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Albert Uderzo : Astérix et Obélix orphelins !

Publié le 10 avril 2020

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© BESTIMAGE Albert Uderzo

Le génial dessinateur a rejoint son ami René Goscinny, mardi 24 mars, victime, comme lui, d’une crise cardiaque. Albert Uderzo avait 92 ans.

Son père est mort à 97 ans, sa mère à 100. Ça ne lui aurait pas déplu de faire mieux. Hélas, ce 24 mars, à 92 ans, le génial dessinateur d’Astérix a rejoint son complice, René Goscinny, au paradis des immortels. Comme l’a indiqué son gendre, Albert Uderzo s’est éteint chez lui, à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), victime d’une crise cardiaque. Il était très fatigué depuis plusieurs semaines…

Fatigué, celui qui a croqué des centaines de chaudrons où mijotait la potion magique permettant à un célèbre petit village gaulois de défier la puissante armée romaine, il pouvait l’être ! Lui qui avait travaillé plus de quinze heures par jour pendant des années ne dessinait plus depuis quelque temps. Ses larges mains, boursouflées par l’arthrose, pouvaient à peine tenir un crayon.

La BD, ce fils d’immigrés italiens, né le 25 avril 1927, à Fismes, dans la Marne, l’a découverte très jeune, grâce au Petit Parisien – le journal que lisait son père – qui publiait les aventures de Mickey. Doté, comme son frère aîné Bruno, d’un bon coup de crayon, René s’amuse à reproduire les personnages imaginés par Disney. Très vite, il invente ses propres histoires. Un jour, devant l’un de ses croquis qu’il lui a montré, Bruno s’étonne : pourquoi les brins d’herbe sont-ils rouges ? Alberto (qui n’a pas encore supprimé l’« o » final de son prénom) ne comprend pas. Lui les voit verts. On réalise alors… qu’il est daltonien. Ce qui n’enlève absolument rien à son talent précoce !       

Pourtant le petit prodige n’envisage pas d’en faire son métier. Lui se voit plutôt mécanicien. Mais Bruno veille. En 1940, il le présente à la Société parisienne d’édition, qui publie des albums pour enfants. Alberto, qui n’a alors que 13 ans, est engagé comme apprenti. Il retouche des photos et place parfois quelques illustrations. Mais, en ces temps de guerre, la vie est dure. Comme beaucoup de Parisiens, l’adolescent a faim. Bruno, qui a oublié de prendre son train pour aller faire son STO (Service du travail obligatoire) en Allemagne, s’est réfugié en Bretagne. « Il m’a convaincu de le rejoindre parce que, la Bretagne, cela signifiait au moins des pommes de terre », a raconté Uderzo.


À l’époque, il n’a qu’un rêve : faire comme son idole, Walt Disney, du dessin animé. Dès son retour à Clichy, il intègre un studio d’animation, qu’il quitte, déçu après quelques mois. Apprenant alors que France Soir lance un concours de BD, il crée le personnage de Clopinard et remporte le premier prix ! Il persuade son père qu’il peut vivre de ses crayons, s’achète une table à dessin (qu’il gardera toute sa vie) et, sous le pseudonyme d’Al Uderzo, publie dans différents journaux les aventures de Zidore le macaque, d’Arys Buck, de Belloy…

Il commence à connaître un certain succès quand le service militaire le rattrape. Lorsqu’il en revient, son plus gros éditeur a mis la clé sous la porte. Il se tourne alors vers la « grande presse »… dont France Dimanche, qui l’engage comme reporter illustrateur. C’est à cette époque qu’il fait la connaissance d’Ada, son grand amour, qu’il épouse en 1953, et qui lui donne une fille unique, Sylvie, en 1956. À cette même période, il est aussi contacté par Yvan Chéron, un Belge à la tête de la société International Press. Invité à Bruxelles pour y faire de la BD, Albert rencontre Georges Troisfontaines, propriétaire de l’agence World Press, qui lui présente à son tour Jean-Michel Charlier et René Goscinny. Avec ce dernier, c’est un vrai coup de foudre : « J’ai 24 ans, lui 25, et nous voulons refaire le monde avec toute l’inconscience et toute l’audace de notre jeunesse », écrit Uderzo dans ses mémoires. Comme lui, Goscinny est un enfant de Disney, qu’ils vénèrent.

C’est dans une rubrique de savoir-vivre du magazine féminin Les Bonnes Soirées, que les deux compères s’entraînent à refaire le monde. Suivront les aventures d’­Oumpah-Pah, un jeune Peau-Rouge, refusées par tous les éditeurs avant de paraître, en 1958, dans Le Journal de Tintin. Pour l’heure, l’ambiance est tendue à la Word Press. Les artistes veulent des droits d’auteurs, ce que leur refuse l’agence. En 1956, ils signent une sorte de pétition qui est très mal reçue. Goscinny se fait virer. Uderzo démissionne dans la foulée, Charlier les rejoint. Le trio participe alors à la création d’ÉdiPress et ÉdiFrance, dont ils deviennent associés. Leur boulot ? Fournir du contenu aux journaux, dont Le Journal de Tintin, et le tout nouveau magazine Pilote. Dans ce dernier paraissent deux séries, Tanguy et Laverdure écrite par Charlier, et Astérix, par Goscinny. Albert illustre les deux. Quand il demande à son acolyte où situer son village d’irréductibles Gaulois, celui-ci lui répond : « N’importe où au bord de la mer, cela facilitera ses voyages. » Ce sera l’Armorique, en hommage aux quatre années qu’Albert a passées là-bas durant la guerre. 

En 1961, les éditions Dargaud publient le premier album d’Astérix : 6 000 exemplaires seulement sont tirés. Uderzo s’étonne. Dans Pilote, la série est appréciée des lecteurs. On lui répond : « Monsieur, quand vous atteindrez les 30 000 exemplaires, on en reparlera… » Et le succès arrive très vite. La France se reconnaît dans ces héros burlesques et courageux qui se nourrissent de sangliers, et passent leur temps à donner des baffes aux Romains. Ce n’est pas seulement Astérix et Obélix qu’on aime, c’est tout un village qui, certes, se chamaille sans cesse, mais se révèle aussi d’une solidarité à toute épreuve face à l’adversité !

Albert et René enchaînent les albums, se consacrant désormais exclusivement à Astérix. Lorsqu’il apprend la mort brutale de Goscinny, le 5 novembre 1977, Uderzo est terrassé. Pendant 48  heures, il est incapable de bouger. « On ne pouvait pas se passer l’un de l’autre. Parfois, quand le succès survient dans un couple, il ne résiste pas. Mais entre nous, cela a duré. Chacun respectait le rôle de l’autre », confiait-il.

C’est désormais en solitaire qu’Uderzo poursuit la saga. Il se sépare de Dargaud et monte les éditions Albert René. « René est toujours avec moi », répète-t-il. Fait chevalier de la Légion d’honneur en 1985, récompensé par de nombreux prix prestigieux, dont celui d’Angoulême, pour l’ensemble de son œuvre, Uderzo n’a jamais oublié ce qu’il devait à l’ami trop tôt disparu.

Comme leur modèle, Walt Disney, les deux hommes sont parvenus à créer un empire : 370 millions d’albums vendus, 11 films, un parc d’attraction, de multiples produits dérivés… Un succès qu’Albert ne s’est jamais vraiment expliqué. « C’est magique, comme la potion », s’amusait-il.

Aujourd’hui, Astérix et Obélix, comme tous les habitants de notre « village gaulois », sont orphelins. Sans la crise du coronavirus, c’est sans doute une foule qui serait venue saluer, dans sa dernière demeure, l’un des plus grands dessinateurs français. Consolons-nous en relisant ses albums. Salut l’artiste et chapeau bas, par Toutatis ! 

Lili CHABLIS

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