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Coluche : C'est l'histoire d'un candidat...

Publié le 22 novembre 2020

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Le 30 octobre 1980, Coluche se lance dans la course à l'Elysée dans le but de donner la parole aux sans-voix. Candidat “pour rire” au début, le trublion va vite moins amuser la classe politique…

Le dimanche 19 mai 1974, Valéry Giscard d'Estaing devient le troisième président de la Ve  République. Alors que l'allocution du leader de la gauche, François Mitterrand – perdant pour la deuxième fois consécutive –, se fait attendre, Paul Lederman, célèbre imprésario du spectacle, lance sa nouvelle pépite, un certain Michel Colucci, sur le plateau télévisé de Guy Lux. Le style de l'humoriste, ce soir-là, fait mouche. Le phénomène Coluche est né.


Sept ans plus tard, « VGE » traverse une fin de mandat difficile avec les ricochets des deux crises pétrolières. Le nombre de chômeurs franchit la barre du 1,5 million, l'inflation annuelle dépasse les 13 %, un attentat antisémite rue Copernic, à Paris, alourdit le climat… Mais, surtout, le président est empêtré dans une affaire dont il ne se remettra jamais, celle des diamants de l'empereur Bokassa. Affaibli, Giscard d'Estaing s'enferme dans sa superbe et perd le contact avec les Français.

Un boulevard s'ouvre alors pour Coluche qui décide de porter sa voix dans le débat présidentiel. Une idée dont la paternité reviendrait à son ami cinéaste, Romain Goupil. Il pense ainsi contourner la censure dont l'humoriste est victime après son renvoi de Radio Monte Carlo par le directeur de la station, Michel Bassi – qui fut, en 1976, le conseiller en communication du président Giscard… Avec cette campagne électorale, Coluche trouve le moyen d'occuper la scène d'une façon inattendue !

« Jusqu'à présent, la France était coupée en deux, avec moi elle sera pliée en quatre ! » : le 30 octobre 1980, au théâtre du Gymnase, à Paris, Coluche annonce ainsi sa candidature à l'élection présidentielle. Écharpe tricolore d'élu en bandoulière sur sa salopette rayée et foulard de titi parisien, l'humoriste lance aux journalistes qu'il est le seul candidat qui n'a aucune raison de mentir : « Je m'adresse à ceux qui ont voté à gauche pendant trente ans pour rien.

Car, malheureusement, elle n'a rien fait. Je fais partie de ceux qui ont mis pas mal d'espoir dans la gauche.

L'humoriste craint la réélection de Giscard. Dès 1978, l'union de la gauche a volé en éclat après l'échec des négociations sur la réactualisation du programme commun : en 1981, il y aura donc plusieurs candidats de cette tendance pour affronter le président sortant. Socialistes et communistes se renvoient la responsabilité de cet échec, ce qui renforce Giscard. Si le candidat souhaité par les sympathisants socialistes est Michel Rocard, c'est pourtant François Mitterrand qui est à nouveau désigné. Tous les soirs, dans son spectacle du théâtre du Gymnase, Coluche raille ce dernier, arguant qu'il a « peut-être raté le certificat d'études », mais que lui ne l'a « pas tenté trois fois » !

Le lendemain de son annonce, Coluche est l'invité du Crible, sur Antenne 2. Il se revendique comme le candidat des abstentionnistes. Il n'a pas de programme et veut relayer les revendications des gens qui ne sont pas entendus par les hommes politiques. Il a déjà le souci (bien avant la création des Restos du cœur) de s'occuper des pauvres et des déshérités. Sur le plateau, sa maîtrise se fait moins souveraine que sur scène… Il peine à convaincre, bafouille, exhorte les téléspectateurs à lui « envoyer leurs idées », dénonce la situation de Manufrance (une usine qui vient de déposer le bilan) et houspille la répression. Mais la sauce prend. Des comités coluchiens anarcho-rigolards et des ralliements hétéroclites fleurissent partout : des artistes comme Eddy Mitchell ou Michel Sardou, mais aussi Gérard Nicoud (secrétaire général de la Confédération intersyndicale de défense et d'union nationale des travailleurs indépendants), ou des intellectuels comme Pierre Bourdieu

16 % D'INTENTIONS DE VOTE…

Si, au départ, tout le monde pense à une farce, la candidature de Coluche est vite prise au sérieux. Le 14 décembre, c'est la déflagration : un sondage du Journal du Dimanche le crédite de 16 % des intentions de vote (Mitterrand est à 18 %) ! Sa candidature serait plébiscitée par les jeunes et les ouvriers. La fièvre monte alors dans les hautes sphères… À la radio et à la télévision, on arrête de l'inviter. Il reçoit même des menaces de mort anonymes. L'heure n'est franchement plus à la rigolade.

LA BLAGUE DE TROP ?

La pression monte encore d'un cran lorsque René Gorlin, son régisseur-lumières depuis sept ans, est découvert sur un terrain vague, au bord de la Marne, exécuté de deux balles dans la nuque… Si, après de longs mois d'enquête, la brigade criminelle conclut qu'il a été victime d'un drame passionnel, à l'époque, quoi qu'il en soit, Coluche le prend comme un avertissement. Et il le vit mal. Il reçoit aussi une lettre de menace d'un groupe clandestin d'extrême droite, Honneur de la police, alors que son film L'Inspecteur la Bavure, de Claude Zidi, sort sur grand écran. Ce commando avait déjà revendiqué l'assassinat de l'activiste Pierre Goldman, ainsi que d'autres attentats. L'affaire prend décidément un mauvais tour. La préfecture de police de Paris surveille le domicile de l'humoriste.

La « farce » du début vire peu à peu à l'affaire d'État. Les partis politiques font pression sur les maires afin qu'ils ne parrainent pas le trublion. Les médias le boudent. L'exécutif, via le ministre de l'Intérieur de l'époque, Christian Bonnet, enquête sur Coluche et livre à la presse ses faits passés de délinquance. Quant à la volonté de l'humoriste d'agréger les petits candidats pour réunir les 500 signatures nécessaires à une candidature légale, elle fait chou blanc…

Alors, Coluche, las, baisse les bras et écrit à son directeur de campagne Romain Goupil : « Quand les uns font bloc et les autres font silence, ils créent un gros trou entre le public et le candidat, ce qui est le meilleur moyen de faire taire le candidat. » La messe est bientôt dite. Après un début de grève de la faim dans le but de dénoncer la censure médiatique à son égard, l'humoriste est épuisé. Il annonce son retrait le 7 avril 1981 lors d'une conférence de presse au Palais de l'Europe, à Strasbourg.

Fidèle à son personnage, le fantaisiste déclare : « À partir du moment où ça ne me faisait plus rire, ça se gâtait, car je ne voyais pas comment j'allais faire rire les autres. » Dans la foulée, il prend position pour François Mitterrand. Le soir du 10 mai 1981, il est d'ailleurs au siège du parti pour célébrer la victoire du candidat socialiste. Les choses « sérieuses » vont pouvoir (re)commencer pour lui…

Dominique PARRAVANO

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