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Enrico Macias : "J'ai perdu un frère !"

Publié le 23 décembre 2020

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Avec Robert Castel, emporté par un cancer tout depuis soixante-cinq ans : la nostalgie des poumons à 87 ans, le chanteur Enrico Macias partageait de leur pays natal, les rires et les larmes…

Leurs six années de différence ne comptaient pas. Ces deuxlà étaient et resteront à jamais des jumeaux de cœur, quand bien même la mort vient de les arracher l'un à l'autre. Enrico Macias le savait depuis de longues années déjà, ce grand frère, cet ami de toujours, souffrait d'un cancer du poumon. Il n'aura hélas pas eu la consolation de se rendre au chevet et tenir la main de celui avec qui il a tout partagé durant tant d'années, avant son ultime voyage.


Ce samedi 5 décembre, Robert Castel, hospitalisé à la Pitié Salpêtrière, à Paris, a tiré sa révérence, entouré de sa seconde épouse, de son beau-fils et de sa belle-fille. Il avait 87 ans. « C'est un grand malheur, même s'il était malade, on ne pensait pas qu'il partirait aussi vite. J'ai perdu un frère », a confié le chanteur, dévasté, au Parisien. Ne restent aujourd'hui que le chagrin et les souvenirs, si nombreux qu'un livre n'y suffirait pas.

« Parce que c'était lui ; parce que c'était moi », écrivait Montaigne à propos de son ami disparu, La Boétie. Ainsi étaient Enrico et Robert, unis par leur destinée, bien avant leur première rencontre. Une même enfance bercée par la mer et le soleil de cette Algérie qu'ils ont dû quitter et dont ils ont gardé tous deux une poignante nostalgie. Robert est de Bab el-Oued, quartier populaire d'Alger, et Enrico, de Constantine, à quelque 400 kilomètres à l'est. Si leurs pères sont des violonistes connus, eux préféreront la guitare qu'ils apprennent très jeunes. Ils ont, sans le savoir, choisi la même voie : l'enseignement. Ils ont aussi le même amour de la langue française, qui poussera l'un à écrire des sketches, l'autre des chansons…

À 16 ans, Enrico est engagé dans l'orchestre de musique arabo-andalouse, de Lili Labassi, le père de Robert. Il y joue de la guitare, et Robert, du târ, sorte de luth oriental. Entre eux deux, le courant fait plus que passer, raconte Enrico au Parisien : « On est devenus amis tout de suite et on ne s'est plus lâchés ». Monté à Paris pour y poursuivre ses études, le futur chanteur retrouve son copain, qui vient de créer La Famille Hernandez, pièce hilarante sur la vie des pieds-noirs. Sur scène, deux jeunes comédiennes, Marthe Villalonga et Lucette Sahuquet, qui deviendra son épouse.

Le début de la gloire pour Robert, qui enchaîne avec le cinéma, décrochant un second rôle dans Les Amants de demain de Marcel Blistène (1958). Enrico, lui, passe son bac, déterminé à revenir vivre à Constantine, où sa peau bronzée et son accent ne déclenchent pas les regards hostiles qu'on lui lance à Paris. En 1959, diplôme en poche, il décroche un poste d'instituteur à 80 km de sa ville natale.

Il suit de loin la carrière de son ami qui vient d'être engagé pour jouer dans Un témoin dans la ville d'Édouard Molinaro, et teste auprès de ses élèves ses dernières compositions. Cette même année, il remporte un radio-crochet et fait dans la foulée la première partie de Gilbert Bécaud au théâtre de verdure de Saint-Raphaël.

En 1961, la guerre pousse Enrico et tant d'autres à fuir cette Algérie qu'il aime tant, exil terrible qui lui inspirera Adieu mon pays. Robert, qui vient d'épou-ser Lucette, quitte lui aussi Alger pour emménager à Paris. À l'Olympia, le couple joue ses sketches en première partie de Frank Sinatra, Marlene Dietrich, Philippe Clay… Enrico se rend souvent dans la salle, et Robert lui rend la pareille, venant l'applaudir dans les cabarets où il se produit. Il lui donne de précieux conseils pour captiver le public, travailler son charisme.

« J'ai tout appris de lui. Il m'a guidé pour jouer la comédie, car je suis chanteur avant tout. C'était vraiment quelqu'un d'exceptionnel », confie encore Enrico. En octobre 1962, son passage dans l'émission Cinq colonnes à la une lui ouvre les portes du succès. Sans doute Robert est-il au premier rang lorsque, trois mois plus tard, il se produit à guichets fermés à Bobino…

Dans les années 70, on verra souvent les deux amis à la télévision, dans les sketches écrits par Robert, Les 500 francs, La Viole de gambe, C'est la gloire… S'ils n'ont jamais tourné ensemble pour le cinéma, il y a fort à parier qu'Enrico a vu tous les films où a joué son « grand frère ». Les plus connus, comme Le Grand Blond avec une chaussure noire, d'Yves Robert (1972) ou Dupont Lajoie, d'Yves Boisset (1974), Je suis timide mais je me soigne, de Pierre Richard (1978), comme d'autres qui le sont moins. Des seconds rôles toujours, même si pour Enrico, Robert a toujours eu le premier.

« On dit que les comiques sont tristes. Lui était drôle sur scène et dans la vie. Il nous faisait mourir de rire », confie-t-il encore. Unis pour le meilleur, ils le seront aussi pour le pire. En 1987, Robert perd Lucette, fauchée par le cancer, un chagrin qu'Enrico éprouvera lui aussi, en 2008, lorsque Suzy, son grand amour, succombe des suites d'une maladie de cœur. Mais plutôt que les malheurs qu'ils ont traversés, Enrico préfère se souvenir de leurs si nombreux fous rires : « On se faisait des farces mutuellement. J'adorais le charrier. Tous les samedis, on allait dans une salle avec un spa, rue du Faubourg Saint-Denis. J'allais le chercher, et comme lui était discret, je l'appelais depuis la rue : “Robert Castel” ! Il me disait : “Mais tu es fou, les gens vont savoir que j'habite là !” »

C'est au cimetière de Pantin, où il a été inhumé, le 8 décembre, que l'artiste repose désormais. Mais il demeure à jamais dans le cœur brisé d'Enrico, ce frère, cet ami, cet amour de toujours, sans lequel il va dorénavant falloir vivre…

Lili CHABLIS

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