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Éric Morena : “Je suis le diable pour ma famille bourgeoise !”

Publié le 30 mai 2014

Sa � dépression � après la perte de son ami, emporté par le sida en 1992, ses rapports houleux avec ses parents… le chanteur Éric Moreno n’a esquivé aucune question.

En 1987, à son grand regret, Éric Morena est écarté de l’opéra, du fait de son immense succès : Oh, mon bateau ! Aujourd’hui, le chanteur lyrique de 62 ans a débuté une tournée de bel canto, sa passion de toujours. Il nous a ouvert son cœur, parlé de ses grands amours et de ses chagrins avec beaucoup d’émotion…

France Dimanche (F.D.) : Le 18 avril, Jean-Luc Lahaye, Corinne Le Poulain, Grâce de Capitani, ou encore Jacques Ciron étaient ravis d’assister à votre concert au théâtre Dejazet…

Éric Morena (E.M.) : J’étais très heureux de les retrouver à Paris. La dernière fois, c’était en 1990, pour l’opérette Portorico que Francis Lopez m’avait écrite. Depuis, je chante surtout en province et à l’étranger. Ces amis fidèles viennent me voir depuis plus de vingt ans, comme Jean-Luc, que je considère comme mon petit frère. Chez les artistes, si j’avais besoin de téléphoner en pleine nuit à quelqu’un, c’est lui que j’appellerais.

F.D. : Le succès d’Oh, mon bateau ! a-t-il été à double tranchant ?

E.M. : En 1987, mes amis d’enfance m’ont reproché d’avoir changé du jour au lendemain. Mais, avec la célébrité, c’est le regard des autres qui change, je l’ai compris avec le temps. Très vite on m’a catalogué « chanteur de fête », et j’ai dû « oublier » l’opéra. Même ma mère ne m’appelait plus Éric, mais « Morena », mon pseudo. Mon frère m’a dit un dimanche : « J’en ai marre d’entendre parler de toi ! » J’étais un défroqué pour mon père, puisque j’avais quitté le séminaire. Ce qui est faux, puisque j’y suis resté sept ans, jusqu’à la fin de mon premier engagement. À ma sortie, ma famille pensait que j’allais me caser dans la banque où mon père travaillait. Mais je voulais chanter. J’ai donc étudié avec de grands professeurs d’art lyrique. Même si ma mère aimait fredonner mon tube et me voir chez Michel Drucker, quand je suis passé chez Mireille Dumas dans Sexy folies, pour révéler mon homosexualité, elle a perdu ses amis, et me l’a reproché. Je suis devenu le diable pour ma famille bourgeoise.

Eric 2 MorenaF.D. : Votre album Sous le ciel étoilé est dédicacé à Serge Lama…

E.M. : En 1970, après le séminaire, j’ai fait plein de petits boulots qui me permettaient d’aller au concert. Serge est resté cinq mois au Palais des congrès, j’allais le voir trois ou quatre soirs de suite ! C’était magique. La chanson française lui doit beaucoup. Il chante l’amour avec une sensibilité qui n’appartient qu’à lui.

F.D. : Vous aussi aimez chanter l’amour. Parlez-nous d’Antonio mio, qui figure dans cet album.

E.M. : Je l’interprète à chaque fois. Elle est dédiée à mon compagnon Antoine, bien sûr. Je l’ai rencontré alors que j’étais élève en art lyrique et il me suivait partout. Nous avons vécu ensemble pendant treize ans, jusqu’à sa mort [du sida, ndlr], le 22 septembre 1992. Une serveuse de notre quartier utilisait un papier pour débarrasser son verre et jetait le tout à la poubelle. L’époque a changé. Même si aujourd’hui, les soins funéraires aux malades du sida posent encore des problèmes.

F.D. : Que s’est-il passé après votre mariage parodique en mars 1992 ?

Extrait du clip de
Extrait du clip de "Oh, mon bateau !"

E.M. : Ce faux mariage est une idée de mes producteurs. Je ne suis pas un porte-drapeau de la cause gay, mais j’ai joué le jeu. À l’époque, Karl Zéro était mon biographe, et sa belle-sœur, Frigide Barjot, mon témoin. C’est mon ami Dorian qui a remplacé Antoine, déjà très malade. Personne de ma famille n’est jamais venu le voir. Pourtant, nous avions reçu mes parents plusieurs fois. Un jour, je donne rendez-vous à mon frère dans une brasserie près de la Pitié-Salpêtrière où mon compagnon était soigné. Le frangin m’a dit : « Un conseil, débarrasse-toi de ça ! » Ces paroles m’ont affreusement choqué. Quand Antoine n’a plus supporté l’hôpital, j’ai dû le faire hospitaliser à domicile. Le téléphone ne sonnait plus depuis longtemps, les mauvaises langues disaient : « Il y a le sida chez Morena. » Terriblement atteint, il est parti dans des conditions atroces, sans jamais se plaindre. Les infirmières m’ont beaucoup aidé. Les trois derniers jours, il a été hospitalisé. Mais sa fin, à 37 ans, aura été un commencement, un moment de lumière. Il ne pouvait plus parler, mais son regard m’a dit : « Tu as fait ce que tu devais, reste en paix. » Il a été accompagné et euthanasié avec une piqûre de morphine. J’étais si mal que je suis sorti de la chambre. En revenant, son visage creusé, cerné, souffrant, avait disparu. Il était reposé, beau. C’est cette dernière image que je conserve de lui. Les huit jours suivants, j’ignore ce que j’ai fait. C’est le vide total.

F.D. : Avez-vous retrouvé l’amour ?

E.M. : Après sa mort, je n’ai pas consulté de psy. Pendant deux années très pénibles, j’ai dû prendre quelques comprimés. Il y a deux choses qui m’ont aidé, les prières et ma rencontre avec Hervé, un homme d’affaires. Au début, nous avons vécu avec le fantôme de mon ami disparu. Ce fut difficile, mais l’amour a été le plus fort, jusqu’à aujourd’hui.

Le nouvel album d'Eric Morena
Le nouvel album d'Eric Morena "Sous le ciel étoilé"

F.D. : Sur scène, vous interprétez les chansons de Francis Lopez ?

E.M. : Je n’oublie jamais de lui rendre hommage. J’ai eu la chance de travailler avec Francis sur le piano de Luis Mariano. À l’époque, Antoine était déjà malade, et n’avait pas de sécurité sociale. En voyant mes factures d’hôpital, Francis m’a donné de l’argent pour régler toutes mes dettes. Grand seigneur, il m’a dit : « Ne me le rends jamais. » Francis Lopez a été l’une de mes plus belles rencontres.

F.D. : Thierry Ardisson vous attend dans son émission Salut les terriens ! le samedi 7 juin.

E.M. : Je le connais depuis 1988 et je lui dois beaucoup. J’aimerais qu’il invite Christine Boutin ou Frigide Barjot. De quel droit empêcher les gens qui s’aiment de s’unir ? Cette loi ne met pas la société en péril. Essayons de vivre dans la tolérance !

F.D. : Quels sont vos projets ?

E.M. : Je dois sortir un nouvel album avec des duos très surprenants d’ici 2015…

Quelques dates de la tournée d'Eric Morena :
- 27 juillet 2014 : Oslo (Norvège)
- 14 août 2014 : Concèze (Corrèze)
- 2 et 3 octobre : Barville-en-Gâtinais (Loiret), Cabaret "Le diamant bleu"
- 5 octobre : Hauchy (Nord)...
Anita Buttez

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