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Coluche : Comment les Renseignements Généraux l’ont démoli !

Publié le 2 janvier 2020

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© BESTIMAGE Coluche

Candidat pour rire à l’élection présidentielle de 1981, Coluche, crédité de 16 % d’intentions de vote, devient pour les politiques la cible à abattre.

Comme chaque mois de novembre, les Restos du cœur ont rouvert leur porte. Prévus à l’origine pour un hiver, ils ont aujourd’hui 35 années d’existence. Devenus une institution, ils sont l’ultime recours de ceux qui n’ont plus rien. La saison dernière, 900 000 personnes ont été accueillies dans les 2013 centres répartis dans tout l’Hexagone, et 133,5 millions de repas ont été distribués. Un succès qui n’aurait sans doute pas ravi son créateur, tant il est le signe d’une précarité galopante.

Hiver 1983, Coluche, en tournée avec le Grand Orchestre du Splendid, confie à l’un de nos reporters : « T’as vu, on se pèle ce soir… Et dire qu’il y a des pauvres mecs qui ne savent pas où dormir et qui n’ont rien à claper. On est en France, merde, faut faire quelque chose ! » En décembre 1985, le premier resto, une tente sur un terrain vague du 19e arrondissement de Paris, voyait le jour.

A l’époque, ce projet dont il ne verra que les débuts – le 19 juin suivant il succombe à un accident de moto – est sa planche de salut. En sauvant des vies, c’est aussi la sienne qu’il sauve. En effet, depuis cinq ans, l’amuseur de génie n’est plus que l’ombre de lui-même, un fantôme tout juste revenu de l’enfer.


Tout a commencé par une farce, un soir d’octobre 1980. La France se prépare alors à élire son président, un sujet de choix pour le clown à la salopette rayée qui, sur scène, déclare : « Comme on a voté pendant trente ans pour des gens compétents et intelligents, je propose que l’on vote maintenant pour un imbécile qui n’y connaît rien, c’est-à-dire moi. »

Coluche candidat ! C’est si invraisemblable que personne n’y croit, à commencer par le principal intéressé. Très vite pourtant, il se prend au jeu. Il veut faire bouger les choses, tenir un autre discours que la langue de bois politicienne, et ça paye ! Un sondage le crédite même de 16 % d’intentions de vote ! Pas assez pour être élu, mais suffisamment pour inquiéter les deux autres candidats, Valéry Giscard d’Estaing qui se représente, et François Mitterrand. « Ce clown va saboter toutes nos chances » aurait pesté ce dernier. Quant au chef de l’état, il est persuadé que l’humoriste, avec son discours ancré à gauche, œuvre pour son adversaire. Il n’a alors qu’une idée en tête : décourager ce bouffon qui menace sa réélection. Le « dossier Coluche » est mis entre les mains des RG. Dans le livre que leur a consacré Nicolas Beau et Olivier Toscer, Dans l’œil des RG, récemment paru chez Robert Laffont, la commissaire Brigitte Henri témoigne : « Il fallait enquêter sur ses appuis, savoir quelles étaient ses véritables intentions, etc. » Tel l’ennemi public n° 1, Michel est l’objet d’une filature de chaque instant. Une voiture est postée devant chez lui, tous ses déplacements sont surveillés, jusqu’à son téléphone qui est mis sur écoute. Son passé est fouillé. Plus jeune, il a été arrêté pour vol et a fait plusieurs séjours en prison lors de son service militaire. Rien de très grave, mais tout est bon pour briser l’image de cet empêcheur d’être élu en rond. En décembre 1980, L’Express, informé par les RG, lui consacre un dossier accablant, intitulé « la Vraie Nature de Coluche ».

L’entreprise de sape commence à porter ses fruits d’autant que, un mois plus tôt, René Gorlin, le régisseur lumière de Michel, est retrouvé assassiné. Dans l’entourage de l’humoriste on n’en mène pas large. « Si jamais c’est politique, les types se sont trompés, ils l’ont buté et donc le prochain c’est moi ! », se dit Jean-Michel Vaguelsy, secrétaire de l’artiste. Coluche aussi s’interroge. « Je ne sais pas si c’est lié à la campagne, mais si c’est le cas, ça va leur retomber sur le nez parce que je n’ai pas l’intention de me taire », déclare-t-il à la presse.

Très vite les policiers découvrent que Gorlin a été victime d’un crime passionnel. Mais ils ont ordre de faire traîner l’affaire, histoire de semer le doute parmi les proches de Michel. Ce dernier s’accroche. Il fait croire à tout le monde qu’il a les cinq cents signatures d’élus requises pour se présenter. En vérité il n’en a que onze, mais cela, étrangement, les RG l’ignorent. Ils vont donc accentuer la pression. Comme le révèle un policier : « Il fallait lui faire réellement peur, le menacer physiquement, ou sur ses véhicules, notamment ses motos, ou chez lui. »

De petits cercueils arrivent chez lui, dans le 16e arrondissement, par la poste. Des lettres signées « Honneur de la police », un groupuscule armé d’extrême-droite qui a déjà revendiqué plusieurs attentats, lui promettent la mort atroce de sa femme et de ses enfants. Atteint dans ce qu’il a de plus cher, Coluche panique. Il ne dort plus, devient paranoïaque, voit des traîtres partout. C’est un homme démoli qui, le 16 mars 1981, décide de se retirer de l’élection. Cela ne suffira pas à faire changer d’avis Véronique, sa femme, qui le quitte avec leurs deux fils.

La descente aux enfers s’accélère. Profondément déprimé, Michel sombre dans l’alcool, s’abîme dans les drogues, comme il le confiera dans Le Jeu de la vérité, en mai 1985 : « J’ai goûté exactement tout ce qui existe. […] J’ai mis le nez dedans, et puis après j’ai mis la tête, j’en ai eu plein les oreilles. » La farce a viré au cauchemar. Ironie du sort, malgré tous ses efforts, Valéry Giscard d’Estaing ne sera pas réélu…

Lili CHABLIS

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