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Benjamin Castaldi : "La mort de ma grand-mère m'a dévasté !"

Publié le 13 mars 2021

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Dans un livre aussi bouleversant que passionnant, l'animateur Benjamin Castaldi retrace la saga Signoret-Montand et sa vie à leurs côtés. Confessions-nostalgie, chez lui…

Le 25 mars prochain, Simone Signoret aurait eu 100 ans et le couple mythique qu'elle formait avec Yves Montand célébrerait aussi cette année ses 70 ans d'amour. À cette occasion, leur unique petit-fils Benjamin Castaldi rend hommage à ces deux monstres sacrés dans Je vous ai tant aimés, paru aux éditions du Rocher, un ouvrage riche de détails, intime et émouvant. Bien sûr, chacun s'était déjà raconté de son vivant, mais avec ce livre, l'animateur de 50 ans est heureux de les avoir réunis. Pour France Dimanche, il va encore plus loin dans la confidence. Pour ne pas qu'on oublie les héros de Casque d'or et de Jean de Florette, entre autres… Ainsi, de leur rencontre à leur disparition, qui lui a laissé au cœur un vide abyssal, en passant par leurs succès, leurs désespoirs, leurs combats, son enfance si merveilleuse auprès d'eux… Benjamin est intarissable, passionné et passionnant.


France Dimanche : Comment est née l'idée de ce bel ouvrage ?

Benjamin Castaldi : C'est une envie que je nourrissais depuis pas mal de temps et qui s'est précisée en vue du centenaire fr ma grand-mère. Je trouvais aussi qu'ellee était comme restée bloquée au XXe siècle et donc, malheureusement, tombée dans l'oubli. Quand je demande à des mômes de 25-30 ans qui est de Funès, neuf sur dix voient très bien qui c'est ; Montand, seulement trois, voire quatre vont vous citer La Folie des grandeurs, Jean de Florette ou Manon des sources ; quant à Signoret, peut-être un seul sera capable de se rappeler l'un de ses films, mais aucun ne se souviendra qu'elle a eu un Oscar à Hollywood. Alors qu'elle est la seule actrice à avoir accompli cet exploit, en jouant en langue anglaise qui plus est. Donc oui, je trouve qu'on les a un peu oubliés, qu'on a raté quelque chose.

FD : Ça vous rend triste…

C : Très triste. Trop peu de choses ont été faites sur eux. Quelques docs, parfois très mauvais d'ailleurs, mais on a surtout résumé leur histoire à certains faits, en oubliant le couple qu'ils formaient, à la fois mythique mais aussi investi politiquement, culturellement, socialement. Il y a dix ou quinze ans, quelques artistes y faisaient encore référence, mais aujourd'hui c'est devenu très rare. À part ma copine Muriel Robin, qui fait toujours référence à ma grand-mère, plus personne n'en parle… C'est dommage.

FD : Quel a été le déclic ?

BC : Les éditions du Rocher m'ont contacté pour me proposer cette idée d'autobiographies croisées. Chacun avait déjà parfaitement écrit la sienne, La nostalgie n'est plus ce qu'elle était [éd. Seuil, 1978] pour elle, et Tu vois, je n'ai pas oublié [éd. Seuil/Fayard, 1990] pour lui. Je trouvais sympa que le petit-fils les réunisse. Ça a été plus de neuf mois de recherches, d'échanges, de visionnages et de collaboration avec Frédéric Massot qui a fait un travail de mise en forme admirable. C'était chouette de remonter le fil de leur histoire et de reformer le puzzle de leur vie.

FD : Vous aviez 15 ans lorsque votre grand-mère est partie, et 21 quand ce fut le tour de Montand. Et vous regrettez de ne pas les avoir assez questionnés…

BC : Bien sûr, c'est mon immense regret. Comme mes grands-parents paternels d'ailleurs, ils devaient avoir des trésors à raconter. Quelle erreur ! C'est finalement Montand, que j'ai connu plus longtemps, qui m'a confié beaucoup de choses. J'ai reçu un tel choc à la mort de ma grand-mère qu'on s'est tous les deux rapprochés. Mais j'ai le sentiment d'être passé à côté de ma grand-mère, et quel dommage ! Pour moi, c'était ma Mémé chez qui je passais mes vacances et mangeais des bonnes crêpes ; j'ai en fait découvert qui était Simone Signoret quand elle est partie.

FD : Vous dites penser souvent à eux…

BC : Tous les jours. Comme vous pouvez le voir, chez moi, c'est comme un mausolée et il n'y a pas un jour où je ne parle pas d'eux, en soûlant ma femme parfois ! Seulement, plein de choses de ma vie quotidienne me renvoient à eux, surtout quand j'entends des prises de position d'artistes que je trouve souvent pauvres à souhait. On l'a un peu oublié, mais c'est ma grand-mère qui a fait connaître le mouvement Touche pas à mon pote, un soir où elle était invitée à 7 sur 7.

FD : Cet enfant tant attendu qu'ils ont perdu par deux fois et finalement jamais eu a été une douloureuse blessure pour eux et un vrai manque pour toute la famille…

BC : Oui, je pense que c'est le ciment qui a manqué, à eux bien sûr, mais aussi à nous, à ma mère et à moi. C'est un lien qui aurait changé beaucoup de choses, j'en suis convaincu, surtout après leur mort, mais c'est le destin. Leur blessure, quant à elle, ils ne m'en ont jamais parlé, mais je l'ai imaginée infinie, car quand on aime aussi fort et qu'on vit cinquante ans auprès de quelqu'un, s'il n'y a pas d'enfant, on doit vraisemblablement avoir le sentiment d'avoir raté quelque chose. Regardez-moi, je viens de faire un quatrième enfant à 50 ans avec ma nouvelle femme ! [Rire.]

FD : Oui, vous avez quatre fils, Julien, 24 ans, Simon, 20 ans, Enzo, 16 ans, et Gabriel, 5 mois… Quel regard portent-ils sur leurs glorieux aînés ?

BC : C'est terrible à dire, mais ça ne leur évoque absolument rien. Ils sont la génération wesh, Heuss l'Enfoiré et autres Booba, donc Simone Signoret et Montand sont pour eux des diplodocus. Comme tout le monde, ils ont vu La Folie des grandeurs, mais ça s'arrête là. Mon aîné, par exemple, qui bosse pour une boîte d'influenceurs, n'est pas dans un environnement intellectuel qui le fait s'interroger sur ses aïeux. Ils sont très bien, ces influenceurs, mais ce ne sont pas vraiment des références en termes de culture et d'histoire.

FD : Cela vous attriste ?

C : En fait, non. Car, quand je me revois à leur âge, je me dis que finalement rien n'est perdu ! Aujourd'hui, j'ai déjà 50 ans passés, mais quand j'étais petit, mes grands-parents étaient totalement abasourdis et même très inquiets de voir que ma culture se limitait, comme beaucoup de gamins de mon âge, à Goldorak, Capitaine Flam, Candy et le Club Dorothée. Pour mes grands-parents, c'était le néant intellectuel et ça les inquiétait. Du coup, cela me fait relativiser aujourd'hui… même si je suis toujours accablé par le néant culturel abyssal de mes enfants ! Avant qu'ils prennent un camembert au Trivial avec moi, il va se passer du temps ! [Rire.]

FD : Dans votre livre, il y a ce passage très poignant dans le train, en 1943, lorsque votre grand-mère se fait contrôler ses papiers et manque de voir sa vie basculer…

BC : Oui, ce sont ces destins, toutes ces histoires individuelles qui font la grande Histoire. Mais il est vrai que s'appelant Kaminker, c'est un petit miracle qu'elle soit restée en vie ! Les officiers allemands, ce jour-là, ont longuement regardé dans une sorte de gros dictionnaire… Quoi ? On ne saura jamais, mais ils ont fini par lui rendre sa carte d'identité. D'autre part, Montand, qui n'était pas juif et s'appelait Livi, me racontait que lui aussi serrait les fesses car, entre Livi et Lévy, il n'y avait qu'une petite lettre de différence. Et puis, n'oublions pas non plus que ma grand-mère a travaillé dans ce journal tenu par Jean Luchaire, qui était un quotidien collabo, mais cela l'a certainement sauvée. Puis, très vite, elle est partie faire du cinéma. Bref, chacun a traversé la guerre comme il a pu… Elle l'a pas mal raconté dans son livre, mais j'aurais aimé qu'elle me le raconte à moi.

FD : Vous qui faites partie d'une grande famille d'acteurs, côté maternel et paternel, la comédie ne vous a jamais tenté ?

BC : Je ne sais pas si c'est génétique, mais je ne pense pas, car je suis très mauvais comédien. Avec tous ces gènes qui m'arrivaient de partout, je devrais être le meilleur comédien du monde ! [Rire.] Mis à part L'Avare au collège, je n'ai pas joué grand-chose et n'avais pas envie de faire ce métier. J'en ai finalement choisi un où l'on ne pouvait pas me comparer, ce qui est très bien. Cela m'a quand même valu des remarques acerbes au début. Je me souviens de Stéphane Guillon qui avait balancé au moment de la naissance de mon troisième fils : « Quand on voit ce qu'étaient ses grands-parents, ce qu'est devenu son père et, aujourd'hui, lui, on peut s'inquiéter de la santé mentale du petit Enzo… » Sympa, non ?

FD : Vous expliquez aussi que si vos grands-parents avaient été encore là, vous n'auriez certainement jamais fait le Loft…

BC : C'est sûr ! Déjà, je n'aurais pas arrêté mes études et la famille n'aurait pas volé en éclats comme ça a été le cas à la mort de Montand. Je ne dis pas que je ne respectais pas mes parents mais, avec mes grands-parents, c'était autre chose. Tant que Montand était encore là, jusqu'à mes 21 ans donc, je m'imposais comme un devoir de bien faire, de rester dans les clous. Mes grands-parents et leur maison d'Autheuil étaient mon ciment, mon rocher. Moi, je ne passais pas mes vacances à Saint-Tropez ou à Courchevel, j'étais chez eux, en Normandie. Donc, quand je dis que je connais bien le monde paysan, c'est vrai. J'ai été élevé à la campagne, avec Georges et Marcelle qui s'occupaient de l'intendance de la maison, à patauger dans la boue, à faire des cabanes dans les arbres, à filer à bouffer aux poules, à vêler les vaches, à voir égorger les cochons et les moutons… Un vrai petit paysan !

FD : Ce sont leurs départs qui ont conditionné la suite ?

BC : Oui, et je n'arrête pas d'y penser. Si Montand avait vécu ne serait-ce que dix ans de plus, tout aurait été différent. Ma grand-mère est morte à seulement 64 ans et Montand 70 ans. Quand je vois que ma mère a aujourd'hui 74 et mon père 76, je me dis qu'ils sont quand même partis vraiment jeunes. Ils auraient pu attendre un peu… Michel Drucker ne m'aurait alors certainement pas engagé. Car, s'il l'a fait, c'est surtout en souvenir de mes grands-parents, pour qui il a une passion démesurée, et parce qu'il savait que j'avais été élevé au milieu des bobines de films. Une manière de sa part de leur rendre hommage. Mais je ne pensais pas que j'aurais été animateur télé.

FD : Vous souhaitiez faire quoi ?

BC : Je voulais faire Bernard Tapie comme métier ! Je ne sais pas, j'ai toujours été fasciné par ce mec. D'ailleurs, entre Montand et Tapie, il y a pas mal de points communs. Le charisme déjà ! Des personnes magnétiques qui en imposent rien que par leur présence. Montand débarquait en peignoir blanc dégueulasse, il était sublime ; quand toi, dans le même peignoir, tu ne ressembles à rien. Je n'ai pas rencontré beaucoup de mecs avec un tel magnétisme, mais eux oui, Delon évidemment, et Bruel a aussi ce truc-là…

FD : Justement, ce dernier se confiait dernièrement sur sa relation avec Montand…

BC : Ah, mais Montand était fasciné par Patrick. Très curieux du phénomène, il était allé le voir chanter et avait une profonde admiration pour lui. Il était halluciné par la « Bruelmania » et cherchait à comprendre. Ils ont en commun d'être tous deux aussi bons chanteurs qu'acteurs. Et comme Montand venait d'être papa de Valentin, il projetait beaucoup de choses sur les jeunes, que ce soit Patrick, moi et d'autres. Je me souviens d'ailleurs être allé voir un combat de boxe opposant Nunn à Curry, avec Montand, Vincent Lindon et Patrick Bruel, une soirée mémorable !

FD : Vous êtes en contact avec Valentin ?

BC : Pas du tout. La vie a fait que nous n'avons jamais été en lien, ce qui est dommage. Au départ, j'avais d'ailleurs dans l'idée de dédicacer mon livre à Valentin, afin qu'il découvre un peu plus son père. Mais comme il y avait ma grand-mère, c'était compliqué. Et puis, je trouve que c'était un peu prétentieux de ma part, donc je ne l'ai pas fait, et c'est mieux comme ça.

FD : Il est touchant de lire qu'à la fin de sa vie, votre grand-mère, quasiment aveugle, vous demande de lui faire chaque jour la lecture…

BC : Oui, c'était surtout un bon moyen pour que je lise son livre, que je n'aurais certainement pas lu tant je détestais ça. Je me forçais à lire ceux pour l'école, mais celui-là, je savais qu'il y avait peu de chance que je sois interrogé au bac dessus… C'est l'été 85, il fait très chaud et c'est l'un de nos derniers moments de bonheur. Elle est très fatiguée, très malade et va mourir un mois après… On n'est rien que nous deux à la 4 campagne, car ma mère est au théâtre et Montand tourne Jean de Florette. Après chaque repas, durant lesquels elle doit se faire violence pour manger avec moi, elle s'assoit dans son fauteuil et me demande de lui lire une dizaine de pages de son bouquin. J'ai 15 ans et m'en souviens très bien. Malheureusement, elle s'est éteinte le 30 septembre 1985, sans qu'on ait eu le temps de finir le roman. Je n'ai jamais pu le terminer… et je n'en ai pas envie.

FD : Son départ a été une vraie blessure…

BC : Oui, et aussi une grande claque, car on ne m'avait pas vraiment tout dit sur son état de santé réel. Cela a été pareil pour ma grand-mère paternelle… Après, je ne sais pas si j'aurais préféré tout savoir. J'étais très jeune et je pense que ma mère a eu raison. Elle ne voulait pas que je regarde ma grand-mère comme une mourante. Car elle était très malade, d'un cancer à un degré plus qu'avancé, et il n'y avait rien à faire. Donc, oui, sa mort m'a dévasté. Et en même temps, j'ai l'immense chance d'avoir une machine à remonter le temps. Si j'ai un coup de mou, je peux toujours me mettre un film, un documentaire, une vieille émission et revoir ma grand-mère me parler ! Ce que je fais très souvent, ça m'apaise. Par contre, je n'ai pas beaucoup de photos. Comme être pris en photo faisait partie de leur travail, en privé, on n'en faisait pas. Voilà pourquoi il en existe très peu de moi avec mes grands-parents.

FD : À quel moment avez-vous réalisé les immenses stars qu'ils étaient ?

BC : Pour Montand, j'ai le sentiment de l'avoir toujours su. Quant à ma grand-mère, j'ai compris qui elle était quand elle est morte. Jusqu'ici, c'était ma Mémé, et le reste ne m'intéressait pas vraiment. Ensuite, j'ai rattrapé le temps perdu.

FD : Ce qu'on a appelé « l'affaire Marilyn », l'idylle entre Montand et Marilyn Monroe, a fait beaucoup de mal à votre grand-mère…

BC : Énormément de mal. Il y a eu un avant et un après Marilyn. Folle histoire dont j'ai d'ailleurs fait une pièce, Bungalow 21, pour 2022. Pour avoir énormément travaillé sur ce dossier, je peux vous dire que les dommages collatéraux sont colossaux. Ma grand-mère est passée de femme amoureuse transie à femme amoureuse trahie. Et quand elle crie haut et fort : « Connaissez-vous beaucoup d'hommes qui n'auraient pas succombé à Marilyn Monroe ? » ça a certes créé le mythe, mais c'était juste pour garder la face. En réalité, ce n'est pas parce que c'est Marilyn que c'est moins grave, c'est pareil que pour madame Michu, elle était détruite.

FD : Montand et Signoret reposent aujourd'hui tous les deux ensemble…

BC : Oui, et malgré tout, Montand s'est fait enterrer avec la couverture qu'elle lui avait tricotée. Reposer ensemble était leur souhait, et même si Montand disait : « On ne refait pas sa vie, on la continue », sa femme restera sa femme. Quant à ma grand-mère, elle aurait dit : « La boucle est bouclée ! »

Caroline BERGER

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