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Annie Cordy : Derrière sa joie de vivre, que de souffrances !

Publié le 8 octobre 2020

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Reine du music-hall, chanteuse populaire et comédienne hors pair, Annie Cordy, la plus Française des Belges a tiré sa révérence, après 80 ans d'une belle carrière.

« Je suis tellement occupée que, quand je serai morte, je ne m'en rendrai même pas compte », répétait-elle souvent. Ce vendredi 4 septembre, dans sa résidence de Vallauris, où elle s'était retirée, Annie Cordy a-t-elle senti que cette vie qu'elle a tant aimée la quittait ? Comme l'a confié sa nièce Michèle Lebon, dite Mimi, qui habitait avec elle : « Elle a fait un malaise vers 18 heures. Les pompiers sont arrivés très vite, ont tout tenté pour la ranimer. » Notre infatigable Tata Yoyo ne s'est hélas pas réveillée, laissant derrière elle une immense famille éplorée. Elle avait 92 ans et, ayant banni le mot « retraite » de son vocabulaire, œuvrait encore, enregistrant des contes pour enfants. Le travail, une passion, mais aussi un refuge : derrière son sourire, sa gouaille et sa légendaire bonne humeur, cette immense artiste qui ne voulait donner à son public « Que du bonheur », titre de l'un de ses spectacles, cachait en effet de douloureuses blessures…


« La France est mon pays et la Belgique ma patrie », disait-elle. C'est à Laeken, un quartier populaire de Bruxelles, que Léonia Juliana Cooreman, son vrai nom, voit le jour, le 16 juin 1928. Son père, Jan, est menuisier. Sa mère, Maria, qui ne sait pas lire, tient une épicerie où résonnent toute la journée les chansons diffusées par la TSF. Cadette des trois enfants du couple, la future reine du music-hall a une santé fragile, aussi, pour renforcer sa constitution, Maria l'inscrit à un cours de danse.

Désireuse de donner à sa fille l'éducation qu'elle n'a pas eue, elle l'encourage également à apprendre l'anglais et la musique. Léonia est bonne élève et adore pousser la chansonnette. « À 9 ans, dès qu'on me mettait sur une table, je chantais », confiait-elle à Paris Match. Encouragée par sa mère, la fillette remporte son premier radio-crochet à 14 ans. Quatre ans plus tard, elle est la star du cabaret bruxellois Le Bœuf sur le toit. Elle y est repérée par Pierre-Louis Guérin, le directeur du Lido à Paris, qui cherche une meneuse d'envergure pour sa nouvelle revue. La jeune fille hésite longuement avant de franchir le pas au printemps 1950. Léonia devient Annie Cordy, non sans appréhension, comme elle le racontait : « Je me revois gare du Nord, avec ma petite valise et la peur au ventre… En plus, c'était un 1er mai, il n'y avait ni porteur ni taxi. Comme je n'avais aucune ambition, il s'en est fallu de peu que je fasse demi-tour ! »

Elle l'ignore encore, mais la Ville Lumière lui offrira la gloire et le grand amour. Un an après son arrivée, elle rencontre en effet un beau brun de dix-sept ans son aîné, François-Henri Bruneau, dit « Bruno », qui deviendra son imprésario, son pygmalion et qu'elle épouse, surtout pour le meilleur, en 1958.

Très vite, son énergie et son charisme joyeux dépassent les scènes du Lido et de l'ABC où elle mène plusieurs revues. En 1952, elle est engagée aux côtés de Georges Guétary et Bourvil dans l'opérette La Route fleurie. Dans le même temps, elle enregistre son premier album chez Pathé-Marconi, Les Trois Bandits de Napoli. Un succès. Le cinéma lui tend les bras, elle se révèle excellente comédienne, notamment dans Si Versailles m'était conté de Sacha Guitry. Une valse à mille temps : telle est la vie d'Annie. Le soir, elle joue, le jour, elle répète. Derrière la fantaisie qui devient sa marque de fabrique se cache une bosseuse, d'une exigence frisant l'obsession. Et ça paie ! En 1955, elle reçoit le Grand Prix de l'Académie Charles-Cros ; l'année suivante, elle chante pour les fiançailles de Grace Kelly et du prince Rainier et tourne avec ses amis Bourvil et Luis Mariano, Le Chanteur de Mexico. Le film a un succès retentissant en France comme aux États-Unis. Les Américains s'entichent de cette blonde au tempérament de feu, qui sait tout faire. Accueillie avec chaleur à New York, où elle se produit, Annie enchaîne avec une tournée outre-Atlantique. On lui propose alors d'être la star d'une comédie musicale, Girls on High Heels, à Broadway. Un rêve auquel la pétulante Belge renonce par amour : « Bruno m'a dit : “On bouffe trop mal ici, on s'en va !” Je l'aimais, je l'ai suivi… »

Mais c'est à un renoncement autrement plus douloureux qu'Annie doit faire face. Celui de fonder une famille. En effet, elle ne peut pas avoir d'enfants. Un drame intime, sur lequel cette grande pudique ne s'étendra jamais, et qu'elle va tenter d'oublier dans le travail. Elle enchaîne opérettes, comédies musicales, (Hello Dolly !, Nini la chance…), tournées et tournages, où elle s'impose comme une grande actrice dramatique, en 1970, dans Le passager de la pluie de René Clément, puis l'année suivante, dans Le Chat, de Pierre Granier-Deferre, où elle joue le rôle d'une prostituée qui héberge et recueille les confidences de Jean Gabin. Pourtant, malgré cette aisance à évoluer dans le registre dramatique, c'est son côté comique que le public retient, et qui va prendre le dessus, avec l'enregistrement de tubes tels La Bonne du curé, plus d'un million d'albums vendus en 1974, ou Tata Yoyo, en 1981. Elle se fait néanmoins étriller par les critiques de l'intelligentsia parisienne qui lui reproche de choisir la facilité. Annie laisse dire. Comme vient de le confier à Paris Match son photographe attitré, l'illustrateur Marc-Antoine Coulon : « Elle aurait pu devenir Catherine Deneuve, elle a décidé de faire le clown. » Ce qui, contrairement à ce qu'on a pu lui reprocher, est tout sauf facile, comme elle s'en était ouverte à son ami : « Je peux te faire pleurer en deux minutes, par contre, te faire rire, c'est beaucoup plus exigeant, c'est de l'horlogerie suisse. »

Très appréciée pour son humour, son franc-parler et son professionnalisme, Annie devient dans les années 70 la mascotte des émissions de variétés, apparaissant très souvent chez Maritie et Gilbert Carpentier, Michel Drucker ou Danièle Gilbert. Dans les années 80, elle ajoute deux cordes à son arc déjà bien rempli : elle devient l'héroïne de la série télévisée Madame S.O.S. et s'essaye avec succès au théâtre, où elle campe notamment une mémorable Madame Sans-Gêne. Le 9 février 1989, sa vie se brise. Après plus de trente années passées côte à côte, Bruno est terrassé par une crise cardiaque. Comment survivre à la disparition de celui qui était à la fois son mari, son amant, son imprésario, son conseiller artistique, son père ? En s'accrochant plus que jamais à sa planche de salut, son métier. « Quand j'ai perdu mon mari, je peux vous assurer que je suis partie en miettes. Le soir, pourtant, j'étais sur scène ! », expliquait-elle, toujours dans Paris Match. Son chagrin, Annie le laisse en coulisse et demande au public d'en faire de même, comme elle s'en ouvrait à La Voix du Nord : « Quand je monte sur scène, je lui dis que j'ai laissé mes soucis dans la loge. Alors, je lui demande d'oublier les siens, au moins le temps du tour de chant. Il n'y a que comme ça qu'on peut passer un très bon moment ensemble. »

À La Roseraie, sa grande maison de Bièvres, dans l'Essonne, tout lui rappelle l'absence de Bruno. Son seul plaisir : jardiner et faire courir ses chiens, ses amis de toujours, dans l'immense parc entourant la propriété. Alors, pour ne pas sombrer, elle multiplie les projets. Son agenda déborde mais elle ne se laisse pas dépasser, honorant chacun de ses contrats avec le sourire.

Elle fête à l'Olympia ses 70 ans, et souffle ses 80 bougies sur la tournée Âge tendre et têtes de bois. Entre-temps, elle est faite baronne par le roi Albert II. Une distinction qui réjouit cette royaliste dans l'âme. En 2012, elle enregistre son dernier album Ça me plaît… pourvu que ça vous plaise, et interprète deux ans plus tard son ultime grand rôle au cinéma dans Les Souvenirs, de Jean-Paul Rouve.

Des souvenirs, la petite fille de Laeken nous en laisse à la pelle. Dix mille galas, 700 chansons, une centaine de films, téléfilms et séries télévisées, sans oublier une dizaine de pièces de théâtre, son palmarès est immense. Presque autant que son cœur. Généreuse, drôle et bienveillante, Annie Cordy va terriblement nous manquer. Nul doute que ce samedi 12 septembre au cimetière Abadie de Cannes il y aura foule lors de ses obsèques ouvertes au public.

Adieu, Madame, et merci. Et chapeau bas pour votre longévité et votre immense générosité envers le public. Nous garderons en tête cette chanson qui vous ressemble tant : « Trois notes de musique et Annie vous emmène […] Trois notes et quelques mots, elle vous fait oublier les chagrins, les sanglots… »

Lili CHABLIS

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