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Emmaüs : La générosité fête ses 70 ans !

Publié le 1 janvier 2020

Ce week-end, les communautés n’ont pas oublié l’anniversaire de cette aventure restée fidèle à la philosophie de l’abbé Pierre, son fondateur au grand cœur…

«Je ne peux rien te donner, je n’ai rien, mais toi qui as tout perdu, tu peux m’aider à aider les autres ! » Voilà la phrase magique qui serait à l’origine de toute l’histoire. Lorsqu’il la prononce, en octobre 1949, l’abbé Pierre, alors député de Meurthe-et-Moselle, restaure une maison en ruine à Neuilly-Plaisance afin d’en faire une auberge de jeunesse internationale appelée Emmaüs, du nom du village où se serait manifesté le Christ juste après sa résurrection. Il s’adresse par ces mots à Georges Legay, un ex-bagnard au bord du suicide qui devient ainsi le premier compagnon d’Emmaüs.

C’est le début d’une nouvelle vie pour Henri Grouès, appelé l’abbé Pierre depuis la guerre. Cet ancien moine, qui a aidé des Juifs à se réfugier en Suisse, s’est engagé dans la Résistance, a été arrêté puis s’est évadé, ne pouvait pas envisager de retourner sagement dans un monastère. Au contraire, il voulait favoriser la réconciliation entre les peuples. Avec son amie Lucie Coutaz, il décide donc d’ouvrir cette maison à la jeunesse, de proposer un toit et de quoi manger en échange de menus travaux.

Ce n’est qu’en 1951, alors que l’abbé Pierre ne se représente pas à la députation, que les compagnons ont l’idée de reprendre le métier de chiffonnier, courant au xixe siècle avant l’arrivée des éboueurs municipaux. L’équipe chine, récupère, restaure et répare tout ce qu’elle trouve, puis revend et fait rentrer de l’argent. L’esprit du mouvement est né.

La célébrité

L’initiative va prendre de l’ampleur à l’hiver 54. Alors que la morsure du froid fauche la vie de ceux qui dorment dans la rue, l’abbé Pierre n’hésite pas à improviser un discours marqué du sceau de l’émotion : « Mes amis, au secours ! Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, à Paris, serrant contre elle le papier par lequel, avant-hier, on l’avait expulsée… »

Cet appel, surnommé « l’insurrection de la bonté » par la presse, entraîne un élan de générosité : des quantités de dons en nature affluent, ainsi que 500 millions de francs dont 2 millions versés par Charlie Chaplin, qui dira à cette occasion : « Je ne les donne pas, je les rends. Ils appartiennent au vagabond que j’ai été et que j’ai incarné. »

Cet argent servit à édifier des « cités d’urgence », construites par les compagnons eux-mêmes. Dans la foulée, l’association Emmaüs fut officiellement créée, avec pour objet de développer et structurer le mouvement. Elle sera suivie d’Emmaüs International en 1971, qui fédère l’ensemble des groupes mondiaux.

Redonner confiance

La solidarité et l’accueil inconditionnel qui transcendent les différences de cultures, de nationalités, de religions et d’âge constituent les deux premiers principes du mouvement. Mais la force de la vision de l’abbé Pierre, c’est d’offrir non pas de l’assistanat qui infantiliserait la personne en difficulté mais de lui proposer une activité en adéquation avec ses compétences et ses capacités.

Derrière cette idée d’autonomie par l’activité, c’est également l’enjeu d’une place dans la société qui se joue. Et depuis 2009, sous l’impulsion de Martin Hirsch, à l’époque haut-commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté, les 115 communautés françaises ont même obtenu un statut reconnu par l’État.

Une vision moderne

Plus de soixante ans plus tard, le principe n’a pas pris une ride. Au contraire. L’abbé Pierre, disparu en 2007, serait certainement très heureux de voir que l’enthousiasme perdure. L’intérêt croissant pour les enjeux de développement durable et l’idée que rien ne se perd et que tout se recycle, chère à l’économie circulaire, s’inscrivent pleinement dans l’air du temps. Emmaüs est reconnu comme acteur majeur de la prévention des déchets, dans sa lutte contre le « tout jetable » qui repousse les limites de l’obsolescence programmée. Une position qui attire !

Qui n’a pas poussé la porte d’un des 470 espaces de vente ? Entre ceux qui y cherchent le vêtement vintage et ceux qui y sont contraints par la nécessité, l’engouement ne retombe pas. Dernière née, la boutique en ligne, qui permet à tous ceux qui ne bénéficient pas d’un centre proche de chez eux, de faire une plongée dans le bric-à-brac depuis leur canapé.

Le combat continue

Sur le plan politique, l’association Emmaüs ne cesse de donner de la voix. Aux côtés d’autres organisations d’envergure comme la Croix-Rouge française, les petits frères des Pauvres et Médecins du monde, elle prend régulièrement position en faveur de ceux qui dorment dans la rue au péril de leur vie. Alors que les premières neiges sont tombées sur une partie de l’hexagone, l’appel du 1er février 1954 prononcé par l’abbé Pierre au micro de Radio Luxembourg résonne toujours aussi fort aujourd’hui.

Une action sur tous les fronts

Parce que la pauvreté et la misère revêtent différents visages, le mouvement Emmaüs a créé de nombreuses structures comme HLM Emmaüs (devenu Emmaüs Habitat) ; l’Union nationale d’aide au sans-logis, ancêtre de la Confédération générale du logement ; puis SOS familles Emmaüs, qui intervient notamment auprès des ménages surendettés en leur fournissant une avance sans intérêt et sans frais.

Julie BOUCHER

Pour aller plus loin :

• https://emmaus-france.org – pour trouver le centre le plus proche de chez vous.

• www.label-emmaus.co/fr – la boutique solidaire en ligne.

• www.fondation-abbe-pierre.fr – qui poursuit le combat avec comme objectif le logement pour tous.

Le livre Abbé Pierre, la force des infiniment petits, préfacé par Edgar Morin, vient de sortir. Ce recueil de pensées et de textes est issu de ses archives personnelles,
de ses innombrables conférences et articles, et de milliers d’heures d’enregistrements sonores jamais décryptés jusqu’alors.

• Le Cherche midi éditeur, collection « Documents », 14,50 €. 

Hiver 54, l’abbé Pierre, le film biographique et historique français de Christian Ardan et Denis Amar (sorti en 1989), revient sur le rude hiver 1954, le drame des sans-abri et l’action du fondateur d’Emmaüs, ici incarné par Lambert Wilson, aux côtés de Claudia Cardinale dans le rôle d’Hélène Larmier.

Julie BOUCHER

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