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Éva Darlan : “Ça m'a tué !"

Publié le 4 mars 2021

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Éva Darlan avait été l'une des premières à briser le tabou de l'inceste en 2013. Aujourd'hui que les langues se délient, la comédienne de 72 ans livre un témoignage encore plus glaçant…

Sur scène et à l'écran, elle nous régale avec ses personnages joyeux, extravagants ou fantasques… Regard bleu et sourire tendre, Éva Darlan semble gâtée par la vie ! Pourtant, la comédienne qui nous a tant fait rire dans le rôle d'une bourgeoise coquine dans la série télévisée Palace, de Jean-Michel Ribes, cache en elle une blessure toujours à vif. Une fêlure qui a détruit son enfance et dont elle n'a jamais pu guérir.


L'actrice est revenue tout récemment sur le calvaire qu'elle a vécu alors qu'elle n'était qu'une petite fille, puis au cours de son adolescence, une souffrance qui lui collera à la peau jusqu'à la fin de ses jours et résumée par un mot que l'on aimerait ne plus entendre : l'inceste. Cette épreuve, elle l'avait déjà racontée en 2013, dans un livre poignant publié aux éditions Jean-Claude Gawsewitch, intitulé Crue et nue : le manifeste de mon corps, un ouvrage qu'elle avait d'ailleurs adapté pour le théâtre. « Mon père me sexualisait et, depuis mon enfance, commentait mon corps, écrivait-elle alors. […] C'était un paysan auvergnat, un tyran domestique. » Si les phrases tendancieuses de ce père abusif pouvaient sans nul doute la blesser, que dire de ces gestes malsains qui, peu à peu, ont détruit son innocence ? « Ces attouchements qu'il prétendait être des câlins, écrivait Éva sans détour. Viens sur mes genoux, viens mettre tes mains là, entre mes cuisses. Je ne voulais pas. Et les rapports incestuels [néologisme se référant à une ambiance trouble dans une famille, sans passage franc à des actes sexualisés, ndlr] deviennent incestueux. »

Comme si l'horreur de subir les assauts de ce père monstrueux ne suffisait pas à anéantir cette enfant, ses deux frères se sont joints eux aussi à l'indicible carnage. Avec pudeur, l'actrice évoquait dans son ouvrage ces garçons qui étaient pourtant sa chair et son sang et contre lesquels elle se retrouvait désarmée : « J'ai compris pourquoi ils ne purent jamais me regarder dans les yeux… », ajoutant plus loin : « Toutes les nuits, je voyais deux personnages effrayants, deux hommes très méchants. […] J'ai passé toutes mes nuits au-dessus de mon corps […] à regarder ce qui se passait en bas. »

Difficile d'imaginer comment cette proie sans défense face à la folie de ces hommes a pu se construire. Comment parvenir à trouver la lumière après avoir subi de tels actes ? Et surtout, comment, ensuite, appréhender son corps ? « Cela m'a tuée, j'ai eu horreur de mon corps, je l'ai toujours en horreur, c'est un lieu sale. Cela a détruit ma confiance en moi de manière définitive », vient de confier la séduisante rousse de 72 ans dans les colonnes de Ciné Télé Revue. Dans la lignée du mouvement #MeTooInceste, qui a permis à de nombreuses personnes de raconter leur propre plongée dans le dégoût (lire encadré), l'artiste a donc pu évoquer de nouveau ces années de torture, vieilles de plus de soixante ans. Cette féministe de la première heure s'est dite « victime de l'exercice du pouvoir » de son père et de ses deux frères, expliquant à notre confrère : « On me coinçait dans les couloirs, on me tripotait partout. Mon père me prenait sur ses genoux, ses mains se baladaient… » Un perpétuel « malaise », une terreur quotidienne : « Quand mon père rentrait le soir, c'était un ogre », a-t-elle précisé.

Tout au long de cette période épouvantable, Éva Darlan n'a pu confier à personne ce qu'elle subissait. Y compris à sa maman… Une omerta qui prenait la forme d'une chaîne du désespoir : « On ne croit pas la parole des enfants ! Ma mère n'a pas pu intervenir parce qu'elle a été abusée enfant et qu'elle était dans une sorte de déni de protection pour elle », a-t-elle encore raconté. Avant d'ajouter, compréhensive : « Je ne lui en veux pas. »

En devenant adulte, elle pensait certainement que plus jamais elle ne subirait la violence d'un homme. Hélas, celle qui a tourné avec les plus grands cinéastes, de Claude Lelouch à Claude Sautet, épousait, en 2009, un certain Lino Messina, comédien et musicien qui, dès le lendemain de leurs noces, révélait sa vraie nature. Après trois années d'enfer sous la coupe de son bourreau, la malheureuse a finalement eu le courage de le quitter : « C'est là qu'il se lâcha et me frappa avec ce qu'il trouva : un antivol de scooter », écrivait-elle aussi dans Crue et nue : le manifeste de mon corps.

Celle qui milite de toutes ses forces depuis de longues années contre les violences faites aux femmes doit, aujourd'hui encore, lutter contre ses démons. Mais elle est à son tour devenue maman, et la présence de Lou et Eugénie l'ont aidée à affronter ses peurs et à se réconcilier avec la vie : « Elles m'ont donné la force de me relever », a enfin confié la courageuse comédienne.

Depuis la publication aux éditions du Seuil de La Familia grande, de Camille Kouchner, dans lequel elle dévoile l'inceste dont a été victime son frère jumeau, de nombreuses personnes parviennent désormais à raconter l'horreur qu'elles ont vécue.

Parmi ces témoignages qui font froid dans le dos, la comédienne Isabelle Carré vient à son tour de publier sur Twitter une courte vidéo dans laquelle elle évoque à demi-mot son propre calvaire : « Je voudrais remercier Camille Kouchner pour ce cadeau qu'elle nous a fait, ce livre qui a permis à la parole de se libérer et à tant de personnes de s'exprimer, explique-telle. Y compris moi, puisqu'en lisant ce livre j'ai reconnu une partie de ma vie et j'ai ressenti une émotion incroyable de voir que je n'étais plus seule. » En effet, la comédienne a été traumatisée par une agression sexuelle subie à l'âge de 12 ans, en pleine rue. « Un homme a plaqué ses deux mains sur ma poitrine en disant “ça pousse, ça pousse…” Je n'ai pas bougé, je suis restée à me faire peloter les seins pendant je ne sais pas combien de temps. » Un calvaire qui lui a paru durer des heures.

Clara MARGAUX

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