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Dropped : Morts pour 10.000 € chacun !

Publié le 15 avril 2016

Une enquête pointilleuse éclaire les zones d’ombre de l’accident de Dropped qui a fait dix victimes en Argentine. Et révèle une � fatale � chasse aux économies.

Fatalité : le mot qui vient à l’esprit, lorsqu’une catastrophe de Dropped survient. Deux pilotes s’installent aux commandes de leurs hélicoptères respectifs, leurs huit passagers se répartissent à bord et, moins de deux minutes plus tard…

DroppedVous avez déjà reconnu la tragédie dont nous parlons, et dont nous avons commémoré la semaine dernière le premier et funèbre anniversaire. Elle porte désormais un nom connu de la France entière : Dropped. Mais doit-on en blâmer seulement la fatalité ? Le destin ? Et si les dix martyrs de Dropped avaient été sacrifiés pour de basses raisons financières ? L’accusation, hélas ! semble de plus en plus justifiée.

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Commençons par rappeler les faits, dans leur terrible sécheresse. Le lundi 9 mars 2015 à 17 h 30, heure locale, à Villa Castelli (nord-ouest de l’Argentine, au pied de la cordillère des Andes), un accident se produit sur le tournage de l’émission de télé-réalité Dropped et cause la mort de dix personnes : les deux pilotes argentins, cinq membres de l’équipe technique et trois fleurons du sport français : la navigatrice Florence Arthaud, 57 ans, la nageuse Camille Muffat, 25 ans, et le boxeur Alexis Vastine, 28 ans.

Les deux hélicoptères, celui des candidats et celui de la production, se sont percutés après seulement 109 secondes de vol ; ils ont pris feu immédiatement et se sont écrasés au sol.

Maintenant, le temps de cet article, il nous faut oublier notre émotion légitime, et nous concentrer sur les faits, mis en lumière progressivement, mois après mois, par les enquêteurs chargés de cette tragédie, aussi bien argentins que français. Car un rapport détaillé a été remis aux autorités. Et ce que l’on y découvre fait froid dans le dos.

Il est établi que l’accident a bien été dû à une erreur de pilotage. Mais la question qui se pose ensuite est la suivante : pourquoi cette erreur s’est-elle produite ? Et, interrogation corollaire, était-elle inévitable ? Dès que l’on cherche à y répondre, la société de ­production ALP (Adventure Line Productions, également productrice de Koh-Lanta ou Fort Boyard) se retrouve au centre de toutes les polémiques, pointée du doigt par les familles des victimes qui, depuis un an, se battent pour connaître la vérité.

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Stupéfiant

Ce qui ressort de leurs recherches et de leur étude du rapport argentin est terrifiant :
1. Les hélicoptères étaient inadaptés ;
2. Les pilotes n’avaient pas les compétences requises ;
3. Aucun passager n’aurait dû monter à bord.

Pour Hubert Arthaud, le frère de Florence Arthaud, les hélicoptères n'étaient pas équipées de façon adéquate...
Pour Hubert Arthaud, le frère de Florence Arthaud, les hélicoptères n'étaient pas équipées de façon adéquate...

Pour le premier point, c’est un constat glaçant que livre Hubert Arthaud, le frère de Florence. Cet ancien pilote d’hélicoptère à titre privé s’exprime notamment dans un documentaire réalisé par la chaîne L’équipe 21 :

« Les hélicos de Dropped, dit-il, auraient dû être loués chez Helicopteros Marinos, une société dont les pilotes sont qualifiés pour les vols en formation et dont les hélicoptères sont équipés de caméras gyroscopiques ­permettant des zooms stables à 200 mètres, alors qu’un cameraman embarqué qui doit filmer au grand-angle pour obtenir une image non troublée par les vibrations, oblige le pilote à se rapprocher très dangereusement. »

Hubert Arthaud lâche alors cette phrase terrible : « Seulement, c’était un budget d’environ 100.000 €, ce qui veut dire, en gros, un budget de 10.000 € par personne décédée. » Oui, vous avez bien lu : si l’on en croit le frère de Florence, les dix victimes seraient sans doute encore vivantes si ALP avait consenti ce modeste effort financier.

Au lieu de cela, la maison de production est passée par le gouvernement argentin, lequel a mis à sa disposition des hélicoptères de transport sanitaire, « absolument pas adaptés pour ce genre de mission ».

Ensuite vient la question des pilotes. Dans sa défense, ALP déclare qu’il s’agissait de professionnels confirmés, de trente ans d’expérience, vétérans de la guerre des Malouines. Oui, tout cela est exact et Hubert Arthaud en convient. Alors ?

Pour bien comprendre le problème, transposons-le dans un domaine qui nous est plus familier : la conduite automobile. Pensez-vous qu’il serait prudent de confier un camion de 35 tonnes à un chauffeur, sous prétexte qu’il est un as de la Formule 1 ? Forcément non. Eh bien, c’est la même chose dans le cas de nos pilotes : excellents dans leur domaine, ils n’avaient jamais été formés au vol avec prises de vue, ni même à évoluer « en formation ». C’est ce que relève le rapport officiel argentin.

Il en ressort un troisième fait, peut-être encore plus stupéfiant. D’après les règlements de sécurité argentins eux-mêmes, des hélicoptères volant en formation ne doivent jamais accepter de passagers à leur bord !

Mépris

Les impératifs de sécurité ont-ils été bafoués, au péril de dix vies, pour de sordides questions d’économies budgétaires ? ALP le dément formellement, soulignant qu’à aucun moment, dans le rapport officiel de 44 pages, sa responsabilité n’est nommément engagée et rejette le poids de la tragédie sur les autorités argentines.

Il n’en demeure pas moins que cette expédition semble s’être faite « à l’économie ». Écoutons Bénédicte Mei, dont la fille Lucie, journaliste d’ALP, a péri dans l’accident : « Elle avait des chaussures trop grandes. Quand elle a téléphoné pour en avoir des plus petites, on lui a répondu que c’était “hors budget” et qu’elle avait le choix entre se débrouiller avec ce qu’elle avait ou bien en acheter une autre paire à ses frais. »

CatastropheL’affaire Dropped est loin d’être éclaircie. Deux procédures pénales sont actuellement en cours, en France et en Argentine. Mais, dans leur quête de la vérité, ce dont se plaignent le plus amèrement les familles des victimes, c’est que personne, en haut lieu, ne semble se soucier de leur détresse. Et que tout le monde cherche à se défausser sur le voisin pour mieux enterrer l’affaire.

Dernièrement, au moment de quitter la présidence de TF1, Nonce Paolini niait toute responsabilité de la chaîne, pour la rejeter sur ALP. La réponse de Cassie, la sœur d’Alexis Vastine est cinglante : « […] Alors que nous n’avons trouvé que mépris et porte close, eh bien, à cette heure, nous retenons, Monsieur Paolini, que vous êtes parti sans un mot, sans un regard, sans un geste de compassion. »

Ce qui lui a valu cette réplique de l’intéressé : « Je respecte la douleur des familles. Mais aucune de ces familles ne m’a jamais contacté. » Alain Vastine, le père de Cassie et d’Alexis, dit la même chose, d’une voix nouée : « Pour eux, on n’est que des pauvres gens de tous les jours. Ça fait mal, très mal… »

C’est cet homme que l’on a vu s’effondrer en sanglots, le 19 février, au pied du ring où Adriani, son autre fils, venait de remporter le titre de champion de France de boxe, victoire qu’il dédiait aussitôt à son frère Alexis, médaillé de bronze olympique dans la même discipline.

Et l’on se disait qu’après avoir vu sa fille Célie disparaître dans un accident de voiture, puis deux mois plus tard son fils en Argentine, cet homme brisé, détruit, avait au moins droit à une chose : la vérité sur Dropped.

Didier Balbec

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