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Eddy Barclay : Vinyle noir pour nuits blanches !

Publié le 2 juin 2020

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Disparu il y a 15 ans, le flamboyant producteur Eddy Barclay a marqué l'histoire du disque et fait chanter les plus grands sur vinyle. Connu aussi pour ses huit mariages et ses soirées blanches tropéziennes, ce dandy épicurien aura fait de sa vie une fête.

Les journalistes annonçaient cent fois sa mort. Mais, le 13 mai 2005, il les prend de court. À 84 ans, le prince des nuits d'été de Saint-Tropez, dont les amitiés constituaient un véritable bottin mondain, succombait à un arrêt cardiaque. « Après sa mort, il n'y a plus de show-business, il n'y a plus que du business », dira le chanteur Carlos. Le décès d'Eddie Barclay tourne une page de trente ans de l'histoire de la chanson française. Le jet-setteur infatigable qui a alimenté les magazines people avec ses « soirées blanches » n'a pas été qu'un collectionneur de bimbos, tapant le cochonnet sur la place des Lices de Saint-Tropez. L'homme en blanc du show-biz dissimulait aussi une véritable âme d'artiste et un redoutable businessman dont le talent de découvreur et l'instinct infaillible ont accompagné les plus beaux parcours artistiques de l'après-guerre.


MUSICIEN AUTODIDACTE

Né en 1921, Édouard Ruault, de son vrai nom, a démarré comme garçon de café dans la brasserie parisienne de ses parents, en face de la gare de Lyon. Mais sa passion, c'est la musique. Il fait son apprentissage musical au piano que lui a offert son père pour l'obtention de son certificat d'études. Il se lie d'amitié avec deux jeunes talents appelés à devenir célèbres, Django Reinhardt et Boris Vian. Aguerri, il est engagé au club L'Étape à Paris où il alterne avec Louis de Funès, alors encore pianiste de bar. « Louis de Funès, comme moi, ne déchiffrait pas la musique. Il avait de l'oreille. C'était un excellent musicien » dira-t-il. En pleine Occupation, il crée un club où, bravant les décrets de l'occupant, on écoute du jazz. Il se marie en 1945 avec Michelle. Histoire tragique et éphémère. Sa femme est emportée par la maladie au moment où il trouve sa voie : la musique. À la Libération, il se met à la mode américaine. Adoptant un look à la Clark Gable, il emprunte un nom à consonance anglo-saxonne à un chemisier de l'avenue de l'Opéra : Barclay, et fonde, à Saint-Germain-des-Prés, le Barclay's Club, hanté par les existentialistes, les zazous et le Tout-Paris, où se produisent les plus grands noms du jazz. Sous le label Blue Star, il publie ses albums et ceux de certains jazzmen. Mais le jazz ne nourrit pas. Sa nouvelle épouse, Nicole, rencontrée quelque temps plus tôt, entend à la radio Renée Lebas chantant une chanson d'Emil Stern, Où es-tu mon amour ? La chanteuse n'est pas sous contrat. Avec Stern, il réarrange une mélodie du folklore yiddish.

“L'EMPEREUR DU MICROSILLON”

Eddie Barclay a du flair et des amitiés. Comme celle qu'il noue avec un ami américain qui l'exhorte à venir à New 1 York découvrir les disques microsillons 45 tours et 33 tours permettant d'enregistrer une demi-heure de musique par face contre 3 à 5 minutes pour les 78 tours. Le couple revient avec des accords commerciaux (il distribue les labels Erato, Mercury ou Atlantic). « Il a vraiment promu la musique noire et la musique américaine en France », explique Nicoletta. Mais il rapporte surtout les premières matrices de microsillons. Or, les usines françaises ne sont pas équipées pour cette nouvelle technique. Ce sont des amitiés de guerre qui l'aideront. Paul, le frère aîné d'Eddie, préfet à Versailles, avait permis à l'usine Pathé de Chatou d'être ravitaillée en charbon durant la guerre. Son patron lui ouvre ses portes.

En 1954, il fonde Jazz Magazine et la firme Barclay Records, qui réunit ses trois labels Blue Star, Mercury Records et Riviera. En 1955, il prend sous contrat Eddie Constantine qui lui offre de jolis succès. Très vite, on le surnomme « l'empereur du microsillon ». Oublié le jazz, il signe à tour de bras chansons, rock et yé-yé. En pleine vague Gloria Lasso, il lui cherche une rivale. Ce sera Dalida, qui lui permettra de lancer son premier 45 tours à la fin de l'été 1956.

GRAND LABEL INDÉPENDANT

La « team » Barclay est prestigieuse : l'arrangeur et directeur artistique se nomme Quincy Jones et le directeur des variétés, Boris Vian. Franck Ténot et Daniel Filipacchi sont chargés du jazz et Philippe Bouvard est attaché de presse. Les orchestrateurs sont Raymond Lefèvre et Michel Legrand, avec lequel il compose La Valse des lilas. Barclay, le grand label indépendant de la variété française, rivalise avec les puissantes maisons de disques Philips et Pathé. Rien n'arrête le gentleman producteur : il engage des débutants nommés Aznavour et Brel (qui y fera toute sa carrière dès 1962). Il n'hésite pas non plus à auditionner ici et là, à débaucher tous azimuts dans les cabarets, les radios comme Europe 1, voire chez les concurrents (Léo Ferré d'Odéon, Claude Nougaro ou Jacques Brel de Philips, échangé contre Johnny Hallyday, qui vient de quitter Vogue).

« Je me suis promené pendant des années avec des contrats dans mes poches, prêts à servir de jour comme de nuit. Pour être milliardaire, il ne faut jamais dormir », aimait-il à dire. Son entreprise porte à son apogée la variété française (Mireille Mathieu, Nicoletta…), la vague yé-yé (Les Chaussettes noires, Sylvie Vartan, Françoise Hardy…) et des noms prestigieux comme Ferré ou Ferrat. Seuls ratés : Pierre Perret et surtout Michel Sardou. « Tu n'as aucun talent ! » lui assènera-t-il.

“QUE LA FÊTE CONTINUE !”

Dans les années 60, Eddie Barclay change encore de stratégie et divise son label en plusieurs marques (Riviera, Bel Air…), chacune dotée d'un directeur artistique. À la fin des années 70, il rate le virage disco et vend sa maison de disques au groupe Polygram (qui deviendra Universal), restant à la tête de sa société pendant cinq ans avant d'abandonner les affaires. À la même époque, il apprend qu'il est atteint d'un cancer de la gorge. Fini le cigare, mais pas la fiesta. Que la fête continue sera d'ailleurs le titre de ses mémoires en 1988. Son nom ne sera alors plus associé qu'à cette dernière activité.

Dans sa villa de la Côte d'Azur où les magazines viennent faire moisson de vedettes, s'égrène la litanie de ses mariages (huit au total). « Quand j'aime une femme, je l'épouse », répétait-il. Toutefois, si on le réduisait souvent à tort à ses soirées blanches et à ses noces à répétition, ce dandy à haute stature fut avant tout un artisan essentiel de la chanson des années 50 à 70 qu'il a dominée avec panache, éclat et excès.

Dominique PARRAVANO

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