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Claude Sautet : Il filmait les choses de la vie !

Publié le 22 août 2020

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Il y a vingt ans, le réalisateur-chroniqueur Claude Sautet nous quittait, laissant une filmographie nimbée de mélancolie sur fond d'histoires simples…

Si une filmographie bannit les mesures de confinement, c'est bien celle de Claude Sautet, qui adorait les estaminets bondés et enfumés, les brasseries généreuses, les embrassades et les tablées entre potes ! Un style qui tenait aussi dans le regard de Montand, la présence de Piccoli, la sensualité incandescente de Romy Schneider… En treize longs-métrages, il a imposé un style, observant, tel un entomologiste, les mœurs de ses contemporains. Un cinéma du désenchantement enchanteur, d'une douce mélancolie. La vie filmée avec ses tourments, ses sentiments enfouis et confus, ses rêves inachevés, sa fausse légèreté, ses passions contenues, ses doutes.


Sautet filmait entre les lignes l'émotion et le non-dit comme nul autre, faisant parler les silences et les regards. Échappant à l'écueil de l'académisme, en marge par rapport aux réalisateurs de la Nouvelle Vague, il filmait son temps, captait son époque (la fin des Trente Glorieuses, la crise économique) et son pays (le fossé entre classes moyennes et populaires). Son sens du détail conférait à ses films un réalisme et un naturalisme confondant. Un aquarelliste de la confusion des sentiments et des relations entre les individus, leurs comportements, leurs émotions.

Claude Sautet naît le 23 février 1924 à Montrouge, près de Paris. Il est en partie élevé par sa grand-mère maternelle, férue de cinéma. Le jeune garçon est fasciné par Hollywood, les films noirs et les westerns. Il entre d'abord aux Arts décoratifs, où il est reçu premier au concours de sculpture. Toujours intéressé par le 7e  art, il s'inscrit ensuite à l'Idhec (Institut des hautes études cinématographiques), mais c'est surtout avec Le jour se lève, de Marcel Carné, sorti en 1939, qu'est née sa vocation. Il veut alors devenir monteur et court les studios. Pensant aider le destin, il inscrit « monteur » sur sa carte de travail durant l'Occupation. Il est convoqué à la Kommandantur où il est considéré comme monteur-ajusteur…

Pour éviter le service du travail obligatoire (STO) en Allemagne, il part dans le Jura travailler dans un centre d'enfants délinquants. Après la Libération, ce féru de musique, notamment de jazz, assure les critiques musicales du journal Combat, de 1947 à 1949.

En 1951, il réalise son premier court-métrage, Nous n'irons plus au bois, avant de travailler comme assistant pour une quinzaine de cinéastes. C'est ainsi qu'en 1955 il remplace le réalisateur Robert Dhéry en plein tournage de Bonjour sourire, que Sautet n'a jamais considéré comme son propre film ! Il participe ainsi à une dizaine de productions sans que son nom ne figure au générique. Sur le plateau du Fauve est lâché, il rencontre Lino Ventura et lui remet un roman de José Giovanni, Classe tous risques. Ce sera sa « vraie » première réalisation, où il filme l'amitié virile entre un truand (Ventura) et un jeune cambrioleur (Jean-Paul Belmondo). Sautet travaille ensuite sur des adaptations, collabore en vain avec l'écrivain Dino Buzzati, puis réalise L'Arme à gauche avec à nouveau Lino Ventura. L'échec du film le pousse à continuer à « ressemeler » des scénarios, selon le mot de François Truffaut, c'est-à-dire à remodeler les textes imparfaits des autres.

Sa rencontre avec Jean-Loup Dabadie, qui finalise l'adaptation d'un roman de Paul Guimard, le convainc de repasser derrière la caméra et de faire des films qui correspondent à sa personnalité. Ce sera Les Choses de la vie, résumé de l'art de Sautet, où le quotidien le plus prosaïque dit la vérité des êtres. « Personne ne voulait de cette histoire, et moi je connaissais peu de monde à ce moment-là dans le milieu du cinéma, hormis Claude », racontera Dabadie. Le film est un succès et scelle la patte Sautet. Michel Piccoli y prend toute sa dimension en montrant la fragilité d'un homme qui doute de son amour et dont les silences sont aussi cruels que bouleversants. Quant à Romy Schneider, radieuse mais inquiète, elle pose les fondations des personnages de femmes qui traverseront tous les films du réalisateur.

Le même duo de comédiens figure l'année suivante à l'affiche de Max et les Ferrailleurs, par lequel Sautet voulut casser son image de cinéaste ne filmant que les bourgeois. En 1972, il inverse le triangle amoureux des Choses de la vie avec César et Rosalie. Romy Schneider y crève l'écran en femme hésitant entre un Yves Montand fanfaron et pathétique et un tendre et ténébreux Sami Frey en parfait contrepoint. Deux ans plus tard, avec Vincent, François, Paul et les autres, Sautet passe au portrait de groupe avec trois amis quinquagénaires, installés dans la vie mais en proie au doute, à la peur de vieillir et à l'érosion des sentiments. En 1976, vient Mado, film que le cinéaste qualifie de « fresque noire », où l'impression d'égarement de l'individu dans la société est à son paroxysme.

Avec Une histoire simple, en 1978, Sautet offre à son « stradivarius » Romy Schneider (« Elle est altière, disait-il, comme un allegro de Mozart. ») un rôle à sa mesure : celui d'une femme libre qui choisit son destin. Il fait de l'avortement un ressort dramatique alors que la loi Veil n'est en place que depuis trois ans. Avec ce film, Romy obtient son second César de la meilleure actrice.

Au début des années 1980, Sautet observe une génération au sortir des Trente Glorieuses. Dans Un mauvais fils, un face-à-face entre un père, dur et intransigeant (Yves Robert), et son fils fragile qui sort de prison (Patrick Dewaere), le réalisateur filme à l'os et fait naître une incroyable tension. Dewaere y est magnétique avec ses grands yeux de petit enfant dans un corps d'homme. Sautet retrouve ensuite Yves Montand pour Garçon !, en 1983. Mais trouvant ce film raté, le réalisateur doute, s'essouffle et se met en jachère pendant quatre ans.

Au cœur de sa soixantaine, Sautet change de scénaristes, d'acteurs, et devient le réalisateur de l'implicite, de l'épure assumée et de la lecture plus intériorisée des affects. Daniel Auteuil en est la figure de proue où, énigmatique et glacial, il incarne un homme qui ne croit plus à l'amour dans Quelques Jours avec moi (1988) et dans Un cœur en hiver (1992), pour lequel Sautet reçoit le César du meilleur réalisateur. Enfin, en 1995, dans Nelly et Monsieur Arnaud (qui lui vaut son second César du meilleur réalisateur), c'est Michel Serrault qui devient son double mimétique face à Emmanuelle Béart. Le cinéaste capte le décalage saisonnier des amours : à l'automne de sa vie, un vieil homme se raconte à une jeune femme qui est au printemps de la sienne.

Claude Sautet meurt le 22 juillet 2000. On n'a depuis jamais cessé de redécouvrir ses films. Car il faut avoir vécu pour aimer Sautet, savoir que le vent tourne dans la vie et qu'on ne peut rien prévoir. Un cinéma de l'inattendu, de l'imprévu dans la quotidienneté, qui s'accorde à l'épitaphe inscrite sur sa tombe : « Garder le calme devant la dissonance. »

Dominique PARRAVANO

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