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Charles Aznavour : Il voulait vivre 100 ans !

Publié le 23 octobre 2018

A ses débuts, il était jugé trop petit, trop moche et était moqué pour sa voix voilée. Mais à force d’acharnement, Charles Aznavour avait réussi à s’ériger en monstre sacré, applaudi à travers toute la planète. C’était le dernier géant de la chanson française.

Il revenait du Japon où il avait donné plusieurs concerts et prévoyait déjà de remonter sur scène, chez nous, en France, en novembre et décembre, puis de poursuivre ses tours de chant en Europe et en Israël… On l’avait vu le 28 septembre, sur le plateau de C à vous, sur France 5, nous promettant de rester vivant, tant qu’il pourrait fouler la scène, évoquant avec son espièglerie coutumière cette promesse faite à sa sœur de ne pas mourir avant d’avoir dépassé 100 ans… Un pacte que Charles Aznavour n’a, à notre grande tristesse, pas pu respecter. Le dernier géant de la chanson française nous a quittés au matin du 1er octobre, à l’âge de 94 ans, dans sa demeure de Mouriès, dans les Alpilles. L’immense star internationale a été retrouvée inanimée par son chauffeur dans sa baignoire, victime, selon l’autopsie réalisée le mardi 2 octobre, d’un œdème pulmonaire.

Certes, ces derniers mois n’avaient pas été tendres pour cet insatiable performer aux plus de 70 ans de carrière et aux 180 millions de disques vendus qui, le 12 mai dernier, avait fait une terrible chute et s’était cassé le bras gauche. Un accident, tout juste dix jours avant son anniversaire, qui l’avait obligé à reporter certains concerts prévus notamment au Japon et en Ouzbékistan.

Le 14 septembre, au micro de RTL, le chanteur franco-arménien avait reconnu : « Je vais mal et bien. Mal, parce que c’est douloureux. Bien, parce que je suis optimiste. J’ai chuté deux fois, la deuxième fois, c’était sur la tête qui s’est guérie tout de suite mais le bras, pas. J’ai quatre fractures dans le bras. » Optimiste, il l’était, sans l’ombre d’un doute, lui qui, pétri d’espoir et de foi en l’homme, n’a jamais cessé de se battre pour imposer son talent, contre les sceptiques au début de sa carrière, mais aussi pour défier le temps. Toujours plein de vitalité sur scène, il ne faisait que quelques menues concessions à son grand âge et acceptait la présence d’un prompteur pour pallier ses éventuels trous de mémoire et d’un fauteuil pour les coups de fatigue.

Débordant de projets de chansons, il préparait encore, trois jours avant sa disparition, un nouvel album, tandis que dans son « petit paradis provençal », cet amoureux de la nature continuait de produire l’huile d’olive estampillée à son nom, issue de ses 600 arbres, dont certains centenaires.

Optimiste, il l’était sans doute moins, confronté qu’il était à l’effroyable inhumanité de certains de ses congénères. Refusant de rester indifférent à la misère du monde, le grand Charles avait passé sa vie à œuvrer pour que cette Terre que nous habitons devienne un monde meilleur pour nos enfants. Et surtout pour faire en sorte que les horreurs perpétrées par le passé ne se répètent plus, notamment dans la question arménienne qui lui tenait tant à cœur…

Il n’a jamais oublié que sa mère, Knar, venait d’une famille de commerçants de Turquie qui avait fui le génocide en 1915. Bien que né dans notre pays, le chanteur à la voix voilée a donc toujours rappelé son attachement à ses origines : « Je suis français et arménien, les deux sont inséparables comme le lait et le café », avait-il déclaré le 24 août 2017 en recevant la 2 618e étoile du Walk of Fame, la fameuse promenade des célébrités à Hollywood.

Et ce combat pour défendre ses ancêtres, il n’aurait laissé personne le mener à sa place ! Le 7 décembre 1988, un terrible tremblement de terre ravage la région de Spitak. L’artiste et son association Aznavour pour l’Arménie réunissent quelque 19 millions de francs. Des fonds qui lui permettent de créer une usine d’aliments pour bébés, d’acheter des blocs opératoires et de subventionner des orphelinats. Mais il ne s’arrête pas là : lui qui est déjà tout en haut de l’affiche sollicite également les grands laboratoires et les industriels, réunit des subsides pour réhabiliter des centrales électriques ou construire des écoles. Dès l’année suivante, Charles fait appel aux artistes français pour venir au secours de ce pays dévasté et de ses habitants. Ils sont 90 chanteurs et comédiens à se presser derrière le micro pour chanter Pour toi Arménie. Le single sera vendu à plus d’un million d’exemplaires.

Ces actions lui vaudront, en 1995, le titre d’ambassadeur et délégué permanent de l’Arménie auprès de l’Unesco. En 1997, il sera fait officier de la Légion d’honneur. C’est d’ailleurs sous son impulsion que le Sénat français enregistrera, le 13 avril 2011, la reconnaissance du génocide arménien de 1915. « Je me sens naturellement proche des exclus et de ceux qui souffrent », disait-il souvent, obéissant en cela à une tradition familiale.

En effet, durant la Seconde Guerre mondiale, ses parents, Misha et Knar ont, au péril de leur vie, accueilli et caché des soldats russes que les Allemands voulaient enrôler de force dans la Wehrmacht. Charles découvrira même, des années plus tard, que son père s’était engagé dans la Résistance…

Combattant au parler franc dans sa vie personnelle, celui qu’on appelait le Sinatra français mettait aussi sa plume talentueuse et acérée au service d’autres faits de société, et ses textes si « for me, formidables », faisaient mouche à chaque fois. En 1955, sa chanson Après l’amour déchaîne les passions et est même interdite aux moins de 16 ans ! En 1971, il chante Mourir d’aimer, inspirée du film d’André Cayatte qui raconte l’histoire vraie d’une enseignante, Gabrielle Russier, qui s’est suicidée à la suite d’une liaison avec un élève adolescent. En 1972, à une époque où l’homosexualité est encore considérée en France comme une maladie mentale (il faudra attendre 1981 pour qu’elle ne le soit plus…), il écrit Comme ils disent, le premier tube contre l’homophobie.

Erudit, grand amoureux des mots, cet autodidacte passionné de littérature s’intéressait aussi beaucoup aux autres talents et gardait un œil sur la nouvelle génération de chanteurs. En 2007, il offre une chanson à la gagnante de la Nouvelle star, Amel Bent. Mais il n’hésite pas à demander, un peu plus tard, au slammeur Grand Corps Malade, de lui écrire un texte en alexandrins. Sans oublier les rappeurs Akhenaton, du groupe IAM, ou Sofiane « fan de tonton Charles » qui le vénèrent en retour.

Mais ce serait ne pas lui faire honneur que d’oublier une partie importante de l’existence de cet homme dont le pouvoir de séduction avait un certain répondant ! En 1946, Aznavour épouse Micheline, qui lui donnera une fille, Patricia-Seda, née en 1947, et un fils, Charles, né en 1952. Trois ans plus tard, en 1955, il passe la bague au doigt d’évelyne Plessis, mère de son fils Patrick, décédé à 25 ans d’une surdose. Une disparition qui le marquera au fer rouge. Mais l’amour de sa vie restera Ulla Thorsell, une Suédoise, épousée en 1967, qui lui offrira la joie d’être de nouveau papa de Katia, née en 1969, Misha, en 1971, et Nicolas, en 1977. Tous trois lui ont fait une ribambelle de petits-enfants…

Mais si Charles a vécu de belles histoires d’amour, sa carrière, elle, ne s’est pas faite sans douleur. Son ascension professionnelle s’apparente à celle d’une montagne, d’une immense montagne, dont tout le monde ou presque était persuadé qu’il n’atteindrait jamais le sommet.

Rappelons qu’Aznavour est fils d’immigrés, ce qui est loin d’être un atout pour conquérir la France. Certes, son père et sa mère se sentent tous les deux artistes. Lui chante, elle joue la comédie. Mais pour faire bouillir la marmite, son père tient un restaurant situé au cœur du Quartier Latin. Quand l’ambiance est chaude, il pousse la chansonnette avec sa voix de baryton. Très vite, à force de côtoyer les chanteurs et acteurs qui fréquentent le restaurant, le petit Charles sent qu’il est comme eux. Il n’a que 9 ans quand il se voit, déjà, en haut de l’affiche. Certain d’être né pour le spectacle, il prend pour nom de scène le sien, amputé de la dernière syllabe : Aznavourian devient Aznavour. Sa sœur, Aïda, étudie le piano. Lui, inscrit dans une école de spectacle, apprivoise l’usage du violon, avant de le délaisser pour le piano… qu’il apprend en regardant jouer sa sœur ! Mais c’est surtout dans la rue qu’il expérimente ses premières émotions d’artiste, et gagne le pain de la famille quand son père part sur le front en 1939…

Un engagement très fort, puisque, comme le rappelait Claude Chirac lors d’un hommage sur RTL, la famille était apatride. Les Aznavourian s’étaient vu refuser la nationalité française. En cause, un commissaire de police qui avait écrit à propos de leur dossier : « Sans intérêt national »… Ce n’est qu’à la fin de la guerre que cette naturalisation leur sera accordée.

Comme Charles est doué, vif, intelligent, qu’il comprend rapidement les choses, on lui confie des petits rôles, au théâtre comme au cinéma. Puis, tout démarre vraiment avec une rencontre : « C’est à la sortie de la guerre que ma carrière prit son envol, racontait-il dans sa biographie. J’avais connu dans mes cours un jeune homme dégingandé, Pierre Roche, un pianiste hors pair ; ensemble nous commençâmes à composer pour nous puis pour les autres quelques chansons. »

Pour d’autres, comme Édith Piaf, pour laquelle il adapte un succès américain, Jezebel. Entre 1946 et 1948, le duo accompagne sur scène la « Môme ». Jusqu’aux États-Unis ! Édith, qui n’a pas l’oreille dans sa poche, pousse Charles à se produire seul. Mais le succès se fait attendre. Les premières critiques seront d’une violence terrible : certains parlent d’« Un horrible timbre de voix masqué par une sorte de brouillard » ! Plusieurs « commentateurs » n’hésitent pas à hurler avec les loups, de la plus odieuse façon. On surnomme Charles « Qu’a le son court », en référence à sa taille et à sa voix, ou encore « L’enroué vers l’or », « La petite Callas mitée » !

« Je n’ai pas été le seul, mais j’ai été le plus esquinté de tous… On ne voulait pas de moi », expliquait-il sur RTL en 2015, visiblement toujours très meurtri par ces attaques ignobles. Comme si les blessures causées par ces jugements iniques n’avaient jamais pu réellement cicatriser. « On a même été jusqu’à dire qu’on ne devait pas laisser chanter les infirmes sur scène ! » ajoutait-il, pour tenter de faire comprendre à son auditoire les humiliations qu’il avait endurées. Alors pour l’heure, même s’il ne rêve que de chanter, il place aux autres les titres qu’il écrit. Pour Bécaud, pour Gréco, Patachou. Puis Philippe Clay, les Compagnons de la chanson…

Mais il veut être devant. Face au public. Le conquérir. Ressentir l’adrénaline monter en lui comme une drogue. Huit ans passés au côté de Piaf, non pas en tant qu’amant, mais comme chauffeur, secrétaire, confident, lui apportent beaucoup. « Ce qu’elle aimait en moi ? Que je sois un garçon de la rue, comme elle », racontait Aznavour. Avec elle, il rigole, mais il est aussi extrêmement sérieux. Comme quand elle lui conseille vivement de se faire opérer du nez… « Tu peux pas rester avec un tarin pareil ! » lui lance régulièrement celle qui a bien compris les règles du jeu. Et fin 1950, Charles « passe sur le billard », comme il le raconte dans Ma vie, mes chansons, mes films, paru aux éditions de La Martinière. « La nouvelle de mon opération a donné lieu à une soirée très arrosée où nous avons enterré “ma vie avec un gros nez” ! »…

C’est donc avec un visage tout neuf que l’auteur-compositeur va tenter de conquérir le public en se transformant en interprète. Mais il sait que la partie n’est pas gagnée. « Quels sont mes handicaps ? Ma voix, ma taille, mes gestes, mon manque de culture et d’instruction, ma franchise, mon manque de personnalité. Les professeurs m’ont déconseillé de chanter. Je chanterai pourtant, quitte à m’en déchirer la glotte », écrira-t-il en 1970, dans son autobiographie, Aznavour par Aznavour, parue aux éditions Fayard.

C’est en 1960 que tout bascule enfin. Le 12 décembre, après un tour de chant classique dans la salle de l’Alhambra à Paris, Charles tourne soudain le dos au public. Quelques secondes plus tard, il interprète un air refusé quelque temps plus tôt par Yves Montand : Je m’voyais déjà. À la fin de la chanson, rien ne se passe. Pas un bruit. Charles rentre dans les coulisses, persuadé que sa carrière, qui n’a jamais vraiment commencé, est finie ce soir. Il a 36 ans, a tout essayé, et a finalement échoué.

Mais quand il revient pour son ultime salut, la foule se déchaîne et l’acclame. Enfin, il goûte à cette émotion qu’il espérait depuis si longtemps, celle du succès… Un succès qui ne se démentira plus jamais. On ne peut citer tous les chefs-d’œuvre qu’Aznavour a créés, tant ils sont nombreux. Les comédiens en 1962, La Mamma et For me formidable en 1963. La bohème et Hier encore en 1965, puis Emmenez-moi (1967), Désormais (1969)…

Sans oublier le magnifique Retiens la nuit, qu’il écrit en 1962 pour son petit protégé, Johnny, et qui apporte au rocker la crédibilité qui lui faisait défaut. Et en 1972, le bouleversant Comme ils disent.

Et si Charles est parti à la conquête de la chanson, il triomphe aussi au cinéma. Il a commencé à tourner dès l’âge de 12 ans, dans La guerre des gosses, de Jacques Daroy. Et on peut l’apercevoir dans un petit rôle dans le mythique Les disparus de Saint-Agil, de Christian-Jaque, en 1938.

Aznavour se retrouvera devant la caméra des plus grands. Truffaut, dans Tirez sur le pianiste, en 1960 ; Le testament d’Orphée, de Cocteau. Un taxi pour Tobrouk, de Denys de La Patellière, en 1961. Paris au mois d’août, de Pierre-Granier-Deferre. Et dans le bouleversant Les fantômes du chapelier, de Claude Chabrol, avec Michel Serrault, sorti en 1982. Après plus de quatre-vingts participations, il recevra en 1997 un César d’honneur pour l’ensemble de sa carrière.

On peut dire qu’il en aura fait du chemin, Azna. À ses débuts, on le traitait de monstre. Il a fini monstre sacré. Les hommages affluent, venant de partout, à l’instar de celui de Nana Mouskouri, qui traduit le sentiment général : « Quand il chantait, il traversait nos veines ». Ou de celui de Line Renaud, « complètement bouleversée ». Delon, lui, se dit « fracassé » par sa disparition.

Tous saluent un immense artiste. Celui que l’on trouvait trop moche, trop petit, aura su tordre son existence pour devenir un géant. Il est normal que la tour Eiffel, le plus haut et prestigieux monument de sa ville natale, lui ait rendu un dernier hommage en s’illuminant d’or, le 1er octobre.

Lui qui aimait tellement la vie, et qui avait réussi à s’en faire aimer, aura vécu avec passion et jusqu’au bout, comme il l’avait souhaité et écrit dans Vivre : « Vivre / Curieux de tout, ouvert aux choses […] Vivre / À cent pour cent / De nos envies / Au gré du vent / De nos folies / Boire mon temps / Jusqu’à la lie / Vivre de vivre / Crever de vivre »…

Claudine LENOIR

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