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Colette Renard : Elle rendait plus belle la vie !

Publié le 8 novembre 2020

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Inoubliable Irma la douce, la comédienne de “Plus belle la vie” Colette Renard reste surtout l’une des grandes chanteuses populaires et réalistes de l’après-guerre avec un répertoire exigeant, poétique et audacieux.

Elle fut celle que les moins de 20 ans auraient pu ne jamais connaître. MaisPlus belle la vie, le feuilleton de France 3 où elle interprétait le rôle de Rachel Lévy, veuve juive et figure du Panier de Marseille, lui a donné une seconde jeunesse. Mais Colette Renard, disparue le 6 octobre 2010, en avait-elle besoin tant elle avait gagné ses galons de commandeur de la chanson populaire de l’après-guerre de manière transgénérationnelle ? En témoignentLes Nuits d’une demoiselle, bijou de poésie érotico-drolatique qui fit scandale en 1963. Excavé des oubliettes discographiques, il réjouit la nouvelle génération musicale à l’époque du mouvement #MeToo. Cet hymne à l’érotisme et à la jouissance féminine assumée incarne un certain âge d’or d’une variété populaire, de haute exigence poétique et musicale. Colette Renard bâtit, dans la lignée des Fréhel, Damia ou Berthe, un répertoire de quelque 900 chansons, tendres ou coquines.


Née Colette Rager, le 1er er novembre 1924 à Ermont dans le Val-d’Oise d’une mère couturière et d’un père ébéniste, elle grandit dans le Montmartre populaire qui servira vite de cadre à ses chansons. Elle y étudie le violoncelle, le solfège avec les enseignants du conservatoire de la mairie du XVIIIe arrondissement et le chant. Obstinée, elle est déjà sûre de son destin. Mais, les débuts sont difficiles, les étapes tourmentées avant de vivre son rêve d’enfant : monter sur les planches. Elle exerce de nombreux métiers (serveuse, fleuriste), apprend la dactylographie au cours Pigier. « J’ai tricoté des pull-overs, emballé de la parfumerie, vendu des petits gâteaux et même posé pour des amis peintres. J’ai aussi travaillé chez une coiffeuse où j’ai fait des mises en plis », se souviendra-t-elle. Le métier lui sourit enfin : elle débute au culot dans La Revue du rire, de Saint-Granier à l’ABC, avec Lily Fayol, en tant que « girl chantante ». « Je suis passée en lever de torchon avec Léo Ferré qui commençait une carrière extraordinaire raconta-t-elle. C’était très exotique ! Je chantais La Vie en rose, Le Général Castagnetas et Le Chant des sirènes, que j’avais été chercher dans une maison d’édition. Je ne connaissais que ces trois chansons-là. » Elle est embauchée comme secrétaire du compositeur et chef d’orchestre Raymond Legrand (le père de Michel), sommité des variétés des années 40-50, qui devient son mentor. Elle l’épousera en secondes noces en 1969. En 1956, lors du grand prix de la Chanson française au casino de Deauville, elle reçoit le prix Georges-Brassens pour le titre L’Arbre et l’Homme qu’elle a écrit avec le compositeur Louis Rey.

En 1956, elle incarne le rôle-titre d’Irma la Douce, comédie musicale imaginée par un journaliste du Canard enchaîné, Alexandre Breffort, sur une musique de Marguerite Monnot (qui a composé pour Édith Piaf) et Raymond Legrand. Ce sera à jamais son passeport vers le Graal. Elle raconte l’histoire d’un étudiant en droit fauché, Nestor le Fripé, qui tombe amoureux d’une prostituée, Irma la Douce, et devient son « julot ». Le 11 novembre 1956, jour de l’Armistice de 1918, la comédie musicale est créée au théâtre Gramont. Le succès est colossal. Irma la Douce reste quatre ans à l’affiche avant d’être reprise en 1967, à l’Athénée avec Franck Fernandel dans le rôle de Nestor. « Depuis 1956, année où j’ai commencé à chanter Irma la Douce, je l’ai chantée pendant vingt-cinq ou trente ans presque tous les jours, que ce soit dans une émission de télévision, de radio ou dans un gala » racontera-t-elle. Ce rôle occultera presque le reste de sa carrière de chanteuse populaire prolifique qui peut se permettre de refuser Mon manège à moiLa d’Édith Piaf, ou Valse à mille temps– – « J’ai dit à Brel : chante-la toi-même ! ». Son seul regret : que le producteur d’un de ses disques ait refusé la chanson Dis, quand reviendras-tu ? de Barbara, alors débutante… En 1957, elle sort son premier album : Colette Renard chante Paris avec des titres notoires comme Nini peau d’chien ou Les Feuilles mortes. L’œuvre obtient le grand prix du disque de l’Académie Charles Cros.

En 1958, elle enregistre Chansons gaillardes de la vieille France, s’installant dans le paysage musical comme l’une de ses interprètes les plus audacieuses et impertinentes. À la fin des années 1950, les tubes se ramassent à la pelle. : Zon zon zon, Tais-toi Marseille, Ça c’est de la musique, Sa casquette, Envoie la musique. Une moisson aussi éclatante que dense, riche qu’éclectique. Elle passe onze fois à l’Olympia, chantant l’amour avec gourmandise, osant aussi détourner les comptines enfantines. On salue sa diction lente, nette, incisive et qui peut aussi s’habiller de chair et d’émotion. Avec son physique de femme bien comme il faut au sourire en coin du trottin parisien, elle n’hésite pas à interpréter les vers les plus grivois. Le chant canaille des macs d’honneur et des filles de petite vertu et grand cœur lui va comme un gant. On ne compte plus, au mitan des années 60, les albums de poèmes ou ritournelles libertines, les titres polissons ou les chansons galantes. La chanteuse est audacieuse, libre comme l’air, détachée des carcans. Avec une inusable énergie décomplexée et l’aide de son complice Guy Breton, elle magnifie le répertoire paillard. Comme l’illustre son classique Nuits d’une demoiselle, qui aligne des dizaines de métaphores sexuelles virtuoses. « Que c’est bon d’être demoiselle », s’émerveille-t-elle en racontant ses nuits : « Je m’fais sucer la friandise, je m’fais caresser le gardon, j’me fais empeser la chemise, je m’fais picorer le bonbon, je m’fais frotter la péninsule, je m’fais béliner le joyau, j’me fais remplir le vestibule, je m’fais ramoner l’abricot… ». L’effet est irrésistible et délicieux.

À la fin des années 60, la vague yé-yé éloigne la chanteuse de la lumière. Peu lui importe : elle continue à sortir des disques aux faibles échos et se produit en première partie de Georges Brassens à Bobino en 1976. En 1998, elle publie son autobiographie, Raconte-moi ta chanson. Son dernier album, Ceux qui s’aiment, en 2002, paré de beaux atours poétiques, porte la marque d’auteurs et compositeurs de renom, comme François Rauber, compagnon de Brel, ou Michel Rivgauche. Dans la foulée, elle fait sa dernière apparition sur scène au théâtre Déjazet à Paris. Aussi présente au cinéma et à la télévision, elle tournera dans six films, donnant la réplique à Charles Vanel dans Un roi sans divertissement en 1963 ou à Yves Montand dans IP5, et dans une dizaine de téléfilms dont un épisode du Commissaire Maigret avec Bruno Cremer. Depuis 2004, elle campait le truculent personnage de Rachel Lévy, une grand-mère veuve d’origine juive polonaise, dans Plus belle la vie. Regain inattendu de popularité pour celle qui rêvait depuis son plus jeune âge d’être une comédienne reconnue.

Dominique PARRAVANO

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