » de son illustre modèle.
Mais ce dernier, lui, n’est pas là pour amuser, même s’il se refuse à être ennuyeux et « jargonnant » : il s’exprime dans un français d’une élégance qui n’a d’égale que sa clarté. Car, outre l’Histoire, cet homme a un autre grand amour : sa langue maternelle.
Trublion
Ces maîtresses – dont ses deux épouses successives ne seront jamais jalouses ! –, il va les servir au-delà de ce qu’il aurait pu imaginer lorsqu’il était jeune homme, en dépit des vents contraires. Car il en a essuyé de ces vents mauvais ! Les historiens professionnels, les universitaires tordent un peu le nez devant ce trublion qui, sans posséder aucun des diplômes dont eux-mêmes sont bardés, se mêle de venir marcher sur leurs plates-bandes, et avec quel brio ! En gros, ces « savants austères », comme disait Baudelaire, lui reprocheraient presque de transformer Clio (la muse de l’Histoire) en une vulgaire prostituée de rue…
Il n’empêche que quand, en 1979, Alain Decaux publie dans le Figaro Magazine un long article titré : « Parents, on n’apprend plus l’Histoire à vos enfants ! », le ministre de l’époque s’empresse de faire voter une loi pour rétablir l’obligation d’enseigner cette matière en CM1 et CM2.
Quant à la langue française, il la défend sous la Coupole, après avoir revêtu l’habit vert des Immortels, puis au sein du gouvernement de la République lorsque, en 1988, le président Mitterrand fait de lui son ministre délégué chargé de la Francophonie. Sa mission politique durera trois ans. En revanche, il continuera de siéger à l’Académie française jusqu’à ses derniers jours.
Mais l’un de ses plus grands bonheurs lui échut en 2002, le 30 novembre pour être précis. Car, ce jour-là, le président Chirac lui avait demandé d’accueillir au Panthéon les cendres d’Alexandre Dumas. Dumas, l’écrivain chéri de ses premières années, celui qui avait su lui transmettre cette passion de l’Histoire qui, entre ces deux dates, 1925 et 2002, avait gouverné toute sa vie d’homme de combat. Ce jour-là, plus particulièrement, Alain Decaux s’est peut-être dit qu’il n’avait pas vécu tout à fait en vain. En tout cas, c’est sans doute ce que les Français se disent aujourd’hui.
Didier Balbec

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