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Anémone : Elle s’est laissée mourir !

Publié le 16 mai 2019

Anémone avait tout pour devenir l’une des plus grandes stars françaises. Un statut d’icône auquel cette écorchée vive a tourné le dos.

Rares sont les artistes qui, après avoir goûté au fabuleux nectar de la célébrité, décident délibérément de ne plus s’en abreuver… C’est pourtant ainsi qu’Anne Bourguignon, alias Anémone, avait mené sa carrière, refusant toute compromission à ce métier qu’elle avait fini par détester. Fumeuse invétérée, la comédienne rebelle s’est éteinte ce 30 avril, à Poitiers, dans la Vienne, terrassée par un cancer du poumon. Elle n’avait que 68 ans…

L’actrice avait annoncé, il y a un an et demi, ne plus vouloir apparaître face à l’objectif d’une caméra ni même monter sur les planches. Règle à laquelle elle avait fait une unique entorse pour son dernier film, La monnaie de leur pièce, d’Anne Le Ny, l’année passée. Mais elle s’était en réalité éloignée de son art depuis bien longtemps, dégoûtée par un aspect du showbiz qu’elle n’avait pas anticipé : « À partir du moment où j’ai été connue, j’ai surtout fréquenté des crétins qui roulent en Mercedes et des banquiers dont les femmes choisissent les scénarios. C’est pour ça qu’à un moment j’ai voulu me casser ! » avait-elle expliqué en 2014.

Elle en avait rajouté une couche, en décembre 2017, alors qu’elle annonçait se retirer définitivement des écrans et de la scène pour profiter de sa campagne et du Portugal où elle vivait la moitié de l’année. « Je m’étais bêtement dit qu’en étant célèbre, je rencontrerais des génies, c’est débile, confiait-elle. J’aime bien les artistes mais du côté production, on se fade un paquet de crétins. […] Le fric s’est emparé de tout, partout ! »

Celle qui n’avait pas sa langue dans sa poche n’était jamais revenue sur cette opinion bien tranchée, développant au fil du temps une profonde amertume, déçue par le système qu’elle ne manquait pas de dénoncer avec véhémence… Mais qui, en 1966, alors qu’elle faisait ses tout premiers pas sur un plateau de cinéma, était loin de ses préoccupations !

Anne n’a que 16 ans lorsqu’elle devient… une fleur ! Plus précisément l’« Anémone », en adoptant comme pseudonyme le titre de son premier film, réalisé par Philippe Garrel : « On a tourné ça en cinq jours pour la télé : l’histoire d’une jeune fille bourgeoise qui se barrait, c’était un peu “godardien”, avait-elle raconté. Après, la télé n’a pas voulu le diffuser, alors un dimanche, on a fait un casse pour voler les bobines. On était des galopins, quoi ! »

Le scénario de ce tout premier long-métrage aurait d’ailleurs pu être inspiré de sa propre histoire… En effet, fille d’André Bourguignon, psychiatre de renom, petite-fille du professeur de médecine Louis Justin-Besançon, et sœur de Claude Bourguignon, ingénieur agronome, l’actrice, élevée dans la grande bourgeoisie, avait passé son enfance au château Mauras, la propriété familiale située à Bommes, en Gironde, et usé ses jupettes sur les bancs de plusieurs écoles religieuses !

Ce milieu, sans aller jusqu’à le rejeter totalement, celle qui rêvait, enfant, de devenir une tendre princesse, s’en démarque tout de même très nettement dans les années 70. Jeune femme libre, féministe convaincue, révoltée contre la société d’alors, la brunette sexy en diable obtient de petits rôles dans huit films entre 1968 et 1977, et tourne sous la direction de grands réalisateurs, tels Philippe de Broca, Yves Robert ou William Klein. Un début de carrière timide qui ne l’empêche pas de croquer la vie à pleines dents, tout en prenant les armes contre l’ordre établi.

Une époque heureuse qu’elle décrivait ainsi : « Je dois dire que j’ai quand même passé ma vie à rigoler ! Il y a d’abord eu les années hippies qui se sont terminées quand on a compris qu’il n’y aurait pas la révolution et que le couvercle pompidolien est retombé sur la marmite. J’ai traîné avec la bande à Warhol dans les lofts new-yorkais, on prenait de l’acide, on se déguisait en Indiens, c’était follement drôle ! »


En 1977, Coluche lui offre un grand rôle au cinéma dans Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine. « Je mangeais avec lui tous les soirs, mais on ne peut pas dire que nous étions potes, regrettait-elle en 2014. C’était le chef. Ultra-autoritaire. Heureusement, il était drôle. On a quand même bien déconné. » Puis vient justement le temps de la franche rigolade des années café-théâtre avec la bande du Splendid – une expérience riche à tous égards – suivie d’un succès dont les fruits lui seront hélas bien amers…

En 1979, la pièce Le père Noël est une ordure, adapté ensuite tout aussi triomphalement au cinéma en 1982 par Jean-Marie Poiré, marque l’aventure d’un groupe de joyeux drilles anticonformistes, à la fantaisie débridée et d’une liberté absolue. « C’était la déconne du matin au soir et du soir au matin, avait-elle aussi expliqué. […] C’est vrai que c’est une époque de ma vie où j’ai beaucoup ri. Où on s’est aussi libérés sexuellement et à plein temps même ! »

Anémone, qui estimait n’avoir jamais été jolie – mais suffisamment sexy pour que, selon sa propre expression « ça se bouscule ! » – affirmait avoir eu dans son lit plus de 500 amants ! Celle qui avait nommé son chihuahua « Turlute », en souvenir peut-être de ces années bien remplies, regrettait toutefois les « accidents » auxquels elle avait probablement dû faire face à l’époque où l’IVG n’était pas encore légale en France : « Je me souviens aussi de l’avortement. On manquait d’y rester, dans des soupentes, parce que c’était des faiseuses d’anges qui faisaient ça avec des injections d’eau savonneuse. »

Elle-même s’était retrouvée enceinte mais s’en était aperçue trop tard pour pouvoir recourir à ces « faiseuses d’anges ». Un drame pour Anémone qui n’avait cessé de clamer depuis qu’elle ne voulait pas être maman : « Le premier est arrivé comme ça, a-t-elle encore expliqué. Après, tout le monde m’est tombé dessus pour que je lui trouve un père, alors j’ai culpabilisé, j’ai visé un mec qui avait à peu près le profil, et là, il m’a dit : “Ouais, d’accord, mais tu m’en fais un à moi”. J’ai donc dû en faire un deuxième, la mort dans l’âme. Je vais vous dire une chose : à 22 ans, je voulais me faire ligaturer les trompes. Je me suis dégonflée. Mais j’ai regretté toute ma vie d’avoir des gosses. »

Des phrases chocs, mais qui n’étaient peut-être qu’une provocation de plus pour celle qui admettait immédiatement avoir aimé tendrement son fils Jacob, âgé aujourd’hui de 40 ans, et sa fille, Lily, 36 ans.

En 1988, c’est la consécration : son rôle tout en délicatesse de femme malheureuse et brisée, aux côtés de Richard Bohringer et Vanessa Guedj, dans Le grand chemin, de Jean-Loup Hubert, lui vaut le César de la meilleure actrice. Et il marque peut-être bien le début de ce rejet du showbiz, qu’elle n’épargnait pas dans ses interviews.

Bien qu’elle ait poursuivi sa carrière tant au cinéma qu’au théâtre, tous ceux qui l’ont côtoyée de près au fil des années qui ont suivi son triomphe ont senti poindre et s’amplifier son dégoût, sa déception et ses désillusions. Abandonnée de tous, l’artiste a opté pour un mode de vie marginal et milité pour l’écologie, tout en envoyant bouler la dictature de l’apparence.

Nos pensées vont à ses enfants, Jacob et Lily, et sa petite-fille, Nina, dont elle assurait encore il y a peu être une grand-mère comblée…

Clara MARGAUX

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