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Annie Girardot : Elle nous manque "follement, éperdument, douloureusement !"

Publié le 19 mars 2021

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Cette grande actrice, décédée il y a dix ans, a mené sa carrière comme sa vie : avec instinct et générosité. Grâce à son humanité et à sa profondeur, Annie Girardot donnait à ses rôles un éclat et une force incomparables.

«Je ne sais pas si j'ai manqué au cinéma français, mais à moi, le cinéma français m'a manqué. Follement. Éperdument. Douloureusement. Votre témoignage d'amour me montre que, peut-être, je ne suis pas tout à fait morte. » Comme un ostensoir, ce moment de la 21e  cérémonie des César, en 1996, brille encore dans nos mémoires. Qui ne se souvient de ce cri d'amour lancé par Annie Girardot au cinéma français lorsqu'elle a obtenu son César de meilleure actrice dans un second rôle pour Les Misérables ?


Tragédienne de sa propre vie et de sa carrière, jusqu'à l'hébétude sans mémoire de la fin, elle a gardé jusqu'au bout un rapport passionné et contrarié avec son métier, mais pas avec le public. Car les spectateurs adoraient son visage d'actrice sans fard et sa coiffure d'artichaut, sa voix de brume râpeuse de fumeuse et son débit de mitraillette. Ce qu'Annie Girardot remuait en nous était aussi insaisissable que la matière humaine, que la belle violence de vivre et d'aimer. Elle touchait à la parfaite vérité du jeu d'actrice, mettant en valeur l'héroïsme ordinaire des classes populaires et donnant chair aux rôles de Mme Tout-le-Monde : prof, avocate, médecin, mère de famille…

Une recherche de la vérité des êtres qui la tenait loin des postures et des impostures. Cette bourlingueuse affamée vivait et jouait à en mourir. Elle jouait sa vie. La vie. Et l'a fait jusque dans son avant-dernier film, Boxes, qui la montre en vieille dame atteinte de cette maladie d'Alzheimer qui a stoppé sa carrière.

Née à Paris le 25 octobre 1931 d'une mère sage-femme et de père inconnu, Annie Girardot connaît une enfance difficile à Caen, entre les bombardements de la guerre et les privations de l'exode. Pour contenter sa mère, elle prépare sans conviction un diplôme d'infirmière, tout en suivant des cours de comédie. Élève du centre de la rue Blanche dès 1949, elle se produit parallèlement dans des cabarets. En juillet 1954, elle sort du Conservatoire national d'art dramatique avec la bande florissante de l'époque : Belmondo, Rochefort, Marielle… Grâce à ses deux premiers prix du Conservatoire, elle est engagée peu après à la Comédie-Française. Jean Cocteau, qui voit en elle « le plus beau tempérament dramatique de l'après-guerre », la jette dans la fosse du tragique et l'impose en 1956 dans La Machine à écrire, sa pièce interdite par les autorités allemandes lors de sa création en 1941. Il lui coupe les cheveux et lui donne une beauté canaille.

En même temps, Annie fait ses débuts au cinéma dans Treize à table, avec Micheline Presle. Le soir, elle joue au théâtre, la journée, elle tourne. Pour son deuxième film, L'Homme aux clefs d'or, elle campe une garce accusant de viol un prof sans reproche. Un rôle qui lui vaut le prix Suzanne-Bianchetti. Elle donne ensuite la réplique à Jean Gabin dans Le rouge est mis et Maigret tend un piège. En 1958, Luchino Visconti en fait une femme amoureuse au théâtre dans Deux sur la balançoire, avant de l'imposer dans le rôle de Nadia dans Rocco et ses frères, en 1960. En fille de joie martyre de la passion destructrice qu'elle suscite chez deux frères (Renato Salvatori et Alain Delon, majestueux), elle touche au sublime et fait l'admiration de tous. Visconti exploite toute l'attraction incandescente qui lie Annie à Renato Salvatori. À 29 ans, elle devient une star et, pour elle, tout se confond. La vie et le cinéma. Elle aime follement, éperdument Renato. Ils se marient et ont une fille, Giulia, en 1962.

Dès lors, elle mène de front une carrière en Italie, notamment avec Marco Ferreri (Dillinger est mort, Le Mari de la femme à barbe), et en France. En 1965, elle remporte le prix d'interprétation au festival de Venise pour Trois chambres à Manhattan, de Marcel Carné. Puis, après trop de tournages de films de plus ou moins bonne qualité, elle disparaît un peu des écrans. Claude Lelouch la relance en femme d'Yves Montand dans Vivre pour vivre. Le film est un succès. Toujours avec Lelouch – avec qui elle a une idylle cachée –, elle enchaîne, en 1969, avec La Vie, l'Amour, la Mort et Un homme qui me plaît.

Dans les années 1970, Annie est l'actrice préférée des Français. Michel Audiard libère sa faconde arsouille dans Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais… elle cause !, puis Elle cause plus… elle flingue. Et elle multiplie les comédies : La Gifle, Tendre poulet, Le Cavaleur, La Zizanie, On a volé la cuisse de Jupiter

Elle est aussi de tous les combats et incarne des héroïnes modernes, actives, des femmes fortes et rebelles, en quête d'émancipation. Suite au suicide de Gabrielle Russier, cette professeure condamnée pour détournement de mineur, Annie Girardot fait de Mourir d'aimer, le film d'André Cayatte, un manifeste de l'amour libre post-mai 68. Admirable de vérité humaine, elle incarne magnifiquement cette enseignante amoureuse de son élève et fait pleurer la France. Pour son rôle de femme médecin qui se bat contre le cancer dans Docteur Françoise Gailland, elle obtient le premier de ses trois César.

Annie devient la Française de tous les jours : en 1978, on la voit en professeure dans La Clé sur la porte, ou en mère au foyer émancipée dans Vas-y maman. À des encablures de la star inaccessible ! « Pourquoi est-ce que je fais partie de votre famille ?, écrit-elle dans son autobiographie Vivre d'aimer, en 1989. J'ai été juge, avocat, chauffeur de taxi, flic, chirurgien. Vous n'êtes pas venus voir une vamp, belle, irréelle, mais une femme tout simplement. […] Je n'ai jamais été une star veloutée. » Elle excelle aussi dans le cinéma d'auteur, comme dans La Semence de l'homme, de Marco Ferreri, ou La Vieille Fille, de Jean-Pierre Blanc.

À l'aube des années 1980, Annie connaît une traversée du désert. Elle investit ses économies dans le spectacle Revue et Corrigée de son compagnon de l'époque, Bob Decout, mais c'est un four. Elle ne s'économise pas non plus, découvre la drogue, perd pied… Elle tourne alors pour la télévision et obtient même le 7 d'or de la meilleure actrice pour Le Vent des moissons, en 1989. Sa filmographie s'essouffle… jusqu'à ce rôle de la Thénardier dans Les Misérables, de Claude Lelouch, qui lui vaut son deuxième César. En 2002, elle en remporte un troisième pour son interprétation de mère étouffante dans La Pianiste, de Michael Haneke, et reçoit le Molière de la meilleure comédienne pour Madame Marguerite.

Quelques années plus tard, sa famille décide de révéler sa maladie d'Alzheimer. Après avoir été une femme libérée, elle est désormais prisonnière de ses oublis, mais le public garde le souvenir d'une actrice qui considérait son engagement sur scène ou à l'écran comme un don de soi. Elle s'éteint le 28 février 2011, comme une bougie trop consumée.

Dominique PARRAVANO

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