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Bernard Giraudeau : L'âme des fonds marins

Publié le 26 juillet 2020

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L’acteur et réalisateur Bernard Giraudeau a levé l’ancre il y a dix ans. Ce baroudeur intranquille dévora l’existence jusqu’à l’ultime, comme on affronte les quarantièmes rugissants.

Il a mis définitivement les voiles le 17 juillet 2010, vaincu par le cancer après quatre rechutes. Le comédien Bernard Giraudeau, fou de mer, savait qu’il ne gagnerait pas mais qu’il pouvait tenir la mort au large. Il l’a fait pendant dix ans pour s’ouvrir aux autres. Un ultime baroud dont il a fait une leçon de vie avec panache et élégance. Ce bourlingueur affamé était bien plus qu’un acteur populaire. Il vivait. À en mourir. « Je voyais bien que j’allais vers quelque chose qui me rapprochait de l’abîme », dira-t-il quand il apprit sa maladie.


Peu d’hommes ont vécu aussi intensément que lui. Un homme pressé, qui débordait sa vie parce qu’il en avait la passion tumultueuse, comme si elle allait se dérober au plus vite. Passion qui permettait son propre dialogue avec la mort.

Impatient, éternel insatisfait, il avouait avoir « toujours débordé dans l’extrême », poussé par son incurable inaptitude au bonheur vers des quêtes effrénées d’horizons lointains. Seul l’appel du large l’apaise. L’unique infini qu’il supporte.

DU PONT AUX PLANCHES

C’est le 18 juin 1947 que naît à La Rochelle ce petit-fils de caphornier aux yeux bleu azur comme découpés dans le ciel. Fils d’un militaire que ses missions en Indochine et en Algérie rendent trop absent, il grandit dans le port de La Pallice et rêve devant les bateaux en partance. À l’école, il s’ennuie, attend les lettres de son père et les échappées du weekend avec les scouts protestants.

À 16 ans à peine, il est tenté par le grand large et s’engage dans la Marine nationale comme mécanicien sur la Jeanne d’Arc, navireécole emblématique de la Royale. Mécano de la flotte, il se spécialise en « turbine-diesel-chaudière », « pour ne pas finir chez Simca, en usine ». Pompon rouge sur la tête, c’est à bord de ce croiseur que le moussaillon bourlingue, fait ses humanités, deux tours du monde, avant de virer de bord. Quand on est avide de nouveaux horizons, du pont aux planches, il n’y a qu’une encablure.

Comme son grand-père qui fit du théâtre en amateur avec une troupe du Marais poitevin. « Je me suis fait réformer après quatre ans de mer. J’ai joué l’apparent dérangement mental. J’étais déjà acteur peutêtre… », dira-t-il. Ses débuts sont chaotiques. En cause : une mauvaise diction et une démarche chaloupée. Grâce aux cours de danse et d’élocution, le Conservatoire lui ouvre ses portes : « Je suis tombé amoureux d’une femme professeur de danse au Conservatoire et elle m’a appris la danse. C’était assez amusant, un ancien marin à la barre au milieu des petites jeunes filles. J’ai commencé alors un autre voyage », expliquait-il. Il décroche un premier prix de comédie classique et moderne en 1974.

IL TOURNE AVEC LES PLUS GRANDS

C’est aux côtés des grands qu’il fait ses premiers pas au cinéma. Il crève l’écran en 1973 avec La Poursuite implacable de Sergio Sollima, Deux hommes dans la ville avec Gabin et Delon et Le Gitan de José Giovanni. Au début des années 1980, il domine le box-office dans des comédies populaires (Et la tendresse ?… bordel ! La Boum, Viens chez moi, j’habite chez une copine, Les Spécialistes…). Très vite, ne voulant pas être « un fonctionnaire de la pellicule », il ne cède pas à la facilité d’une image de jeune premier, charmeur comme un loup de mer. Ses rôles gagnent en ampleur, profondeur et finesse. Violent dans Rue barbare et Hécate, maîtresse de la nuit, perfide dans L’Année des méduses, il étoffe son registre, ce qui lui vaudra, avec ses prestations dans Poussière d’ange et L’Homme voilé, la reconnaissance du public et de ses pairs.

À la ville, c’est l’actrice et romancière Anny Duperey qui succombe, en 1977, à ses charmes alors qu’ils partagent l’affiche de La guerre de Troie n’aura pas lieu, de Jean Giraudoux. « Je jouais Hélène de Troie et il jouait Pâris, se souvient Anny Duperey, c’était un peu prédestiné ». Elle lui donne un garçon, Gaël, en 1982 et une fille, Sara, en 1985.

Encouragé par Ettore Scola qui le dirige dans Passion d’Amour en 1981, il passe derrière la caméra en 1988. Après La Face de l’ogre, un téléfilm dans lequel il met en scène sa femme, il tourne deux longs-métrages qui témoignent de sa prédilection pour l’aventure : L’Autre, d’après le roman d’Andrée Chédid, et Les Caprices d’un fleuve, au Sénégal. « J’ai voulu conter le destin exceptionnel d’un homme exilé par le roi vers un comptoir d’Afrique de l’Ouest, peu avant la Révolution française. J’ai souhaité faire un film d’amour déchiré par l’histoire, un film d’aventures, dans le désert, sur les fleuves et les côtes de la Sénégambie. »

REGISTRE ÉTOFFÉ

Il réalise aussi des documentaires (La Transamazonienne, Chili Norte, Esquisses Philippines) qui manifestent encore son goût pour les horizons lointains. À l’orée de la cinquantaine, il campe des personnages plus marquants, portés avec une belle intensité et une souveraine maîtrise : un prof gay dans Le Fils préféré de Nicole Garcia, un favori précieux dans Ridicule de Patrice Leconte, un industriel phobique dans Une affaire de goût, de Bernard Rapp, ou un homosexuel bourgeois dans le huis clos Gouttes d’eau sur pierres brûlantes de François Ozon.

Les récompenses pleuvent. Cinq Césars couronnent ses prestations. Et l’académie des Molières l’honore pour L’Aide-mémoire de Jean-Claude Carrière, Le Libertin d’Éric-Emmanuel Schmitt et Beckett ou L’Honneur de Dieu de Jean Anouilh.

SA MALADIE TOUTES VOILES DEHORS

En 2000, il découvre son cancer. « Je n’étais pas étonné », confiera-t-il. Le stress l’a toujours taraudé. « Tous les rôles m’obsèdent. Le perfectionnisme me tue », concédera cet angoissé. Un rein en moins, il reprend à un rythme soutenu. On le voit dans La Petite Lili de Claude Miller, en psychopathe diabétique dans Ce jour-là de Raúl Ruiz ou en taulard mentor dans Chok-Dee de Xavier Durringer.

Mais la maladie le tient au taquet. En 2005, dans la peau d’un Richard III, mourant, il crache du sang, du vrai. Le cancer au poumon, cette fois. Étonnamment, cette adversité tenace l’apaise. Il combat avec et pour les autres. Il lance sur le site La Maison du cancer, « On ira tous à l’hôpital », un portail où il témoigne, échange et dénonce. Il rechute. On lui retire des côtes. On lui met des plaques.

VOYAGE EN SOLITAIRE

Contraint de jeter l’ancre, à cause d’une souffrance qui « permet de ne plus rien faire », il s’arrime à un nouveau bastingage : l’encre de la plume. Un voyage immobile et solitaire qui l’oblige à chercher les choses en lui et se mettre à l’écoute des autres dont il déplore « n’avoir jamais rien su recevoir ». Il s’investit dans l’associatif, apprend à donner. Il sort des récits, salués par la critique d’une armée de superlatifs et appréciés des lecteurs, dont Cher amour, prix Mac Orlan en 2009. Ce combattant de l’impossible trouve enfin la sagesse grâce à l’écriture qui lui « embellit la vie », partageant jusqu’à l’ultime avec « sa femme, ses amis, ses enfants ». Sa dernière escale à l’été 2010 sera enfin celle de la paix intérieure pour ce condamné à perplexité…

Dominique PARRAVANO

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