France Dimanche > Actualités > David Martin : “Mon père m’a élevé à la dure”

Actualités

David Martin : “Mon père m’a élevé à la dure”

Publié le 26 octobre 2017

Cuisinier et comédien , David Martin remercie son père de lui avoir “botté le cul”.

En flânant boulevard de Strasbourg, un visage accroche mon regard : je crois voir Jacques Martin sur une affiche de la pièce Coup de feu !, ornant la façade du théâtre L’Archipel, où elle se jouera jusqu’au 18 novembre. C’est pourtant impossible !

Le créateur de L’école des fans est mort il y a dix ans. Et en regardant le cliché de plus près, je m’aperçois qu’il ne s’agit pas, bien sûr, du célèbre animateur mais de son fils aîné, David, auquel nous avons demandé de commenter l’album photo familial.

France Dimanche : Dans Coup de feu ! vous jouez votre propre rôle.

David Martin : L’idée de cette pièce me trottait dans la tête depuis deux ans. Je ne pouvais pas l’écrire tout seul, alors j’ai fait appel à des professionnels, Claudine Barjol et Bruno Le Millin qui l’ont finalisée en un mois et demi.


F.D. : Au dernier acte, vous interpellez votre père, Jacques Martin.

D.M. : Au départ, je m’étais promis de ne pas parler de lui. C’est l’histoire de deux célibataires, malheureux en amour, chômeurs, en pleine crise de la cinquantaine. Mais comme 90 % des chansons que nous interprétons sont de lui, tirées d’une comédie musicale, Petitpatapon, qu’il avait écrite en 1968, l’idée de le faire intervenir s’est imposée à moi, parce que nos chers disparus restent avec nous, comme s’ils étaient penchés sur notre épaule. Ma mère, Annie, est morte en 1997, mon père en 2007. Je pense à eux chaque jour, dans les gestes du quotidien. Si je ne vais pas fleurir leurs tombes, en revanche, quand je cuisine, Jacques est avec moi, comme s’il me surveillait.

F.D. : (Nous lui présentons un jeu de photos où il est en compagnie de sa mère, Annie, et de sa sœur Élise).

D.M. : Oh ! Comme maman était belle ! Je ne me souvenais plus de cette séance. Nous vivions alors en banlieue parisienne, à Bougival. C’était en 1967, mes parents étaient déjà séparés. Ma sœur Élise va être bouleversée quand elle verra cette image dans votre journal.

F.D. : La même année, on voit votre père au volant de son bolide…

D.M. : Je m’en souviens bien ! Mon père m’emmenait en gala avec lui dans cette Jaguar Type E, couleur bleu nuit. Elle tombait souvent en panne. Il était accompagné de ses musiciens Kiki (Bob Quibel) et Popov (Jean Baitzouroff). Moi, j’avais une envie irrésistible de monter sur scène, je devais avoir 7 ou 8 ans. En coulisses, je répétais le texte dans ma tête.

F.D. : Votre père s’occupait-il bien de vous ?

D.M. : J’ai eu plus de chance que mes sept frères et sœurs et j’ai partagé plus de choses avec lui. Il s’est vraiment occupé de mon éducation et il y avait du boulot ! Il venait me chercher à la maison tous les jeudis, avec mon carnet de notes. J’ai souffert ! À 6 ans, je ne savais ni lire ni écrire. À 15 ans, j’écrivais «couilles» avec un «k», comme je le raconte sur scène. Au restaurant, il me disait : «Tu mangeras ce que tu pourras déchiffrer sur la carte.» Qu’est-ce que j’ai pu avaler comme pain beurré ! Chez lui, il avait une vraie bibliothèque, une pièce avec trois pans de murs couverts de livres. Il me les montrait du doigt : «Tu sortiras quand tu auras tout lu !»

F.D. : Une éducation à la dure…

D.M. : Il m’a aidé à apprendre à force de coups de pied au cul. Je n’étais pas malheureux. Il s’était cultivé tout seul. C’est ce qui m’a décidé à suivre ma voie. Je suis entré à 15 ans comme apprenti chez Troisgros. J’ai obtenu mon CAP dans un trois étoiles.

F.D. : Autre photo, celle de la remise de la Légion d’honneur à votre père.

D.M. : En 1999, il est décoré par Jacques Chirac. Je reconnais le salon d’honneur : j’ai fait mon service militaire à l’Élysée, quarante-huit heures sous Giscard, le reste sous Mitterrand. J’ai eu plus de chance que d’autres : je n’ai pas perdu mon temps. Le chef cuisinier avait eu une excellente initiative, il prenait dans les brigades de l’Élysée et Matignon des jeunes qui avaient fait leur apprentissage chez des chefs étoilés.

F.D. : Une fois libéré de vos obligations militaires, vous avez cherché un emploi chez un chef ?

D.M. : Non, j’ai traversé l’Atlantique à la voile. Et je me suis arrêté au Venezuela, à Caracas, où j’ai ouvert mon premier restaurant, El barrio francés.

F.D. : Sur ce cliché, vous êtes en cuisinier aux côtés de votre père, à Paris.

D.M. : C’était en 1997, ma mère venait de mourir. Nous étions derrière l’Empire, dans mon premier restaurant parisien, L’introuvable, une affaire qui m’a coûté très cher. Je n’étais pas prêt. Mon père était derrière moi, il me poussait, mais deux mois après l’ouverture, des attentats – déjà – ont vidé le restaurant. J’ai dû arrêter au bout de dix-huit mois. Mon père m’a aidé à faire face à mes dettes que je lui ai remboursées jusqu’au dernier centime !

F.D. : (Nous lui montrons plusieurs photos représentant la tribu Martin).

D.M. : J’ai été le plus chanceux de tous, je suis arrivé à une époque de sa vie où il était plus disponible. L’autre soir, une heure avant le spectacle, mon frère Jean-Baptiste [fils de Danièle Évenou, ndlr] est venu m’embrasser. Il joue au théâtre du Splendid dans une pièce qui a beaucoup de succès. Je me souviens bien de la maison de Tourrettes-sur-Loup dans laquelle ces photos ont été prises, nous nous y retrouvions pour les vacances.

F.D. : Et voici la photo du théâtre de l’Empire soufflé par une explosion.

D.M. : Cette salle a été la maison de mon père pendant vingt ans. En 2005, quand la chaudière a explosé, cela a été un choc pour lui. J’étais alors en Asie. Il ne m’en a jamais parlé. C’était un souvenir trop douloureux, sans doute.

F.D. : Comédien trois soirs par semaine, vous êtes en cuisine le reste du temps ?

D.M. : J’ai mis en vente mon restaurant parisien, mais je cherche une autre adresse. J’ai toujours mon restaurant de Siem Reap, Le Malraux, au Cambodge. Avec mes deux associés, nous proposons de la cuisine française pour les touristes qui viennent voir les temples.

Dominique PREHU

À découvrir