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Corneille : Toute sa famille décimée sous ses yeux !

Publié le 29 octobre 2016

En une nuit d’avril 1994, le chanteur, rescapé du génocide  rwandais, a tout perdu. Corneille raconte ce moment d’épouvante…

«Écrire cette douleur passée, c’était mettre des petites cuillerées de pili-pili sur la chair d’une plaie encore fraîche que je voulais à tout prix croire fermée. » C’est par cette image forte que Corneille débute le récit déchirant de son incroyable existence.

Dans Là où le soleil disparaît, qui vient de sortir chez XO éditions, le chanteur a décidé de se livrer sans retenue pour enfin laisser l’enfer derrière lui et peut-être réussir à tourner la page. Certes, son passé de souffrances, il l’a déjà évoqué au détour de certaines interviews, mais par bribes, sans parvenir tout à fait à décrire l’indescriptible. En une nuit d’avril 1994, ce rescapé du génocide rwandais a tout perdu.

De cette douleur brûlante, Corneille a fait une force. S’il avait effacé ces horreurs de sa ligne de vie, il serait sans doute passé à côté du bonheur, constate-t-il en préambule de son récit. Cet équilibre retrouvé auprès de son épouse, Sofia, et de leurs deux enfants, Merik, 6 ans, et Mila, 10 mois, ce survivant en savoure chaque moment avec une intensité rare. « Alors on vit chaque jour comme le dernier, et vous feriez pareil si seulement vous saviez… », fredonnait-il en 2003.

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Ses démons, il avait alors choisi de les évoquer en chanson. Le succès est au rendez-vous, et l’album Parce qu’on vient de loin s’écoule à un million d’exemplaires. Mais à la lecture de cette autobiographie poignante, on mesure vraiment toute l’horreur que cet artiste à la sensibilité à fleur de peau a vécue.

Né en Allemagne d’un père tutsi et d’une mère hutu, Cornelius Nyungura (son vrai nom) passe ses jeunes années à Fribourg-en-Brisgau, non loin de la frontière française, jusqu’à ce que ses parents, tous les deux ingénieurs, décident de retourner au pays. Sous le régime du Hutu Juvénal Habyarimana, toute la famille vit dans une maison coquette de Kigali, avec des domestiques à demeure. Mais son père ne porte pas le gouvernement dans son cœur et décide de s’engager politiquement dans l’opposition.

Et en avril 1994, le génocide des Tutsis commence. Un carnage sans nom : des villages entiers sont rayés de la carte. C’est dans la nuit du 15 avril, à 2 h du matin, que sa maman entrouvre la porte de sa chambre et lui demande de se lever. Le jeune homme, alors âgé de 17 ans, croise dans le couloir un soldat et comprend le drame qui est en train de se jouer. Toute sa famille prend place sur le canapé du salon : ses parents, Émile et Pascasie, ses deux petits frères, Christian et Florian, ainsi que sa sœur, Delphine.

“Cafards”

Corneille les rejoint, tremblant, affolé à la vue d’un autre soldat armé d’une kalachnikov qui s’adresse à son père : « Cachez-vous des cafards ici ? », le surnom donné aux Tutsis par leurs ennemis Hutus. Émile, avec aplomb, répond que non. Un mensonge éhonté, car il y a trois jours, alarmé par des coups de feu, il est allé porter secours aux voisins d’en face, ramenant chez eux leur petit garçon, unique survivant d’une tuerie perpétrée par les partisans du régime d’Habyarimana.

Le premier coup de feu éclate. Émile pousse un cri déchirant avant de s’effondrer sur le sol. Corneille a le réflexe de se cacher derrière le canapé pendant que les soldats vident leurs chargeurs. Soudain, c’est le silence, troublé par un dernier souffle, celui de Delphine, sa petite sœur, qui rend l’âme à quelques mètres de lui.

Quand le miraculé, sous le choc, sort de sa cachette, il découvre avec effroi les corps sans vie des êtres qu’il chérit plus que tout. Les tueurs ont pris la fuite, laissant derrière eux leurs victimes gisant dans leur sang : « Les bourreaux sont partis, tels de lâches fantômes. […] Lâche fantôme, je le suis aussi. Je n’ai pas ressuscité ma petite sœur et j’en ai l’esprit glacé », écrit Corneille, encore tout à la douleur de cette indescriptible tragédie.

Qui étaient en réalité ces hommes ? Il aura fallu vingt-deux ans pour qu’il ait le courage de révéler le terrible quiproquo qui a fait basculer sa vie, comme il s’en explique au Parisien : « En fait, mon père leur a menti alors qu’il n’aurait pas dû. Les deux soldats étaient des membres du Front patriotique rwandais, celui des Tutsis. Mais il a cru que c’était des Hutus, qui contrôlaient alors la ville. Du coup, il a dit qu’on ne cachait pas de Tutsi et qu’au contraire on soutenait le régime hutu. Et là, ils ont commencé à tirer. »

Après cette nuit cauchemardesque, le jeune homme, hagard, traverse à pied le pays en guerre d’est en ouest jusqu’au Congo. Puis, par on ne sait quel miracle, il réussit à rejoindre l’Allemagne, où il est recueilli par des amis de son père.

De ses parents et de ses frères, il ne lui reste plus que quelques clichés devant lesquels il se recueille chaque 15 avril. À son grand désespoir, il n’a malheureusement aucune photo de Delphine, sa sœur, ce petit ange qui a filé « aux cieux ».

Un jour prochain, Corneille retournera au Rwanda comme il se l’est promis : «Je dois fouler la tombe des miens. Je suis parti trop vite. J’ai presque eu le sentiment de les avoir abandonnés là-bas.»
Sophie Marion

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