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Anny Duperey : Adieu Bernard Giraudeau

Publié le 22 juillet 2010

Le voyageur toujours en mouvement avait posé ses valises pour mieux affronter sa terrible maladie. Après dix ans de lutte et de souffrance, Bernard Giraudeau s'est éteint à 63 ans. Sa compagne pendant vingt ans et mère de leurs deux enfants, Anny Duperey rend hommage à un battant hors du commun. Que ce soit sur un bateau, devant et derrière une caméra ou un stylo à la main, il cherchait toujours une forme d'absolu. C'est à la fin de l'année 2000 que la vie de l'acteur au regard bleu azur bascule, quand son médecin lui révèle qu'il est atteint d'un cancer du rein. À l'époque, le comédien accueille cette annonce avec un calme impressionnant : « Face à ce cancer, je ne ressens ni colère ni sentiment d'injustice. » Il confesse même qu'il s'attendait à ce que cette maladie frappe à sa porte : « J'ai eu une vie délirante, j'ai connu des choses aussi terribles que magnifiques, alors, arrivé à 50 ans, j'arrête tout cela presque avec soulagement. » ->Voir aussi - Anny Duperey : Retour sur la piste aux étoiles Mais le séducteur de L'année des méduses ne sombre pas pour autant dans le fatalisme. Celui qu'Anny Duperey, la mère de ses deux enfants, compare à « un lion » va alors devoir sortir ses griffes pour combattre ce mal qui le ronge. Pendant dix ans, il va lutter comme un fauve, avec un courage exemplaire, contre le redoutable fléau, qui inexorablement gagne du terrain. Avec une dignité rare, il va affronter les heures d'attente et les dizaines d'examens dans les services de cancérologie de l'hôpital Tenon, de Gustave-Roussy et de Georges-Pompidou. Au fil des opérations, des chimiothérapies et des hospitalisations à répétition, Bernard Giraudeau apprivoise une nouvelle compagne qui ne le quitte plus : la souffrance.

Le poignant adieu d'Anny Duperey à Bernard Giraudeau qui s'est battu comme un lion ! Les trois vies d'un homme libre

En 2005, ces douleurs atteignent des sommets indicibles lorsque les métastases envahissent ses poumons. On lui retire alors quatre côtes, remplacées par des plaques. Il disait de ce calvaire : « La souffrance, c'est usant, très usant. Au bout d'un moment, elle vous permet de ne plus rien faire d'autre. Vous vivez en elle. »

Épreuves

Magnifique de ténacité malgré quatre rechutes successives, l'homme cherche à donner un sens philosophique à toutes ses épreuves : sa maladie va lui apprendre à se poser et à avoir une autre vision de l'existence, plus sereine et spirituelle.

Ce boulimique de travail, insomniaque et hyperactif va s'assagir et se tourner vers des plaisirs plus simples, comme la marche dans la nature, la méditation, le yoga, la lecture et l'écriture de plusieurs livres entre 2001 et 2007. Pour avoir failli perdre la vie, il en a enfin compris son immense valeur.

En 2005, l'acteur avouait : « Je suis aujourd'hui dans le plaisir de l'instant. » Il décide aussi d'adopter une meilleure hygiène de vie : levé aux aurores, il se couche vers 21 heures et évite tous les excès. Sur le plan alimentaire, il privilégie les fruits, les légumes, le poisson et le thé vert à la viande rouge, au sel, aux laitages et au sucre.

Mais c'est surtout sur le plan psychologique qu'il va remporter ses plus belles victoires. Alors que le silence et la honte sont souvent associés au cancer, Bernard Giraudeau prend le parti de tout dire à son public. Pas question de se taire ! Il donne des dizaines d'interviews bouleversantes et lève tous les tabous.

Il trouve les mots justes pour parler de ce fléau qui touche tant de Français, comme dans cet entretien accordé au mensuel Marie-Claire , où il déclare : « Pourquoi change-t-on à la suite d'un tel événement ? Parce que c'est le moment où jamais de trouver un sens à sa vie. Ce sens, je l'ai trouvé : c'est répondre oui quand on me demande quelque chose. Et ne plus dire que je n'ai pas le temps. »

Il ajoute : « Après deux cancers, je ne souhaite pas un troisième avertissement. À moi de comprendre le message et de me prendre en charge, de modifier mon comportement, d'optimiser cette qualité de vie à laquelle j'aspire, de faire en sorte que la maladie devienne un tremplin pour un mieux-être. »

Détermination

En 2007, il reconnaissait même : « Le cancer m'a ouvert les yeux, il m'a sauvé de la surdité et de la cécité. Il m'a appris à aller vers les autres. » Les autres, ce sont ses proches, mais aussi les centaines de milliers de malades, dont beaucoup sombrent dans le désespoir et la précarité. C'est pour eux que Bernard Giraudeau décide de se battre avec fougue et détermination. Il fait alors preuve d'une combativité rare, surtout pour dénoncer des pouvoirs publics qui continuent à ignorer ce drame national.

Et jamais, malgré la fatigue, il ne baisse la garde. En 2009, il s'engage ainsi aux côtés des journalistes Anne-Laurence Fitère et Marie Aub pour La maison du Cancer, un site d'informations ( www. la-maison-du-cancer.com ) qui aide et informe les malades.

Le 18 mars dernier, il apparaît sur le plateau du Grand journal de Michel Denisot, sur Canal +. Malgré son extrême maigreur et ses traits tirés, Bernard Giraudeau est ce jour-là très en colère : « Nous sommes dans un train fou ! tempête-t-il face à un auditoire médusé. Nous allons tous finir à l'hôpital, un homme sur deux et une femme sur trois mourront d'un cancer, et le gouvernement ne remplace pas les cancérologues !»

L'acteur fait sensation en révélant même qu'il a récemment été reçu par Roselyne Bachelot, la ministre de la Santé. Très remonté, il ajoute : « Je vis avec une retraite de 800 euros, alors qu'une chimio coûte 4.000 euros ! Mais j'ai la chance d'être un privilégié. Comment font les autres qui n'ont rien ?»

Et quand on lui demande quel sera son prochain rôle dans un film, il baisse les yeux et murmure d'une voix triste : « Non, je n'aurai plus la force de travailler sur un film. » Celui qui se sait condamné à très court terme poursuit : « Il me reste l'écriture pour tenir le coup. »

Depuis trois ans, écrire était en effet son ultime thérapie, sa dernière pulsion de vie face à l'avancée foudroyante du cancer, qui l'obligeait fin mars à être de nouveau hospitalisé d'urgence. Malgré le soutien sans faille de ses enfants et de son oncologue, Bernard Escudier, la maladie allait avoir le dernier mot.

Cette issue fatale, Bernard Giraudeau ne l'a jamais ignorée. En avril 2005, il avouait : « Je ne reviendrai jamais vers la vie d'avant. La maladie est un voyage dont on ne revient pas. » Et cependant, durant près de neuf ans, il se sera battu avec courage et dignité pour rester du côté de la vie.

Depuis que le merveilleux comédien a tiré sa révérence au petit matin du 17 juillet 2010, d'émouvants témoignages nous sont parvenus, saluant tour à tour ses nombreux talents, son immense courage face à la maladie, mais surtout la belle personne qu'était Bernard Giraudeau.

Dès l'annonce de son décès, le président Nicolas Sarkozy a tenu à évoquer un « homme attachant et populaire aux multiples facettes artistiques ». Son ami Pierre Arditi, lui, regrette « un homme profond, avec une grande fragilité ». « Il s'est battu comme le héros qu'il était. Il était exactement ce que nous devrions tous être », a-t-il ajouté. Michel Drucker, qui l'a vu quelques jours avant sa mort, a confié : « Même s'il était une ombre évidemment, d'une minceur impressionnante, il y avait son regard. »

Ce regard bleu azur que personne n'oubliera et qui continuera longtemps à illuminer nos écrans et notre mémoire. Mais si chacun a exprimé son émotion, c'est sa famille qui nous a offert les plus belles déclarations.

À commencer par Anny Duperey, qui a partagé sa vie pendant près de vingt ans et qui lui a donné deux beaux enfants : Gaël, 28 ans, et Sara, 25 ans. « Je suis profondément émue, a-t-elle confié au micro d'Europe 1, car on a beau connaître quelqu'un, avoir vécu avec lui et continuer à avoir des rapports très amicaux, c'est impressionnant de voir l'impact qu'il a eu sur les gens. Quand je vois tous ces hommages, je me dis que c'est une réussite humaine absolument extraordinaire. »

Lorsque Bernard et Anny se rencontrent, en 1977, ils ont tous les deux 30 ans et vouent la même passion dévorante au théâtre. C'est d'ailleurs sur les planches que le coup de foudre les frappe, alors qu'ils partagent l'affiche de La guerre deTroie n'aura pas lieu, de Jean Giraudoux.

« Je jouais Hélène de Troie et il jouait Pâris, se souvient Anny, c'était un peu prédestiné. » À l'époque, la comédienne avait d'ailleurs activement participé au casting pour trouver son partenaire. Lorsque Bernard s'était présenté, elle s'était immédiatement sentie envoûtée par son charme et son extraordinaire regard.

« Vos yeux sont clairs, lui avait-elle alors lancé. Alfred Hitchcock affirmait que pour s'imposer à l'écran un acteur devait avoir les yeux bleus. » Joliment vu, puisque le public allait très vite entendre parler de ce jeune comédien en devenir. Quant à Anny, elle venait de tomber amoureuse. Ainsi, les baisers qu'ils échangeaient sur scène devinrent vite de vrais baisers d'amour.

Fuite

Et puis en 1982, le couple accueille son premier enfant, Gaël, suivi trois ans plus tard d'une jolie princesse prénommée Sara.

Mais malgré une famille aimante et une réussite professionnelle évidente, Bernard brûle sa vie par les deux bouts dans une espèce de fuite en avant, de lutte permanente, au point de s'interdire d'être heureux. « Il regrettait tant d'avoir détesté le bonheur à ce point, l'harmonie, le bien-être, la douceur, insiste Anny, car c'était un homme qui cherchait le challenge. » Jusqu'au bout, le comédien restera même persuadé d'avoir développé son cancer.

Pour l'actrice, la plus belle chose que la maladie ait apporté à l'homme de sa vie, si tant est qu'on puisse trouver de la beauté dans pareille épreuve, c'est de l'avoir ouvert aux autres : « Bernard avait un énorme problème, une réticence sur le rapport intime, la parole. Quand il a eu cette maladie, il s'est ouvert. Et mes enfants ont enfin eu un père qui leur a parlé. »

À ce sujet, son fils Gaël a confié sur RTL : « Avant la maladie, papa était quelqu'un d'hyperactif, toujours à la recherche d'inattendu, avec un goût d'inachevé et qui voulait toujours découvrir. Avec la maladie, il a revu sa vision des choses et s'est assagi. Il a décidé de se concentrer sur les gens qui l'aiment. Du coup, ça peut paraître bizarre, mais j'ai vécu ces dernières années avec un immense bonheur. J'ai aimé les moments où il était malade et où l'on pouvait discuter des choses simples de la vie. C'était très fort !»

Anny Duperey paraissait également apaisée et heureuse qu'avant de partir Bernard et elle aient pu tout se dire. « On a passé plusieurs soirées à tout clarifier. Du coup, il n'y avait plus aucun ressentiment de part et d'autre, il ne restait que la tendresse, l'amour de nos enfants et tout ce qu'on avait vécu ensemble. Je souhaite à tous les couples de pouvoir faire ça. »

L'émotion de la comédienne était si forte qu'elle a tenu à embrasser « tendrement » Tohra, la dernière compagne du défunt comédien... Un hommage superbe qu'Anny a conclu en saluant le message d'espoir que Bernard nous laisse en héritage : « Se rendre compte tout à coup à quel point la vie est précieuse. »

Il était le seul comédien français titulaire d'un brevet « turbine-diesel-chaudière »... Le seul ancien marin à jouer Shakespeare... Arrière-petit-fils de cap-hornier et fils de militaire, il avait décroché, à 16 ans, son diplôme de matelot mécanicien, pour s'embarquer sur des navires et faire le tour du monde. Que voulait-il trouver ailleurs ?

Peut-être un père absent, toujours en mission lointaine, de l'Indochine à l'Algérie. Un père autant craint qu'admiré par son fils qui, quand il le savait de retour, s'appliquait pendant des heures à couper l'herbe du jardin avec des ciseaux.

Bernard Giraudeau, né le 18 juin 1947 à La Rochelle, en Charente-Maritime, ce bord de mer qui lui a tant donné le goût du large, avait alors 12 ans. Aîné de quatre enfants, il a grandi dans le quartier populaire de la Grenouillère. Et s'il adore les virées à bicyclette, les bivouacs dans les dunes, et la lecture, il déteste l'école. Colérique, hyperactif, dirait-on aujourd'hui, on le surveille. Il étouffe.

Rêve

Bientôt, les balades sur l'île de Ré ne lui suffisent plus. Ni les parties de pêche dans le Marais poitevin, où, petit, il joue avec une enfant blonde, qui allait devenir Lova Moor... Voilà trop longtemps qu'il rêve en regardant les bateaux partir du port de La Pallice : « Ça donne envie d'aller de l'autre côté de l'horizon », disait-il.

À 15 ans, Bernard est admis à l'École des apprentis mécaniciens de la flotte de Toulon, dans le Var. Et, l'année suivante, il s'embarque comme « arpette », entendez jeune apprenti, sur le fameux porte-hélicoptères Jeanne d'Arc ! À bord, l'adolescent découvre l'existence virile des matelots, et, entre San Francisco et Honolulu, manque même de mourir par pendaison : « Par des types ivres morts qui voulaient se payer un bleu. Heureusement, ils m'ont mal pendu, ils étaient trop bourrés », racontait-il en se souvenant de ces années intrépides et violentes.

À 20 ans, il a fait deux fois le tour du monde et décide de changer d'existence. Le baroudeur pose ses valises à Paris, où il croise une troupe de théâtre. À 22 ans, c'est décidé : il intègre le Conservatoire national supérieur d'art dramatique. En 1974, il en sort en parfait Figaro, de Beaumarchais, avec le premier prix.

Il joue, essentiellement au théâtre, et c'est à cette époque que, sur les planches, il séduit Anny Duperey. Elle est Hélène, lui Pâris, lors d'une guerre de Troie qui tourne à l'amour, puisqu'ils auront deux enfants, Gaël, né en 1982, et Sara, en 1985. Si leur union tient dix-huit ans, leur amitié durera plus encore, l'éternité sans doute.

Tout interpréter

Le cinéma remarque aussi le jeune premier. Claude Pinoteau l'engage pour jouer le professeur d'anglais qui fait fondre Sophie Marceau dans La boum. Sur grand écran, il peut tout interpréter : le mauvais garçon dans Les spécialistes, l'aventurier dans Rue Barbare, le séducteur dans L'année des méduses... Mais il préfère casser son image de beau gosse avec Poussière d'ange, d'Édouard Niermans, en 1986, un film dans lequel il incarne un personnage trouble. Il revient aussi au théâtre, quand il ne fuit pas Paris.

Car l'ancien marin a découvert la montagne. Il se passionne pour l'alpinisme et les volcans, part dès qu'il le peut déchirer ses semelles sur les flancs pierreux... Mais si l'homme avoue une véritable boulimie d'action, il reconnaît également son « inaptitude au bonheur » : « Il n'y a que les débuts qui m'intéressent », confessait-il.

D'ailleurs, à la fin des années 1980, jouer ne lui suffit plus. Il passe à la réalisation. D'abord avec un téléfilm, La face de l'ogre, puis avec deux longs-métrages, L'autre et Les caprices du fleuve. Mais c'est dans l'écriture, finalement, qu'il se dévoile le mieux.

En 2001, il publie Le marin à l'ancre, puis Les hommes à terre, Les dames de nage, et Cher amour, aux éditions Métaillé. Il était fier de ses livres, fier aussi d'être nommé « écrivain de marine », et, à titre honorifique, capitaine de frégate. « De frégate littéraire », s'amusait-il.

Dans sa maison forestière, entourée de jonquilles au printemps - sa fleur préférée - ce dur au cœur tendre voyageait désormais immobile devant sa feuille blanche. Tohra, sa dernière compagne, l'accompagnait discrètement depuis dix ans. « La maladie sans l'amour, c'est déjà la mort », disait-il.

Après la mort, l'amour s'exprime sans fin pour cet homme digne et courageux, parti trop tôt, bien plus loin que l'horizon, et dont Tohra a dû cette fois lâcher la main.

Pierre Tardieux/Laura Valmont/Laurence Delville

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