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Eddie Barclay : Au Panthéon du microsillon

Publié le 14 février 2021

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Eddie Barclay, le producteur de la plus grande maison de disques indépendante “made in France”, aurait 100 ans. Il a embrassé trois décennies de chansons de son imposante stature.

« Il est mort, le soleil », chante Nicoletta dans l’église Saint-Germain-des-Prés. « Le soleil ne meurt jamais », répond le père Olivier Ribadeau-Dumas, à l’unisson dans sa paroisse surpeuplée par le showbiz. Ce mercredi 18 mai 2005, cinq jours après s’être éteint à 84 ans, Eddie Barclay aurait adoré que ses funérailles soient une dernière fête blanche, à l’égal de celles qu’il organisait dans sa villa de Cap Camarat, près de Ramatuelle. Avec le décès de ce grand fêtard devant l’Éternel, c’est tout un pan de l’histoire de la chanson (de Ferré à Delpech, en passant par Brel, Nicoletta, Ferrat ou Balavoine) autant qu’une philosophie du showbusiness, celle d’une industrie discographique qui n’a plus les moyens de ses fastes, qui disparaît.


Avec sa moustache ciselée, ses costumes blanc neige et son verre de champagne millésimé à la main, il avait adopté un style oscillant entre le producteur américain éclairé (sur le modèle des frères Ertegün, fondateurs du label Atlantic) et la caricature sirupeuse du patron omnipotent. Ce redoutable homme d’affaires a accompagné l’évolution du commerce du disque : paillettes et dépenses pompeuses, rachats et concentrations, serrages de ceinture et avènement du marketing tout puissant.

Artiste, Eddie Barclay l’avait été lui-même. Né le 26 janvier 1921 à Paris, Édouard Ruault de son vrai nom, ce fils de cafetiers installés boulevard Diderot, avait débuté sa carrière comme pianiste de jazz, au club L’Étape, à Paris, où il alternait avec Louis de Funès, alors pianiste de bar. En pleine Occupation, il crée un club où, bravant les décrets allemands, on écoute du jazz. Il se marie en 1945 avec Michelle, emportée par la maladie au moment où il trouve sa voie : la musique.

À la Libération, il succombe à la mode américaine, adopte un look à la Clark Gable et prend un nom à consonance anglo-saxonne, celui d’un chemisier de l’avenue de l’Opéra : Barclay. Il fonde à Saint-Germain-des-Prés le Barclay’s Club, où se côtoient existentialistes, zazous et jazzmen du moment, et devient la coqueluche du Tout-Paris.

En 1948, il crée le label Blue Star, y publie ses albums, et ceux des gloires du jazz américain de passage à Paris (Dizzy Gillespie, Coleman Hawkins…). C’est, pour le disque, l’époque bénie des enregistrements bouillonnants au débotté et de l’improvisation effervescente. À ses côtés, il peut compter sur son épouse, Nicole Vandenbussche, issue d’une famille aisée du Nord, avec qui il fonde Barclay. Puis, il se risque même à la variété en engageant la chanteuse Renée Lebas (que sa femme Nicole a entendue à la radio). Bingo ! Elle vend 200 000 exemplaires, un record pour l’époque, de l’adaptation d’une chanson traditionnelle, Tire, tire l’aiguille.

Doté d’un flair infaillible et d’un réseau étendu, Eddie Barclay sait identifier les bons filons. Ainsi noue-til une réelle amitié avec un professionnel américain qui l’exhorte à venir à New York découvrir les disques microsillons 45 tours et 33 tours permettant d’enregistrer une demiheure de musique par face au lieu de 3 à 5 minutes pour les 78 tours. Le couple revient avec des accords commerciaux (il distribue les labels Erato, Mercury ou Atlantic), mais rapporte surtout les premières matrices de microsillons. Toutefois, les usines françaises ne sont pas équipées pour cette nouvelle technique. Ce sont des amitiés de guerre qui l’aideront. Paul, le frère aîné d’Eddie, préfet à Versailles, avait permis à l’usine Pathé de Chatou d’être ravitaillée en charbon durant la guerre. Le patron de Pathé lui ouvre donc ses portes. En 1954, il fonde Jazz Magazine et le label Barclay Records, qui réunit ses trois marques, Blue Star, Mercury Records et Riviera. En 1955, il signe un jeune Américain, Eddie Constantine, le futur interprète à l’écran de La Môme vert-de-gris, qui offre à la maison Barclay son premier succès avec L’Homme et l’Enfant. Très vite, on le surnomme « l’empereur du microsillon ». Oublié le jazz, il signe à tour de bras chansons, rockers et yé-yé. Et, en plein succès Gloria Lasso, il déniche la pépite Dalida, qui lui permettra de lancer son premier 45 tours à la fin de l’été 1956.

L’aréopage Barclay est éclatant : l’arrangeur et directeur artistique se nomme Quincy Jones, et le directeur des variétés, Boris Vian. Franck Ténot et Daniel Filipacchi s’occupent du jazz, et Philippe Bouvard est attaché de presse. Les orchestrateurs sont Raymond Lefèvre et Michel Legrand, avec lequel il compose La Valse des lilas. Barclay devient le grand label indépendant des variétés françaises et rivalise avec Philips et Pathé. Rien n’arrête le futur magnat du disque : il transforme des inconnus en vedettes, comme Charles Aznavour et Jacques Brel (qui y fera toute sa carrière dès 1962).

Dans les années 1960, Eddie Barclay peaufine une formule Star Academy avant l’heure, en auditionnant chaque année plus de 2 000 postulants au vedettariat dans le sous-sol du Rex. Il débauche aussi tous azimuts dans les cabarets, les radios comme Europe 1 ou chez les concurrents (Léo Ferré d’Odéon, Claude Nougaro ou Jacques Brel de Philips, échangé contre Johnny Hallyday, qui vient de quitter Vogue). Son entreprise porte à son apogée la variété française (Mireille Mathieu, Nicoletta…), la vague yé-yé (Les Chaussettes noires, Sylvie Vartan, Françoise Hardy…) et des noms prestigieux comme Ferré ou Ferrat. Seuls ratés dans ce catalogue idéal : Pierre Perret et surtout Michel Sardou. « Tu n’as aucun talent ! » lui dira-t-il.

Dans les années 60, Eddie Barclay scinde son label en plusieurs marques (Riviera, Bel Air…), correspondant chacune à la personnalité de ses directeurs artistiques.

Si, à la fin des années 70, il rate le virage disco et, après trente ans de domination, vend sa maison de disques au groupe Polygram (le futur Universal), il reste à la tête de sa société pendant cinq ans avant d’abandonner les affaires.

À la même époque, il apprend qu’il est atteint d’un cancer de la gorge. Il stoppe le cigare mais pas la nouba. Que la fête continue sera d’ailleurs le titre de ses mémoires en 1988. Le dandy ne sera alors plus associé qu’à cette dernière et prosaïque activité.

Dans sa villa de la Côte d’Azur, les magazines viennent faire moisson de stars. On réalise ainsi qu’il a été le grand manitou du disque, au-delà de ses mariages à répétition (huit au total) qui défraient la chronique mondaine. « Quand j’aime une femme, je l’épouse », répétait-il à l’envi.

Toutefois, si on le réduisait souvent à tort à ses soirées tropéziennes et à sa réputation de séducteur, ce personnage à l’allure chic et désinvolte fut avant un vrai découvreur de talents, précurseur, souvent visionnaire, qui, dès l’après-guerre, a laissé une empreinte majeure sur l’histoire de la chanson française.

Dominique PARRAVANO

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