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Alain Souchon : Rêveur et jamais content !

Publié le 23 novembre 2019

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© BESTIMAGE Alain Souchon

A 75 ans, Alain Souchon qui ne se retrouve plus dans le monde d’aujourd’hui n’a plus qu’une envie : fuir la réalité.

Dans les années 70 déjà, ce disciple de Rimbaud disait en chanson ce qu’il avait sur le cœur, qu’il était Bidon, Jamais content et qu’il ramait dans Le bagad de Lann-Bihoué. Mais à force de gémir Allô maman bobo, le chanteur de 75 ans, qui vient de sortir un album plein de nostalgie intitulé âme fifties, n’est jamais vraiment sorti de sa torpeur qui frôle par moments, il faut bien l’avouer, la neurasthénie.

à l’écouter, tout le déprime. Alors pour fuir la dure réalité du quotidien, ce doux rêveur se réfugie dans son monde. Un monde idéal, à l’ancienne, où la lecture des grands auteurs et la flânerie tiennent une grande place. Réfractaire à tout progrès, ne lui parlez surtout pas de cette invention pourtant bien pratique qui permet de rester à tout moment joignable. Surtout pas ! Le téléphone portable, cet engin de malheur qui peut sonner à tout moment, il s’est bien juré de ne jamais en posséder…


Mais cette obstination à refuser toute forme de modernité lui demande tout de même quelques ajustements, surtout lorsque ses amis tentent de l’avoir au bout du fil. Comme il ne possède qu’un poste fixe et qu’il est toujours par monts et par vaux, mieux vaut s’armer de patience. Et quand c’est lui qui tente de joindre quelqu’un, c’est tout aussi fastidieux. Comme il est sur liste rouge, son numéro ne s’affiche pas sur les portables et il n’est pas rare que ceux qu’il appelle ne prennent même pas la peine de décrocher.

Ce que déplore son copain, le chanteur Vincent Delerm. « Il ne voit pas mon nom s’afficher et se dit que c’est de la pub… », avoue Alain tout penaud, en s’empressant de préciser qu’ils ont mis au point un code qu’il préfère garder secret pour que Vincent décroche. Toute une technique !

Même si Alain possède une grande maison dans le Perche où il peut s’isoler, loin de tout, il passe le plus clair de son temps à Paris. Son plaisir favori, c’est marcher dans la ville. Mais attention, pas marcher bêtement « avec une gourde sur le côté » comme il le dit dans Le Figaro, tel que le ferait une foule qui n’aurait rien de sentimentale. Non ! Lui son truc, c’est flâner à la manière d’un poète du XIXe siècle. « J’ai été très marqué par Rimbaud à 14-15 ans. Le fait qu’il veuille être en marge, qu’il aille à pied », raconte-il. Et pour illustrer son propos totalement en décalage avec notre époque où tout va si vite, il évoque le voyage du poète à pied de Charleville, sa ville natale, à Paris. Une déambulation qui le fascine au point de réciter au journaliste du Figaro, à la manière d’un Fabrice Luchini en roue libre, des vers de l’ami de Paul Verlaine bien sentis : « Par les soirs bleus d’été, j’irai par les sentiers, / Picoté par les blés, fouler l’herbe menue […] ». « Ça chie, c’est fort », commente ensuite cet amoureux de la nature qui trouve de moins en moins sa place dans la capitale.

à la campagne, il est un peu moins ronchon. Normal, dans le Perche, tout est beaucoup plus calme, et cette lenteur du monde rural lui va comme un gant. La forêt de Bellême et ses chemins de terre propres à provoquer son imaginaire n’ont d’ailleurs plus de secret pour lui. Il s’y sent tellement bien, qu’il est prêt à accepter certaines nuisances qui le bousculent un peu.

Le chanteur, qui dit préférer « marcher le long des routes », ne voit aucun problème à ce « qu’il y ait des voitures qui passent ». Et ne serait pas contre le fait de longer à pied une autoroute ! Frôler le danger provoquerait chez lui une sorte d’excitation propice à la création. De toute façon, l’inspiration lui vient dehors, au détour d’une promenade : « Je ne suis jamais à mon bureau, en me disant, je vais traiter tel sujet. Il n’y a pas un moment où je me mets à écrire des chansons. J’y pense tout le temps. »

Mais à Paris, c’est une autre histoire. La ville-lumière lui donnerait plutôt des cauchemars. Le pauvre Alain s’y sent si perdu qu’il envisage même de déménager pour fuir la « mauvaise ambiance » qui y règne. Une ville où il a pourtant ses habitudes depuis plusieurs décennies – après avoir quitté Nogent-sur-Marne pour Saint-Germain-des-Prés –, mais dont il dresse à présent un tableau peu réjouissant. La capitale, pourtant si chère à son cœur pendant de nombreuses années, ne lui évoque plus aujourd’hui que de la violence. « De la violence dans la façon de traverser la rue sans regarder en se disant que ces connards s’arrêteront ! », constate le chanteur complètement dépité.

Et ce n’est pas tout. Lui qui aime tant y arpenter les trottoirs se voit confronter depuis peu à un problème de taille : les trottinettes électriques en libre-service qui roulent sans se préoccuper de la réglementation sur les espaces réservés aux piétons. Imaginez la scène. De beau matin, le poète Souchon sort de son immeuble boulevard Raspail avec la ferme intention de traîner ses baskets aux abords de l’hôtel Lutetia ou du côté des petits restos de la rue Princesse, deux coins qu’il affectionne particulièrement et qui, il en est sûr, vont lui donner envie de griffonner le début d’une chanson, quand soudain un « chauffard », juché sur une trottinette lancée à toute allure, manque de le renverser. Pas cool ! Et ce n’est pas fini. La suite relève du parcours du combattant, car ces « beaux petits objets électriques, on les jette partout », déplore-t-il.

Comprenez, les utilisateurs quelque peu j’m’en-foutiste les abandonnent ainsi sur les trottoirs, mettant en danger ce disciple de Jean-Jacques Rousseau qui manque de se briser une jambe tous les dix mètres. Autre sujet qui lui donne des envies de fuite, la propreté de la ville-lumière dans un état déplorable : « Je ne me souviens pas que la ville ait jamais été aussi sale », regrette-il, avant de conclure sur l’état de notre société avec une analyse digne de l’auteur du Contrat social : « Il y a un gâchis de la civilisation qui est triste. » Bien dit !

Valérie EDMOND

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