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 par la mort de Johnny !

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Renaud : Anéanti
 par la mort de Johnny !

Publié le 23 janvier 2018

Alors que Renaud vient d’achever la tournée que personne n’espérait plus, son jumeau, David Séchan nous parle, en exclusivité, de cette moitié pas tout à fait comme les autres…

Jumeau de l’artiste, David a toujours préféré l’ombre, laissant la lumière à son illustre frère. Aujourd’hui pourtant, c’est à nous qu’il fait partager en images (photographe étant son premier métier) l’intense émotion de la dernière tournée de son frangin, Le Phénix Tour 2016-2017. Toutes ses photos sont rassemblées dans un magnifique ouvrage, Renaud, Tournée générale ! (éditions Gründ). L’occasion pour David d’évoquer pour nous sa relation avec la star.

France Dimanche : Pourquoi avez-vous suivi votre frère sur sa dernière tournée ?

David Séchan : Mon métier de photographe me passionnait, mais je l’avais abandonné pour aller travailler avec Renaud, qui venait de créer une société d’édition musicale et avait besoin de quelqu’un. Voilà trente ans que j’exerce ce beau métier. Et puis il y a eu sa résurrection, qui a été pour moi, comme pour tous ses proches, un vrai miracle. Car, sincèrement, je le pensais perdu. Je n’aurais pas parié un centime qu’il referait un disque, et encore moins une tournée. Du coup, ému par ce phénix qui renaissait de ses cendres, j’ai voulu immortaliser ce qui restera peut-être sa dernière tournée. Au départ, je ne souhaitais pas publier ces clichés, et puis j’ai rencontré mon coauteur, Stéphane Loisy, qui m’a soufflé l’idée, et j’ai dit « banco » ! Je suis heureux de l’avoir fait, que le livre se vende ou non.

F.D. : Ce qui n’a pas dû être évident, car on comprend, en lisant la préface de Renaud, qu’il n’était au courant de rien.

D.S. : Oui, et sa préface est extraordinaire, car elle dit tout de ce projet. J’ai dû lui mentir par omission, évidemment, et même me cacher. Mais comme j’ai couvert près de 25 dates, à le photographier au pied de la scène, en coulisses, en répétition, il a quand même fini par se douter de quelque chose. Et puis, du fait de sa dépression et de son addiction à l’alcool, il avait beaucoup grossi, lui qui avait toujours été très beau et svelte. Donc il ne supportait plus qu’on le photographie. « Paparazzé » à de nombreuses reprises, il se méfiait. Moins de moi – peut-être aurait-il dû ? [Rires] En tout cas il est très content du résultat. C’est ce que je voulais, car j’estime l’avoir saisi tel que je l’aime, humain, sensible et beau.

F.D. : Qu’en a-t-il pensé ?

D.S. : C’est quelqu’un de pas très bavard, plutôt un taiseux, donc il a juste dit : « Ouais, super ! » Mais je suis sûr que ça lui fait plaisir, sinon il me l’aurait fait savoir.

F.D. : Avez-vous toujours été proches ?

D.S. : Oui, fatalement. On a été élevés ensemble, on était habillés de la même manière, on nous disait : « Les jumeaux, à table ! » À l’adolescence, on avait beau avoir les mêmes copains, on s’est un peu éloignés. Lui est assez vite parti dans un monde artistique, et commençait d’ailleurs à écrire ses premières chansons. Pour ma part, j’étais plutôt sportif, ce qui n’a jamais été son cas. Un peu plus tard, je me suis essayé à la batterie, mais j’étais le plus mauvais batteur de ma génération, et j’ai abandonné très vite. Petits, on prenait des cours de piano ensemble, ce qui ne nous a pas vraiment emmenés sur le même chemin. Des six enfants de la famille, il est le seul à ne pas avoir eu son bac et à ne pas avoir fait d’études supérieures. Mais c’est lui qui a finalement le mieux réussi.

F.D. : Quels sont vos souvenirs de petit 
garçon avec lui ?

D.S. : Il était insomniaque. Moi qui me dépensais beaucoup dans la journée, je n’avais qu’une idée : dormir. Mais on partageait la même chambre, et à peine notre mère éteignait-elle la lumière, que j’entendais : « David, tu dors ? – Non – À quoi on joue ? » Alors, il fallait se poser des devinettes, jouer aux charades, et il parlait, encore, encore et encore. Et le matin, moi je sautais du lit, m’habillais et filais dans la cuisine prendre mon petit déjeuner, alors que lui était incapable de se lever. Je ne sais pas si c’était la peur du noir ou déjà des insomnies, mais ça a duré très longtemps. Jusqu’au jour où – il devait avoir 15 ans – il m’a réveillé en pleine nuit pour me dire qu’il fuguait et partait en auto-stop rejoindre des copains en Bretagne, avec 5 francs en poche. Ensuite, il y a eu Mai 1968, où là aussi il a disparu. Avec trois potes, il avait créé le comité Gavroche révolutionnaire et occupait la Sorbonne, où mes parents allaient le chercher au milieu de toute cette agitation.

F.D. : Renaud était-il le plus turbulent de la fratrie ?

D.S. : Pas le plus turbulent, mais le plus original et le moins stable. Nous avons deux grandes sœurs, ensuite il y a Thierry, qui a quatre ans de plus que nous, nous deux, 
et une petite sœur. Nos parents avaient très vite décelé que Renaud serait un artiste. 
Et force est de constater qu’ils ne s’étaient pas trompés. Nous sommes tous restés très proches, on déjeune ensemble et on s’appelle très souvent.

F.D. : Comment votre frère a-t-il vécu cette tournée ?

D.S. : Comme une résurrection ! Un truc inimaginable. D’ailleurs, lorsque son agent lui a soumis l’idée, il a dit : « Non, je suis trop fatigué. » Et puis, en discutant avec ses musiciens, il a dit : « OK, on se fait le Stade de France. » Ce à quoi on lui a répondu : « Avec ta voix, impossible ! –  Bon, alors un ou deux Zénith… » Les places des deux premiers concerts se sont arrachées. Du coup, cette tournée, qui à la base ne devait même pas exister, a compté 140 dates et attiré plusieurs centaines de milliers de spectateurs ! Une communion magnifique !

F.D. : Lui est-il arrivé de douter ?

D.S. : Non, je ne crois pas. Lorsque je lui disais : « Mais enfin, Renaud, tu ne peux pas faire tout ça… » Il me rétorquait : « Je n’ai jamais annulé un gala de ma vie ! » Et il est allé au bout, malgré des soirs compliqués, où il était très fatigué. Mais il faut reconnaître que, dès qu’il montait sur scène, il rajeunissait de vingt ans ! Et cette transmutation se voit sur les photos. Mon frère est un mutant. Bien sûr, sa voix est abîmée, mais les gens s’en fichent, ils connaissent toutes ses chansons par cœur.

F.D. : Il y a aussi beaucoup d’enfants dans son public…

D.S. : Oui, et ce qui était sympa de sa part, c’est qu’au début de ses concerts, il les faisait tous venir au pied de la scène, devant les barrières. C’était très émouvant.

F.D. : Comment va-t-il aujourd’hui ?

D.S. : Il est dans le Sud, où il se repose de ce truc de fou qui s’est terminé le 17 septembre à la Fête de l’Huma, jour de son dernier concert. Et comme, depuis plusieurs années, il avait dans l’idée de faire un disque pour les enfants, il bosse là-dessus. Un projet qui lui correspond bien, car lui-même est resté un enfant. Sa nostalgie de cette époque transpire d’ailleurs à travers ses textes (Mistral gagnant, Morts les enfants…). Ce disque pourrait être une très bonne thérapie, qui sait ?

F.D. : Comment a-t-il vécu la disparition de son copain Johnny ?

D.S. : Mon frère a été anéanti par la mort de Johnny. D’abord parce que ce sont deux dinosaures de la chanson, et que, comme il n’est pas dans une forme olympique, il a peut-être même pensé : « Le prochain, c’est moi », réalisant qu’il n’était pas immortel. En tout cas, je sais que ça l’a beaucoup affecté, qu’il a passé ses journées devant la télé à regarder les hommages. Et puis, comme il l’a si joliment écrit : « Si j’avais su que je l’aimais autant, je l’aurais aimé davantage. » Ça, c’est du Renaud typique. Il a une grande pudeur des sentiments, et ne parvient pas à dire aux gens qu’il les aime, alors qu’il les aime profondément. Et quand ils disparaissent, mon frère regrette de ne pas le leur avoir dit suffisamment.

Caroline BERGER

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