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Alain Decaux : Premier prof d'histoire de la télé

Publié le 2 mai 2021

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Voix et visage le plus populaire du récit national français, Alain Decaux a su partager et rendre accessible sa passion pendant plus de quarante ans avec un inimitable talent de conteur.

Qui de nos jours écouterait un conteur face caméra, seul derrière une table, l'index levé, le regard enflammé derrière d'épaisses lunettes à montures d'écaille narrant durant près d'une heure les convulsions, tumultes et tourments de l'histoire de France ? C'est pourtant l'exercice qui fit la renommée d'Alain Decaux, entré à son tour dans l'Histoire le 27 mars 2016. C'est alors une page de cette discipline qui se tourne avec la disparition de celui qui sut faire partager sa passion par le truchement de la radio et de la télévision et la mettre à la portée de tous.


Pendant des années, ce conteur à la mémoire prodigieuse rappelait aux Français les grandes et petites anecdotes de leur histoire, qu'il rendait romanesque par la magie d'une éloquence exceptionnelle, jouant sur les silences, les suspenses et rebondissements.

Personnages illustres, égéries, courtisanes, grandes batailles, assassinats avec un faible pour les complots, énigmes et favorites aux mœurs licencieuses… rien de ce qui fait la sève de notre roman national ne lui échappait. Les mutinés du Bounty, Alamo, Rockefeller, la nuit des Longs Couteaux, la prise de pouvoir du maréchal Pétain, l'assassinat de Trotski ou l'évasion de Mussollini… aucun fait n'avait de secret pour lui. Avec une prédilection pour les destins, ceux des hommes politiques, ou les parcours tragiques, comme celui des derniers Romanov, la mort mystérieuse de Louis Renault, ou l'étrange décès de Stavisky. Ce maelstrom était son manège à lui sur lequel il est monté très tôt.

Grâce à lui, les téléspectateurs redécouvrent ce qui cimente une nation : ses histoires de famille. La sienne commence dans le Nord, d'où viennent ses parents. Des ancêtres paysans, un grand-père instituteur, un père avocat : une méritocratie à la française, comme la IIIe République en a connu. Il naît à Lille le 23 juillet 1925, passe son enfance à la campagne et partage son temps entre la lecture et les escapades familiales sur les plages belges.

À 11 ans, une crise d'appendicite l'envoie à l'hôpital. Pour l'occuper, son grand-père lui offre Le Comte de Monte-Cristo, d'Alexandre Dumas Une révélation. Dès lors, à chaque fois qu'il rapporte une bonne note de l'école, il demande à son père un livre de celui qu'il qualifiera de « plus illustre des dispensateurs d'émerveillement ».

La guerre éclate. La famille se réfugie en Bretagne, chez des cousins. Puis son père s'installe à Paris, comme administrateur judiciaire. Le jeune Alain poursuit ses études au lycée Janson-de-Sailly. Adolescent, il se rêve auteur dramatique, à l'image de son autre idole, Sacha Guitry. « Je n'ai cessé d'écrire des pièces de théâtre jusqu'à l'âge de 20 ou 22 ans. J'en ai écrit une douzaine… » dira-t-il. Le destin fait bien les choses. À la Libération, Alain Decaux, alors mobilisé, réussit à se faire affecter à garde de Sacha Guitry et veille sur la mise sous séquestre de ses collections et de son hôtel particulier du Champ-de-Mars.

À d. avec Robert Hossein, avec lequel il met en scène l'Histoire dans des tableaux aussi grandioses que vivants.

Il n'épargne rien pour adoucir sa détention et lui faire rendre justice. Pour le remercier, Sacha Guitry lui offre une émeraude qui ornera plus tard son épée d'académicien.

Inscrit en droit, il suit finalement des cours d'histoire à la Sorbonne, pour son plaisir, et place des articles dans les rédactions. Puis viennent les premiers livres, parrainés par Sacha Guitry : d'abord une enquête sur Louis XVII, suivie d'une biographie de Letizia, la mère de Napoléon, couronnée par l'Académie française alors qu'il n'a que 25 ans !

À peine introduit dans l'édition, il gagne ses galons en radio avec La Tribune de l'Histoire, émission diffusée sur Paris Inter – l'ancêtre de France Inter –, en compagnie notamment de son futur complice : André Castelot.

Tous deux s'invitent chez les Français, racontant les figures et les énigmes des siècles passés. On les retrouve bientôt dans La caméra explore le temps, une série télévisée qui reconstitue des événements historiques avec l'aide de comédiens. Cette émission se poursuivra jusqu'en 1966.

De 1969 à 1988, il présente Alain Decaux raconte, émission devenue Alain Decaux face à l'Histoire. Chaque mois, seul à l'image, il regarde dans les yeux des millions de téléspectateurs et les tient en haleine en relatant avec éloquence et flamboyance un personnage ou un événement du passé. Le voilà intronisé premier prof d'histoire de France par la magie de la petite lucarne avec sa voix rythmée, alternant l'intense et l'anecdotique, mêlant la véhémence à la confidence. Cette aura cathodique forge sa légende et son style, empreint d'une singularité dans le timbre, d'intensité, de rythme et de force de conviction.

Les succès d'édition s'enchaînent : des dizaines de livres tirés de ses recherches et de ses émissions, écrits dans sa maison du Vésinet. Il est partout et tous les supports lui sont bons pour transmettre le passé aux générations futures, populariser l'Histoire, la grande, mais aussi la petite qu'il affectionne. Une prédilection qui permet aux téléspectateurs de se réapproprier plus aisément personnages et événements.

Son succès lui assure une stature de commandeur respecté qui lui permet de forger des alliances avec les universitaires qui l'avaient jadis regardé avec dédain. En 1979, ils se retrouvent dans le même combat pour le maintien des horaires d'histoire dans l'enseignement en interpellant politiques et citoyens. La Rue de Grenelle revoit sa copie.

Vient ensuite le temps des fresques historiques et populaires avec Robert Hossein, à travers des spectacles titanesques et productions pharaoniques qui attiraient jusqu'à 700 000 spectateurs : Notre-Dame-de-Paris, Danton et Robespierre, Les Misérables, Un homme nommé Jésus, La Liberté ou la Mort, Je m'appelais Marie-Antoinette, 1940-1945 : de Gaulle, celui qui a dit non ou encore Ben-Hur, plus grand que la légende dans un Stade de France plein à la pelouse couverte de terre rouge. Rien n'arrête leur frénésie. Entre-temps, en 1979, Alain Decaux entre à l'Académie française avec, gravés sur son épée, les mots « Foi, Liberté, Tolérance ».

Il est le premier président, élu au titre de la télévision, de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques. Michel Rocard le veut dans son gouvernement. Maurice Druon, qui avait été ministre des Affaires culturelles sous Pompidou, le convainc. De juin 1988 à mai 1991, il est ministre délégué, chargé de la Francophonie. De cette fonction, il ne retient qu'une satisfaction : avoir fait aboutir son projet d'une télévision de langue française à travers le monde : la chaîne TV5.

De 1991 à 2000, il préside l'Association française d'action artistique et, de 1998 à 2009, le Collège des conservateurs du domaine de Chantilly.

Le 27 mars 2016, sa voix se tait définitivement. La France salue une dernière fois son historien préféré à l'Hôtel national des Invalides le 4 avril. Ses compatriotes seront nombreux à pleurer cet humaniste qui pratiquait l'Histoire comme un exercice d'amitié, propre à la faire entrer dans leur intimité.

Dominique PARRAVANO

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