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Alice Sapritch : 30 ans déjà...

Publié le 1 juin 2020

Disparue il a trente ans, Alice Sapritch aura trouvé la gloire en incarnant des femmes méchantes. Cible des chansonniers, cette diva exubérante au port de reine demeure ancrée dans nos mémoires.

Personne n'a oublié ses « chéri chéri », son air de matriochka des rives du Bosphore d'où elle venait, son regard lourd, sa voix grave, ses turbans et son long fume-cigarette qui la précédait en tous lieux. Emportée par une crise cardiaque à Paris, le 24 mars 1990 dans son domicile de Saint-Germain - des-Prés, un quartier auquel elle resta fidèle toute sa vie, Alice Sapritch avait le physique des monstres sacrés inclassables. Elle reste dans la mémoire du public l'une des grandes tragédiennes de la télévision.

De son vrai nom Alice Sapriç, née à Ortaköy, le 29 juillet 1916, de parents arméniens, dans l'ex-Empire ottoman, Alice Sapritch a passé toute son enfance à Istanbul qu'elle quitte à l'âge de 13 ans. Après un passage à Bruxelles, elle arrive à Paris avec l'envie viscérale de faire du théâtre et une lettre de recommandation pour Gaston Baty, alors directeur du théâtre du Montparnasse. Toutefois, la capitale parisienne, liée à son statut d'étrangère, sera loin d'être un eldorado. L'argent que lui rapportent ses prestations de « modèle d'art » lui permet de financer ses études et elle sort du Conservatoire aux côtés de Jacques Charon et Maria Casarès.

À la Libération, elle tombe amoureuse de l'écrivain Robert Brasillach, qui sera exécuté pour faits de collaboration. Elle épousera le 27 septembre 1950 Guillaume Hanoteau, un ancien avocat recyclé dans le journalisme et la chronique mondaine avant de devenir scénariste, dialoguiste et adaptateur et qu'elle quittera vingt et un ans plus tard. Il est à ses côtés quand elle enchaîne les collaborations avec Robert Hossein, Gérard Oury, Jean Cocteau, et François Truffaut.

Ses traits taillés à la serpe lui valent divers rôles de composition et surtout de personnages âgés. À 23 ans, elle joue la mère d'Hamlet ! « De toute façon, les rôles de jeune première ne m'intéressaient pas », déclare-t-elle. La suite ne sera pas qu'un chemin de roses. Il lui faudra attendre les années 1960 pour qu'elle commence à se faire un nom. La télévision, qui commence à entrer dans les foyers français, lui offre ses premiers grands rôles comme La Cousine Bette, d'Honoré de Balzac, où elle campe une vieille fille démoniaque. Mais, c'est en mars 1971, alors qu'elle a 55 ans, que le grand public la découvre dans un téléfilm adapté d'un roman d'Hervé Bazin : Vipère au poing. Des millions de téléspectateurs s'enthousiasment pour son interprétation sadique de la tyrannique Folcoche. Comme elle le raconte elle-même : « Mon téléphone sonnait jusqu'à quatre heures du matin, je recevais des milliers de lettres, la presse était dithyrambique. C'était un véritable miracle. » En un soir, la noctambule de Saint-Germain - des-Prés crève le petit écran de la France profonde.

Un succès qui ne la propulse pourtant pas sur le grand écran, même si son rôle de la duègne reste culte dans La Folie des grandeurs. Bardée de tulle noir veillant jalousement sur la vertu de la reine d'Espagne, elle se transforme en désopilante furie amoureuse sous le charme de Blaze (Yves Montand). Elle prend même des cours de striptease pour cette scène de bravoure. Le bilan de cet amour contrarié entre Alice Sapritch et le cinéma réside en une quarantaine de films dont pas mal de « nanars » aux noms improbables (L'Histoire très bonne et très joyeuse de Colinot trousse-chemise, Le Plumard en folie, etc.).

C'est donc la télévision qui fait d'elle une actrice populaire avec le rôle de l'énigmatique empoisonneuse Marie Besnard lui valant un Sept d'or, puis la nourrice Œnone dans Phèdre de Racine ou la redoutable Catherine de Médicis, son dernier rôle. « La télévision, c'est ma forme artistique. Aucune actrice n'a eu les rôles que j'ai eus », dit-elle.

Dans les émissions de variétés, elle est aussi une bonne cliente. Un personnage de mangeuse d'hommes, enrubannée et bijoutée comme une Castafiore que comiques et chansonniers adorent imiter et brocarder. Thierry le Luron en fait d'ailleurs sa cible favorite.

Adepte du grand écart, elle écrit ses mémoires, publie un roman, chante en 1986 Slowez-moi, classé dans les grands bides des hits français. Elle fait aussi preuve d'autodérision en devenant l'égérie d'une marque de décapant pour four. « Mieux vaut accepter une bonne publicité qu'un mauvais rôle », clame-t-elle alors. Alice Sapritch a le goût de la provocation en déshabillé lovée dans des canapés, interviewée à propos de son chat qui n'aime que le foie gras ou nue dans sa baignoire. Toutefois, elle fut une femme d'esprit distinguée dont la bibliothèque regorgeait d'ouvrages hétéroclites, caricaturée par une cour masculine très typée. « Je suis une star », répétait-elle comme une évidence inéluctable. C'était vrai.

Une star singulière pour un immense public populaire orphelin depuis trente ans.

Dominique PARRAVANO

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