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Églantine Éméyé : "Je rêve d'un jour où ma vie sera plus simple !"

Publié le 11 janvier 2021

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© Ch.Lartige/CL2P/R.LAFFONT -

Dans un second livre poignant, l'animatrice Églantine Éméyé nous donne des nouvelles de son fils polyhandicapé, via une discussion imaginaire avec un réfugié irakien qu'elle a accueilli…

Il y a cinq ans, dans son ouvrage Le  Voleur de brosses à dents (éd. Robert Laffont), la coanimatrice du Monde de Jamy, sur France 3, nous livrait son bouleversant combat auprès de son fils Samy, atteint de troubles autistiques sévères et polyhandicapé. Présidente de l'association Un pas vers la vie, qui permet l'écoute des proches de personnes autistes, cette courageuse maman nous faisait partager son quotidien terrible dans une société où rien n'est fait pour vous venir en aide. Samy avait alors 10 ans, et c'est le cœur brisé qu'elle se voyait contrainte de le placer dans un centre spécialisé du sud de la France, bien loin d'elle.


Mais, portée par une incroyable et contagieuse joie de vivre, la jeune femme de 47 ans est aujourd'hui heureuse de nous donner des nouvelles de Samy, et d'une manière pour le moins étonnante. Pour son deuxième livre, Tous tes mots dans ma tête, toujours chez Robert Laffont, Églantine – qui a récemment accueilli une personne réfugiée chez elle et l'a logée dans la seule chambre libre de sa maison, celle de Samy – a en effet imaginé une conversation entre son fils et ce nouveau « pensionnaire ». Tour à tour drôle et émouvante, c'est une vraie bouffée d'oxygène que ces deux êtres hors normes nous insufflent à nous, les « normaux ». Laissons Églantine nous en dire plus…

France Dimanche : D'où est née cette étonnante idée de livre-conversation entre votre fils Samy et Mohammed, réfugié irakien que vous avez accueilli chez vous ?

Églantine Éméyé : De nombreuses personnes me demandaient depuis longtemps des nouvelles de Samy, mais je ne savais pas sous quelle forme leur en donner. Je me suis beaucoup interrogée, je voulais trouver une idée originale, pas juste en parler à la troisième personne comme dans mon premier livre. J'avais très envie qu'il s'exprime, que l'on découvre l'autisme et ses problèmes par son biais à lui. Même si, en vrai, Samy ne parle pas du tout, moi je voulais le faire parler. Je souhaitais aussi quelque chose de léger, voire ludique. On a un groupe WhatsApp familial sur lequel je m'amuse souvent à faire parler Samy afin de partager avec tous son quotidien, ses progrès, ses coups durs… À un moment, je me suis dit : Tiens, et si c'était ça, la bonne idée ? Faire parler Samy. Néanmoins, craignant qu'un monologue soit un peu pénible, il fallait lui trouver un interlocuteur…

FD : Mohammed, donc ?

ÉÉ : Exactement ! Comme on venait d'avoir à la maison ce réfugié irakien avec qui il était aussi compliqué de communiquer et, qu'en plus, il logeait dans la chambre de Samy, j'ai imaginé une conversation entre les deux, en pensant que ce serait plus vivant et qu'il y aurait plus de choses à dire. Mais quel moyen pour qu'ils parviennent à communiquer ? Par des « messages-lits », bien sûr ! Quitte à inventer et à rester dans l'univers du conte, j'ai décidé d'y aller à fond. Et le seul point commun que je voyais entre eux deux était la chambre de Samy, et plus précisément son lit. Voilà comment est née cette conversation, via les « messages-lits » !

FD : Qu'est-ce qui vous a décidé à accueillir chez vous une personne réfugiée ?

ÉÉ : Ce n'est pas quelque chose que j'avais vraiment prévu. Mais, il y a trois-quatre ans, à l'époque où on ne parlait que de ça aux infos, ça a commencé à germer. Regarder tous ces gens qui souffraient, en étant bien au chaud dans notre canapé, ça a fini par créer un vrai malaise. Et un matin, on a croisé une voisine qui, enceinte, avec déjà un enfant et son mari travaillant à l'étranger, nous a dit que ce n'était plus possible, qu'il fallait faire quelque chose et qu'elle avait contacté une association dans le but d'accueillir quelqu'un… Autant vous dire qu'on s'est senti un peu minable ! Du coup, conseil de famille, on en a parlé sérieusement tous les quatre [avec son fils aîné Marco, ainsi que Richard, son compagnon, et sa fille Marie, ndlr] et on a pris la décision de faire de même. On a alors accueilli Mohammed et vécu une sacrée aventure, qui a duré cinq mois.

FD : Comment avez-vous fait pour savoir de manière si précise ce que pensaient Samy et Mohammed, ce qu'ils ressentaient ?

ÉÉ : Pour l'un comme pour l'autre, il y a une bonne part d'interprétation, plein de choses sont inventées, imaginées. Même si on a partagé nos vies durant plusieurs mois, je ne peux pas connaître Mohammed de manière aussi intime. Tout comme Samy d'ailleurs. J'ai beau être sa maman depuis quinze ans, Samy ne parle pas, du coup ce n'est que par rapport à ses réactions que j'imagine ses sentiments. Ça a été beaucoup d'observation, mais aussi de l'extrapolation. J'ai joué la romancière.

FD : Mohammed sait-il qu'il est l'un des deux héros de votre livre ?

ÉÉ : Oui, je lui en ai d'ailleurs donné un exemplaire, mais il attend désespérément d'en trouver une version irakienne ! Pour l'heure, il tente de le déchiffrer un peu avec des traductions sur Internet, ce qui n'est pas évident. D'ailleurs, ces traducteurs ont souvent occasionné de sacrés quiproquos qui nous ont beaucoup amusés ! Malgré tout, il a quand même compris ce que j'avais fait et en a été très ému.

FD : Comment avez-vous vécu cette expérience avec Mohammed ?

ÉÉ : Très bien. Au début, évidemment, on tâtonnait, sans compter que ce n'est pas forcément évident de devoir soudainement partager son intimité avec un étranger. Mais on y a tous mis plein de bonne volonté et, finalement, ça a été une belle aventure. Il faut reconnaître aussi, qu'avec Mohammed, on est très bien tombé. C'est un monsieur très pudique, réservé, qui ,au départ, était très gêné d'être chez nous, ne sachant pas trop comment se positionner. Nous avons pris le temps d'apprendre à nous connaître et, passé la timidité des premiers instants, on a bien rigolé. Ça a été un joli partage, beaucoup de bons moments, de merveilleux souvenirs, et un lien fort qui s'est créé. Il est très reconnaissant et on continue d'ailleurs à se voir.

FD : Quelle est sa vie aujourd'hui ?

ÉÉ : Il a un appartement en banlieue parisienne et s'est trouvé un petit boulot à Paris, mais il « rame » encore beaucoup. Si j'ai bien compris, il m'a expliqué avoir monté une société où il fait du conseil juridique pour d'autres étrangers. Mais bon, cela reste encore très précaire.

FD : Et Samy, comment va-t-il ? Lui aussi a déménagé ?

ÉÉ : Samy a eu 15 ans cet été et va très bien. Ce déménagement de l'hôpital où il était vers cette structure plus petite et bien mieux adaptée à ses besoins, avec une chambre rien que pour lui, lui réussit à merveille. Il est bien plus serein, il apprécie énormément ce nouvel endroit et papillonne beaucoup. Malheureusement, c'est toujours un peu loin, dans le sud de la France. Il y a là-bas des cas assez sévères, pas mal d'adultes aussi, malgré tout Samy s'est parfaitement intégré. Il n'a même jamais été aussi en forme que ces derniers mois. C'est peut-être d'ailleurs le seul à qui le Covid a fait tant de bien dans ce pays ! Beaucoup de calme, moins d'agitation et de mouvements autour de lui, ce qui l'a apaisé. Il a pris ses marques, est bien plus joyeux, ouvert, et on fait beaucoup plus de choses ensemble. Il est très mignon en ce moment, ce qui est vraiment chouette. Comme quoi, j'insiste sur le fait qu'on ne peut pas mettre ces personnes-là très nombreuses dans un seul endroit. Elles ont besoin de leur intimité, de choses plus adaptées, et c'est très compliqué de trouver une place dans une petite structure où chacun a son espace. Mais, de tout cœur, arrêtons les institutions à 30 personnes les unes sur les autres !

FD : C'est donc une nouvelle structure ?

ÉÉ : Non, elle existe depuis longtemps, mais il est compliqué d'y obtenir une place. Là encore, il a fallu se battre, ce que j'ai fait. Et j'ai eu de la chance qu'ils acceptent de le prendre, car Samy est un cas difficile.

FD : Entre Samy, que vous allez voir tous les quinze jours, votre foyer à Paris, la télé, la radio, votre association…, vous ne vous arrêtez jamais ?

ÉÉ : Non, je cours partout ! Ça me plaît, mais un jour je pense que je vais arrêter et partir m'installer dans le Sud avec Samy.

FD : Vous aimeriez pouvoir le reprendre avec vous ?

ÉÉ : Bien sûr, mais c'est malheureusement impossible. Quand je le prends, ne serait-ce que quelques jours, c'est très difficile. Si je n'ai pas une aide professionnelle, au bout de quatre jours, je suis épuisée. Et puis, il grandit. Et il va aussi entrer dans la puberté, ce qui m'angoisse beaucoup, car on me dit que c'est souvent compliqué à gérer. Sans compter que, dans peu de temps, il sera plus grand que moi. Je ne pourrais donc plus me battre avec lui pour lui mettre sa couche ou lui donner son bain. Mais ça ne m'empêche pas de m'imaginer parfois prendre une petite maison au bord de la mer, avec lui et un jardin, des poules, un potager, on irait à la plage tous les jours…

"Tous tes mots dans ma tête" est paru en octobre dernier aux éditions Robert Laffont.

Caroline BERGER

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