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France Gall : Nous avons retrouvé Babacar et sa maman !

Publié le 1 mars 2018

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© Gabriel LIBERT Fatou - Babacar - Gabriel Libert

Plus grand succès de France Gall, sa mythique chanson "Babacar" inspirée d’un enfant sénégalais a marqué toute une génération. Mais personne n’avait jamais vu son visage. “France Dimanche” lève le voile sur un mystère bien 
gardé depuis plus de trente ans.

Il est grand, mince, la trentaine et, malgré la chaleur écrasante, se tient droit et fier devant l’enceinte du mur en parpaing gris qui protège la maison familiale.

« Alors, c’est bien vous le fameux Babacar du tube de France Gall ? Oui, c’est moi ! » confirme-t-il sans hésiter.

Enfin ! Après plus de quatre heures de route depuis Dakar, j’ai réussi à débusquer le héros de la mythique chanson. Au cœur même de cette Afrique dont France Gall était tombée follement amoureuse.

« Écoutez-moi, j’accepte de parler puisque vous êtes là, mais il n’y aura pas d’autre fois ! Prévenez bien vos confrères. » Malgré la voix douce et chevrotante qui trébuche un peu sur les mots, le ton est ferme et déterminé.

Sait-il seulement que les millions d’admirateurs de la chanteuse fredonnent
« Où es-tu ? Où es-tu ? » à chaque fois qu’ils entendent les trois syllabes de Babacar ? « Où je suis ? Eh bien, je suis là, à Gandiaye, lance-t-il avec une pointe d’humour. Et je connais très bien la chanson. Par cœur, même. C’est une grande chanson. Grâce à elle, j’imagine ce jour où ma mère a rencontré France Gall… »

Justement, sa mère de 52 ans, Fatou, déjeune à côté de nous d’un thiéboudienne, un riz au poisson, le plat national sénégalais. Elle se remémore avec précision le moment où la chanteuse s’est arrêtée dans son village. « À l’époque, je travaillais dans le petit restaurant de ma tante où je donnais des coups de main, raconte-t-elle. Un jour de janvier 1986, un taxi s’est arrêté devant notre échoppe qui se trouvait le long de la N1, qui relie Dakar au Mali. France Gall avait soif. Lorsqu’elle m’a vue, elle m’a dit : “Ton enfant est très beau.” En plaisantant, je lui ai répondu qu’elle n’avait qu’à l’adopter. Elle a fait mine d’accepter, nous en avons ri toutes les deux, puis elle m’a prise en photo et est repartie. »

Un souvenir qui ne colle pourtant pas avec la rencontre rapportée par la presse de l’époque, où Fatou était décrite comme une jeune mère désespérée et sans ressources, prête à abandonner son fils. « J’ai longtemps été très en colère au sujet de cette version. Je suis si heureuse maintenant de pouvoir enfin rétablir la vérité. Je n’ai jamais songé à donner Babacar. Jamais ! Avec mon mari, Salou, nous vivions chichement, mais nous avons toujours eu assez pour élever nos trois autres enfants : Bella, Omar et Diara. »


L’histoire aurait pu s’arrêter là, au bord de cette route brûlée par le soleil. Mais c’était compter sans la trace indélébile laissée par la jeune mère et son enfant dans l’esprit de l’artiste. « Huit mois plus tard, poursuit Fatou, un chauffeur de taxi a débarqué à notre recherche à Gandiaye avec un agrandissement de notre photo réalisée par France. Après m’avoir retrouvée, il m’a expliqué que cette dernière nous attendait au Méridien. Un peu méfiante car on ne voyait pas souvent des Européens, j’ai demandé à deux membres de ma famille de m’accompagner. »

Arrivée à l’hôtel, même si elle n’a aucune idée de la notoriété de France Gall, Fatou comprend qu’il s’agit d’une personnalité importante puisque la star sénégalaise Youssou N’Dour l’accompagne. « La conversation a duré quelques heures. France m’a expliqué qu’elle était revenue spécialement pour m’aider. Elle m’a alors proposé de prendre en charge une formation de couturière, la nourriture et mon logement à Dakar. J’avais l’impression de rêver. C’était la seconde, et dernière fois, que je l’ai vue… »

Règle stricte

Quelques semaines plus tard, Fatou s’installe au second étage d’un immeuble du quartier populaire de la Médina. Rien n’a été laissé au hasard : l’appartement spacieux de trois pièces avec balcon a été meublé, du riz et du poisson sont livrés plusieurs fois par mois, et une nounou veille sur le petit Babacar quand la maman se rend à ses cours de l’école Singer, située à cinq cent mètres de là.

Pour éviter d’être rançonnée par des membres de sa famille, elle raconte qu’aucune somme d’argent ne transite entre ses mains.
En échange de cette nouvelle vie, la jeune femme de 19 ans doit respecter une règle stricte : n’héberger personne chez elle. Chargé de veiller au grain, un avocat dakarois, Moustapha Seck, lui rend des visites impromptues aussi bien dans l’appartement qu’à l’école et lui remet les courriers que France écrit régulièrement à sa petite protégée. Les mois et les années passent.

Tatou apprend différentes techniques de couture. Un passeport à son nom lui est même attribué car, une fois son diplôme obtenu, il est question qu’elle et son fils viennent en France. Tout se passe bien pendant trois ans, à un détail près : Fatou souhaite entrer en contact directement avec France Gall. Mais maître Seck s’y oppose fermement. « Je suis ton seul et unique interlocuteur », lui rappelle-t-il fréquemment, en guise d’avertissement.

Jusqu’au jour où l’artiste se produit en concert au centre culturel français de Dakar. Bravant l’interdit, Fatou s’y rend avec son fils, mais ne parvient pas à la rencontrer. Prévenu, l’avocat ne tergiverse pas et somme la couturière de quitter l’appartement. Selon elle, il aurait rapporté à France qu’elle ne voulait plus venir la rejoindre. « Comme je suis restée deux mois de plus, la propriétaire est arrivée et m’a demandé de payer le loyer. Je n’en avais pas les moyens. Elle a alors saisi le réfrigérateur, la table, les chaises, l’armoire et moi je suis repartie au village sans rien. »

À cet instant, je l’interromps et lui soumets des coupures de presse où l’on raconte qu’elle n’a pas respecté le contrat moral la liant à France, d’autres où on laisse entendre qu’elle s’occupait mal de son fils. Une certaine Rama, qui s’était exprimée dans Le Parisien lors des obsèques de l’artiste, le 13 janvier dernier, a raconté qu’elle avait été la nounou de Babacar à la demande de France Gall. Qu’elle l’avait hébergée et lui avait permis de venir en France.

Après un regard circonspect sur la photo accompagnant l’article, la réponse de Fatou tombe : « Je n’ai jamais vu cette femme. C’est une pure invention. Je suis certaine que l’avocat n’a jamais dit la vérité à France concernant ma volonté de la rencontrer. Peut-être a-t-il fait passer ses intérêts personnels et a envoyé en France à ma place d’autres personnes dont il était proche ? »

Merci majuscule

Impossible aujourd’hui d’avoir la réponse, Moustapha Seck est décédé il y a cinq ans. Les morts ont toujours tort …

« C’était vraiment une grande figure, se souvient maître Camara, lui-même avocat à Dakar. Il a été bâtonnier de l’ordre de 1977 à 1981 et a été très courageux lors de procès politiques. J’ai vraiment du mal à imaginer une quelconque magouille de sa part. »

Pendant ces quinze dernières années, Oumar Traoré a été l’homme de confiance sénégalais de la chanteuse. Il tente de poser un regard objectif sur le parcours de Babacar : « France avait de grands projets pour lui. Elle souhaitait qu’il soit bien éduqué, qu’il réussisse dans la vie. Et, pourquoi pas, qu’il devienne président de la République ! Mais le sort en a décidé autrement et elle n’a plus souhaité intervenir dans sa vie. Bien sûr, chacun a sa version, mais d’après ce que je sais, il y a une grosse part de responsabilité de la part de ses parents… »

France avait-elle pris des dispositions pour celui qu’elle appelait son fils il y a trente ans et lui a-t-elle proposé un boulot dans son restaurant de Dakar ?
« Je n’en sais franchement rien. Mais si un jour je devais l’employer dans le Noflaye Beach, ce sera une discussion entre nous deux et ce n’est pas à vous que j’en parlerai. »

Interrogé au sujet d’une éventuelle manipulation, Babacar tranche : « C’est la version de ma mère ! Moi, en tous les cas, je ne pense pas que l’avocat soit responsable. J’ai vu France Gall une seule fois. Je voulais savoir qui elle était et lui dire un grand merci majuscule. C’est très beau d’être un Africain chanté par une artiste française renommée. À mon retour, je n’en ai pipé mot à personne. Trop réservé, c’est ma nature. Je l’ai rencontrée plusieurs heures sur l’île de N’Gor, car j’avais appris qu’elle y séjournait régulièrement dans sa maison. C’était en avril  2015. Elle m’a serré si fort dans ses bras qu’elle en a toussé. Elle m’a posé toutes les questions que l’on demande à quelqu’un que l’on n’a presque jamais vu mais que l’on tient bien au chaud dans son cœur. Je n’ai jamais osé aborder avec elle le sujet de ma mère ni les circonstances de notre départ de l’appartement… »

Mais alors pourquoi France a-t-elle déclaré en novembre 2015 dans les colonnes du Parisien au sujet de Babacar : « Je ne sais pas ce qu’il fait, le chouchou… Il est en vie. Quand je l’ai vu, en 1985, il avait 1 mois, maintenant il a 30 ans. »

Envie de garder cette rencontre secrète ? Volonté de le protéger d’une surexposition médiatique ? À N’Gor, on a beau interroger les restaurateurs et les guides de ce microcosme aisé d’une centaine d’habitants pour 0,1 km2, personne n’a eu vent du passage, trop discret sans doute, de Babacar. Tous louent encore la gentillesse et l’aide qu’avait apporté sur place France aux enfants. Quand beaucoup la pleurent, d’autres s’inquiètent de voir les traces de sa présence disparaître.

Son fils Raphaël n’aurait jamais vraiment goûté les douceurs de ce petit paradis. Cela fait d’ailleurs un moment que l’on ne l’a pas aperçu dans les ruelles étroites de l’îlot. Quant à la grande maison composée de quatre bâtiments face à l’océan Atlantique, elle semble pleurer elle aussi sa défunte propriétaire, creusant des sillons de sel sur le rouge délavé de ses façades. Cultivant la retenue, Babacar affiche sa volonté de vivre loin des projecteurs. La starisation, très peu pour lui ! Agent national de sécurité en uniforme quelques jours par semaine, payé 50 000 francs CFA (80 euros) mensuels, il assiste la gendarmerie locale dans des missions de maintien de l’ordre et de contrôle des automobilistes.

“Toubib”

Il s’est marié l’année dernière et, en bon musulman pratiquant ses prières quotidiennes, espère avoir une famille épanouie et heureuse. Pour l’heure, en attendant que Dib, sa jeune femme de 21 ans, finisse ses études et le rejoigne sous son toit, il retrouve le soir ses copains, avec lesquels il a grandi, pour des parties de foot endiablées.

Parfois, ceux-ci se moquent gentiment de lui en l’appelant le « toubib (blanc) de France » lorsqu’il loupe une passe. Supporter de l’équipe de France, il est un fan inconditionnel de Kylian Mbappé, l’attaquant du PSG. Pour seules faiblesses, Babacar avoue fumer des cigarettes et boire des litres de thé. Il cuisine des petits plats.

Ses passions sont les romans policiers et historiques qu’il dévore, ainsi que des clips de rap français visionné sur son ordinateur. La Fouine, Black M, Booba, Sexion d’assaut n’ont pas de secret pour lui.

« J’espère un jour avoir la chance de rencontrer Raphaël, le fils de France Gall, que je considère comme un frère, mais je veux qu’il sache que jamais je ne le dérangerai s’il ne souhaite pas me rencontrer. Pour le reste, je ne regrette rien. Pas même de ne m’être jamais envolé pour Paris avec ma mère. Il faut accepter les choses telles qu’elles sont : inch’Allah ! »

Aujourd’hui, plus aucune trace n’atteste de l’étonnante histoire entre France, Babacar et sa mère. Femme de ménage dans différents villages, elle a fini par égarer, au cours de ses déménagements, les dizaines de lettres qui s’achevaient invariablement par un « Je vous aime, je vous adore » de sa protectrice.

Aucun cliché n’a été pris lors de leur entretien au Méridien. En avril 2015, Babacar aurait bien pris un selfie, mais France a décliné, arguant de sa mauvaise mine. Qu’importe ! Tatou et Babacar chérissent les souvenirs qui ont bouleversé leur vie et embelli leur destin.

Gabriel LIBERT

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