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Charles Gérard : Bébel a perdu son frère de cœur !

Publié le 2 octobre 2019

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© BESTIMAGE Charles Gérard et Jean-Paul Belmondo

Charles Gérard, l’ami intime de Jean-Paul Belmondo a tiré sa révérence le 19 septembre, à 96 ans, laissant le comédien inconsolable.

De toutes les disparitions, c’était celle que Jean-Paul Belmondo redoutait le plus. Car Charles Gérard, l’acteur à la bouille si familière et à la gouaille légendaire, représentait bien plus qu’un ami pour Bébel : il était son frère, son double, son confident, son fidèle pote de toutes les soirées, de tous les dîners dans les grands restaurants, de toutes les virées nocturnes dans les bars, après les tournages.

Entre ces deux bons vivants, jouisseurs et fines gueules, la complicité était palpable, évidente. Ce n’est pas un hasard si le dernier mot du comédien âgé 96 ans, agonisant depuis sa clinique de Versailles, où il était entré pour fatigues intenses, fut pour Bébel : « On se fait un resto bientôt ? » Pourtant, la première rencontre entre les deux artistes, qui remonte à 1948, s’est très mal déroulée : fou de boxe, Charles Gérard croise Jean-Paul Belmondo en juillet 1948, dans une salle d’entraînement du Pré-Saint-Gervais, plus précisément sur un ring. Bébel lui propose un match. Chiche ! Charles Gérard accepte l’affrontement. 

Le futur acteur vedette, bien entraîné, cogne dur et lui décoche sa redoutable gauche. Il lui pulvérise le nez et le malheureux finit le match étendu de tout son long, le visage en sang. Le vaincu narrait l’anecdote en ces termes à Paris Match, le 19 septembre dernier : « Je lui ai tendu la main et il m’a mis une gauche et cassé le nez. Jean-Paul avait une quinzaine d’années. La gauche de Jean-Paul, c’était de la dynamite, pourtant il est droitier ! Quand il vous la balançait, vous étiez sonné. Il faisait le spectacle sur le ring, il était aérien. Un vrai danseur ! C’était une sorte de Mohamed Ali. » Il ajoutait : « On est devenu potes pour la vie, comme quoi je ne suis pas rancunier… »

Ils sont désormais inséparables, unis par une amitié virile et fusionnelle qui allait durer la bagatelle de soixante et onze années. Désormais, Jean-Paul Belmondo n’aura de cesse d’ouvrir les plateaux de ses productions à son vieux pote : L’incorrigible, L’animal, Flic ou voyou, Le guignolo, il est de toutes les grosses productions où Bébel tient le haut de l’affiche. En plus de la boxe, les deux complices ont une passion commune pour le sport : Charles Gérard est un fan de tennis et de natation, qu’il pratiquait encore à 80 ans passés, dans le bassin olympique du Racing Club de France, au cœur du bois de Boulogne, dont il était un membre historique.

Cette longue et belle amitié, rare dans le cinéma français, connaît néanmoins un passage à vide. Au début des années 80, Charles Gérard donne une interview au magazine VSD où il explique que Belmondo, alors superstar au sommet de sa gloire, est débordé et n’a pas le temps de s’occuper de ses enfants. Et Gérard d’ajouter, maladroit : « C’est moi qui ai pratiquement élevé son fils Paul. » 

Le comédien est fou de rage en découvrant cette déclaration qu’il vit comme une trahison dans sa chair. Sa contre-attaque, cinglante, ne se fait pas attendre. Elle est à la hauteur de l’amour qu’il porte à son vieux pote : il l’éjecte illico de son entourage et ne lui adresse plus la parole pendant vingt ans.

Après son AVC, survenu en Corse lors de l’été 2001, Bébel, qui a vu la mort en face, accepte enfin que Charles Gérard revienne à son chevet. Ils tombent dans les bras l’un de l’autre : l’amitié a repris ses droits. Lors de son interminable convalescence, l’acteur peut compter sur son vieux pote, le seul à lui arracher un sourire entre deux grimaces de douleur.


Son autre grand ami est réalisateur : il s’appelle Claude Lelouch. Le ciment de cette relation fusionnelle remonte au mois de septembre 1972. Avec Lelouch, Charles Gérard, alors documentariste sur des événements sportifs, est invité aux Jeux olympiques de Munich.

Pas de chance : le 5 septembre, les deux hommes tombent au cœur de l’attaque terroriste palestinienne. Caméras en main, ils se retrouvent sous le feu nourri des mitraillettes et en réchappent par miracle ! « On logeait dans le même bâtiment que l’équipe israélienne, sur le même palier, témoignait Charles Gérard dans ses mémoires intitulés La vie, c’est pas toujours du cinéma, sortis en 1994 chez Ramsay : « On était cette nuit-là dans notre appartement nos caméras chargées. Soudain, on entend du bruit. On bondit sur nos caméras et on sort voir : des types étaient entrés chez nos voisins, ils cassaient tout en hurlant. […] Les mecs nous lâchent une rafale. Près, fort, ça fait tout péter. J’ai cru que j’avais tout pris dans la gueule. Je me tourne vers Claude : “eh ! oh ! dis, on arrête les conneries.” Et lui : “Non, on continue les conneries.” Et on y va. On filme ! »

Après avoir survécu à une telle épreuve et partagé de telles émotions, les deux hommes sont restés soudés pour la vie. Claude Lelouch invite l’acteur dans une vingtaine de ses films : Les uns et les autres, Edith et Marcel, Viva la vie, L’aventure, c’est l’aventure. Et l’intéressé va prouver qu’il sait, en vrai comédien, tout jouer, les braves types, comme les flamboyants salauds. à l’instar de sa formidable interprétation de Tenardon dans Partir revenir, réalisé en 1984 par Claude Lelouch, avec Jean-Louis Trintignant et Annie Girardot. Il incarne un résistant odieux qui, après la guerre, profite de son statut pour obtenir des faveurs sexuelles des femmes.

En apprenant la mort de son second rôle fétiche, Claude Lelouch a fondu en larmes. Dévasté de chagrin, le metteur en scène a déclaré sur l’antenne de France Info : « C’est une grande perte… C’était non seulement un copain à l’écran mais aussi un copain dans la vie qu’on pouvait appeler à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. »

Aujourd’hui, toute la famille du cinéma hexagonal et de nombreux Français sont dévastés par cette disparition. Tous ont l’impression d’avoir perdu un ami proche au visage si familier. « Charles incarne la sympathie. Et pourtant, son existence ne fut pas une sinécure », disait Claude Pinoteau, qui l’avait fait tourner avec Lino Ventura en 1974 dans La gifle

En effet, ses débuts dans la vie ne furent pas l’itinéraire d’un enfant gâté : Gérard Adjémian, de son vrai nom, naît en 1922 à Constantinople, d’un père général tsariste qui fuit les purges de l’Arménie communiste en 1920 et s’installe avec sa famille à Marseille. Quelques mois plus tard, il déménage au Pré-Saint-Gervais, dans un logement modeste. Le jeune Charles découvre la banlieue pauvre avec ses taudis, ses terrains vagues, ses bandes de gamins qui parlent l’argot des rues. Ce parler haut en couleur, il l’adopte et le gardera toute sa vie, comme une marque de fabrique.

Avec sa décontraction gourmande et son éternelle bonne humeur, l’homme va devenir le second rôle préféré des Français dans non moins de 56 films et 6 téléfilms, de 1946 à 2015. Sa belle personnalité séduit les plus grands réalisateurs : Philippe De Broca, Claude Zidi, Francis Veber, Georges Lautner, Claude Pinoteau… Très peu carriériste, Charles Gérard se moquait bien de n’avoir jamais décroché de premiers rôles : « La notoriété, je m’en fous. Elle t’empêche de vivre peinard et tu deviens esclave. De toute façon, je n’ai pas les épaules pour être en tête d’affiche », confiait-il au magazine Première en 1996.

Aujourd’hui, sa disparition laisse Jean-Paul Belmondo, privé de son plus grand ami, définitivement seul et meurtri, perdu dans le grand silence de ses plus beaux souvenirs. L’acteur, étouffé par le chagrin, n’a écrit à ce jour aucun hommage pour son frère de cœur, Charles Gérard. Tant il est vrai que les plus grandes souffrances sont muettes…

Georges BOISGONTIER

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