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Danielle Darrieux : La “fiancée de Paris” était une star malgré elle

Publié le 27 octobre 2017

Danielle Darrieux qui nous a quittés à l’âge de 100 ans rêvait de soigner les enfants en Afrique.

«Quand j’avais 25 ans, je me souviens très bien, je me suis regardée dans la glace et je me suis dit : “L’an 2000 ? Je serai morte !”», s’amusait-elle souvent.

Le 1er mai dernier, elle soufflait ses 100 bougies, toujours aussi joyeuse et alerte, malgré sa récente cécité…

Et puis, mardi 17 octobre, en son domicile de Bois-le-Roi dans l’Eure, cette immense comédienne s’est endormie pour ne plus se réveiller.


Elle détestait être une star mais aimait ce métier qu’elle n’avait pas choisi, parce qu’il lui permettait d’apporter «du divertissement et parfois du bonheur aux autres.» Belle, rebelle, se moquant du qu’en-dira-t-on, elle a connu son premier amour à 17 ans, et son dernier à 80, cette drôle de dame au sourire enchanteur n’a pas seulement marqué l’histoire du cinéma.

Toute son existence est une formidable leçon : «Aimez la vie, elle finira par vous le rendre un jour.» Telle aurait pu être sa devise…

Ingénue

Une vie qui commence pourtant bien mal. Elle n’a en effet que 7 ans, quand son père, ophtalmologue à Bordeaux et brillant pianiste amateur, meurt. Sa mère, une cantatrice polonaise, abandonne alors sa carrière et s’installe à Paris où elle donne des cours de chant pour élever ses trois enfants.

Danielle, dotée d’une oreille sûre et d’un joli brin de voix, ne se rêve pourtant pas en artiste. Non, plus tard, comme son idole, le docteur Schweitzer, elle ira en Afrique soigner les malades.

Elle a 14 ans quand des amis de sa mère informent cette dernière qu’un producteur recherche un visage inconnu pour son prochain long-métrage. Pour l’adolescente, Le bal, dont elle devient l’héroïne, n’est qu’un jeu. Mais le film fait un carton, et du jour au lendemain, propulse Danielle au rang de vedette.

Les réalisateurs s’arrachent cette beauté espiègle qui enchaîne alors les rôles d’ingénues dans des comédies sentimentales. Elle n’a cependant aucune intention de faire carrière dans le cinéma et, refusant de suivre des cours d’art dramatique, entre à l’École commerciale…

En 1934, sur le tournage de L’or dans la rue, elle rencontre celui qui va la faire changer d’avis : le réalisateur Henri Decoin. Elle a 17 ans, lui 44, mais qu’importe puisqu’ils s’aiment ! Elle l’épouse un an plus tard. Il lui offre des rôles sur mesure, au théâtre dans Jeux dangereux, et au cinéma dans Abus de confiance (1937), Retour à l’aube (1938), faisant éclore la femme et la comédienne qui, sous sa houlette, prend une nouvelle dimension.

«C’est à lui et à lui seul que je dois d’être ce que je suis devenue», dira-t-elle, reconnaissante. Repérée par les gros studios américains, «la fiancée de Paris», comme on la surnomme, part s’installer à Hollywood avec son mari, après avoir signé un contrat mirobolant avec Universal.

Danielle est en passe de devenir une star internationale, mais ce n’est pas ce qu’elle ambitionne. Elle s’ennuie tant, qu’elle finit par rompre son engagement et rentrer en France. En 1941, toujours sous la direction d’Henri, elle tourne pour la Continental, une compagnie française passée sous la coupe des nazis, Premier rendez-vous.

Ce sera le dernier pour le couple, qui divorce la même année. En effet, Danielle est tombée sous le charme ravageur de Porfirio Rubirosa, flamboyant ambassadeur de la République dominicaine. Elle lui dit «oui», en 1942. Cette même année, «Rubi», accusé d’espionnage par la Gestapo, est arrêté et fait prisonnier en Allemagne.

Éperdument amoureuse, l’actrice cède alors au chantage de la Continental :
si elle veut revoir son mari vivant, elle doit continuer à travailler pour la compagnie. Elle accepte de jouer dans deux longs-métrages et fait, avec d’autres artistes français, le fameux «voyage à Berlin», ce que certains auront du mal à lui pardonner. Enfin, elle parvient à faire libérer Rubi, et quitte alors la Continental, pour se réfugier sous un nom d’emprunt à Megève, puis dans la région parisienne.

Le couple vit alors une parenthèse enchantée, qui s’achève en 1947, comme le racontera Danielle à Paris Match : «Nous sortions beaucoup, nous faisions la foire. Rubi était exquis mais il aimait trop les femmes. Quand j’ai découvert une de ses incartades, j’ai demandé le divorce.» Taxée de «collabo», Danielle peine à retrouver du travail. «J’ai dû me justifier cent deux fois, même devant le bureau d’épuration.»

Elle renoue cependant avec le succès à la fin des années 40, grâce à Claude Autant-Lara, qui lui offre la vedette dans Occupe-toi d’Amélie. Elle navigue alors entre Paris et Hollywood, où Joseph Mankiewicz la fait jouer au côté de James Mason dans L’affaire Ciceron. En 1950, elle fait une rencontre déterminante avec l’immense Max Ophüls. Admirant «ce sourire qui ne sourit pas qui pleure et qui fait pleurer», le cinéaste en fait son héroïne. Avec lui, elle tourne trois chefs-d’œuvre, La ronde, Le plaisir et Madame de… qui restera son film préféré.

Tragédienne

À presque 50 ans, Danielle est une beauté que ni les années ni les abus (elle avouait alors boire comme un trou, et fumer deux paquets par jour) n’ont ternie. L’espiègle ingénue est devenue une formidable tragédienne qui inspire Julien Duvivier, Claude Chabrol, Henri Verneuil…

Dans les années 60, la star élargit sa palette, se partageant entre la télévision, le cinéma et le théâtre. L’artiste est comblée, la femme aussi. Depuis 1948, elle a retrouvé l’amour grâce au scénariste Georges Mitsinkidès qu’elle épouse. «J’étais sa seule préoccupation, a-t-elle confié à Paris Match. Il aurait pu écrire et me faisait d’ailleurs croire qu’il rédigeait ses œuvres posthumes. Ensuite, notre petit est né. Georges était exclusif. Il n’aimait que Mathieu et moi.»

Ce fils, qu’ils adoptent en 1957, sera le grand bonheur, mais aussi l’inconsolable chagrin de la comédienne : en 1997, il décède à l’âge de 40 ans, en laissant deux enfants. Danielle, veuve depuis 1991, est désespérée, même si elle n’en laisse rien voir. «Ne pas montrer ses peines est à mon sens une grande politesse face au monde», expliquait-elle encore. Mais la vie a perdu tout son sel. «Me flinguer ou me supprimer à coups d’alcool et de cigarettes me semblait la seule issue.»

C’était sans compter sur ces rencontres miraculeuses qui surviennent quand on s’y attend le moins. Jacques Jenvrin, musicien, est de 20 ans son cadet. ça tombe bien, Danielle a toujours fait beaucoup plus jeune que son âge… Sans chirurgie esthétique, ou presque, comme elle l’avouait toujours à notre confrère de Paris Match : «J’ai fait une bricole à mon ou, il ressemblait à un vieux paillasson dégueulasse.» Celui qu’elle surnomme son «ange», la ramène à la vie.

Après six années sans jouer, DD fait, en 2002, un flamboyant retour sur grand écran, dans 8 Femmes, de François Ozon, au côté de Catherine Deneuve, «sa fille spirituelle», rencontrée sur Les demoiselles de Rochefort de Jacques Demy. L’année suivante, à 86 ans, elle remonte sur les planches, dans Oscar et la dame en rose. Ce superbe seul-en-scène d’Éric-Emmanuel Schmitt lui vaudra un Molière… C’est toi, c’est tout, de Jacques Santamaria, sera son dernier tournage.

À 93 ans, Danielle aspire à autre chose. Elle navigue entre le Morbihan, où vivent Sylvie, sa belle-fille, et ses petits-enfants, et la Normandie et rêve d’acheter un camping-car pour faire le tour d’Europe. Elle n’aura, hélas, pas eu le loisir d’accomplir cet ultime voyage…

Lili CHABLIS

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