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Francis Heaulme : Le procès de la vérité

Publié le 3 mai 2017

Plus de trente ans après le double meurtre de Montigny-lès-Metz, le “routard du crime” est de retour au tribunal. 
Jean-François Abgrall, l’ancien gendarme 
à l’origine de l'arrestation de Francis Heaulme, a peu 
de doute sur sa culpabilité…

Le 28 septembre 1986, la France découvre avec effroi le crime atroce de deux enfants massacrés à coups de pierres, dans la banlieue de Metz (Moselle). Cyril Beining et Alexandre Beckrich, tous deux âgés de 8 ans, étaient partis s’amuser en face de chez eux, près de la voie ferrée du quartier Venizélos à Montigny-lès-Metz.

La mère d’Alexandre, inquiète de ne pas voir rentrer son fils pour le dîner, alerte les gendarmes. Les corps suppliciés des deux garçons sont alors découverts sur le ballast, le crâne brisé. Une scène d’une violence insoutenable.

Dans les mois qui suivent, trois hommes sont placés en garde à vue et tous avouent le crime. Seul l’un d’eux, Patrick Dils, un apprenti cuisinier du quartier âgé de 16 ans, est incarcéré et condamné en 1989 à la réclusion criminelle à perpétuité.

Impassible

La même année, Jean-François Abgrall entre dans la vie et la tête du « routard du crime », Francis Heaulme. « Je travaillais sur le meurtre sauvage d’une aide-soignante sur une plage à Brest, et Francis Heaulme, un marginal traînant dans les communautés Emmaüs de la région, avait été aperçu près de la scène de crime. Je décide de l’auditionner. Dans la salle d’interrogatoire, on se jauge, on s’observe. Je lui pose des questions sur son parcours et il m’indique qu’il a fait l’armée. Il me raconte qu’on lui a appris à tuer une sentinelle. D’un ton monocorde et froid, avec un débit lent, une parole puissante, il m’explique qu’il faut l’attraper par la gorge, frapper dans le cœur ou les reins. “C’est si on veut, précise-t-il, mais il faut frapper fort !” Je suis abasourdi… Il vient de me décrire exactement de quelle façon est morte la femme sur la plage de Brest ! Mais, au moment des faits, il est hospitalisé à Quimper, à 80 km de là, après un malaise cardiaque. Pourtant, je sais que c’est lui. Et j’ai la conviction que ce meurtrier d’une extrême dangerosité et d’une rare violence n’en est pas à son coup d’essai… »

“Pépin”

Désormais, Heaulme devient la priorité du gendarme. Durant deux ans, il cherche des preuves contre son suspect n° 1 et finit par l’arrêter en 1992 grâce au témoignage d’un homme, présent lors du meurtre de Brest, qui dénonce Heaulme. Face au gendarme qu’il nomme « François » et tutoie, le routard se confie, à sa manière… « Elle avait l’air gentille la femme sur la plage. Je crois que je lui ai cassé un os quand je lui ai tapé dans le dos », révèle-t-il sans affect. Abgrall est sidéré.

Ce que lui dit Heaulme, seul le meurtrier peut le savoir et il lui a livré des aveux avec une froideur qui glace le sang. L’enquêteur laisse alors parler son suspect, ne pose que très peu de questions et garde un visage impassible pour ne pas dévoiler au routard qu’il est en train de lui livrer de précieuses informations.

« Il me raconte des saynètes dans différents endroits de France où il est allé. Des endroits où l’on retrouve des cadavres d’hommes, de femmes, d’enfants. Mais il mélange les lieux, les dates et les victimes de différents crimes. C’est comme un puzzle morbide qu’il faut reconstituer. Dans son discours, il est toujours observateur ou me dit que quelqu’un lui a raconté le crime. Il n’est jamais coupable. Quand je lui demande alors de me dessiner ce qu’il a vu, ça fourmille de détails. »

C’est à cette occasion que le tueur en série raconte son passage à Montigny-lès-Metz… « Il est à vélo, à droite il y a un talus, au bout de la rue, un pont, une poubelle et un stop. En haut du talus, deux gamins lui jettent des pierres. Il circule avec l’idée de revenir corriger les enfants. Et quand il revient, il voit les pompiers, les policiers et les enfants, morts. » Et Heaulme précise : « à Brest, c’était un pépin, il y en a eu d’autres… »« Un “pépin”, c’est comme ça qu’il appelle ses passages à l’acte.

Il a une façon bien à lui de s’exprimer et de raconter les choses, de façon un peu autistique. Il souffre d’un syndrome de Klinefelter, c’est-à-dire qu’il possède un chromosome X supplémentaire. La conséquence, c’est qu’il n’est jamais parvenu à avoir de sexualité et ça génère chez lui une très forte frustration qu’il libère en tuant », explique Abgrall.

Patrick Dils
Patrick Dils

Le gendarme transmet alors le récit du tueur à ses collègues de toute la France en quête de recoupements avec des affaires non résolues. Mais le crime de Montigny-lès-Metz ne ressort nulle part : puisque Patrick Dils a été condamné, l’affaire est classée. Acharné et consciencieux, Abgrall compulse aussi les coupures de presse et tombe sur un article relatant la scène de crime de Montigny. Exactement celle que Heaulme lui a décrite.

En octobre 1997, il rédige un procès-verbal signalant le rapprochement entre les faits et les confidences du routard. En 2001, le dossier s’étoffe avec le témoignage de deux pêcheurs qui déclarent avoir vu Heaulme le soir du drame, le visage en sang. « Francis » leur avait dit avoir chuté sur des cailloux. L’année suivante, des gendarmes en charge de l’enquête établissent que le double meurtre de Montigny-lès-Metz porte la « quasi-signature » du routard du crime. Un homme, enfant à l’époque, réaffirme aussi qu’il a vu le tueur en série à vélo, portant un tee-shirt du FC Metz à proximité des lieux du crime.

Témoin

C’est ainsi que Dils est acquitté en 2002. Lors de cette audience, Heaulme confirme que l’ex-apprenti est innocent et ajoute : « C’est pas moi. Mon style c’est l’Opinel, et j’étrangle à mains nues », laissant l’assemblée sans voix. « Son style, c’est le couteau, le tournevis, les pierres, c’est tout ce qu’il trouve », précise Jean-François Abgrall. Heaulme est alors renvoyé devant la cour d’assises de Metz, en mars 2014.

Mais, avant même l’ouverture des débats, deux témoins accusent Henri Leclaire, un ancien ouvrier, connaissance de Heaulme, qui avait avoué le meurtre en 1987 et vivait tout près des lieux du crime ! Après deux ans d’enquête, la justice décide finalement de ne pas inquiéter Leclaire. Lors de son passage comme témoin devant la cour cette semaine, Abgrall fera encore face à Francis Heaulme. Pour la dernière fois ?

« On se connaît très bien tous les deux. Il est possible qu’il parle à l’audience devant moi, à sa manière, comme d’habitude. La dernière fois que je l’ai vu en audition en 1994, je lui ai annoncé que j’avais terminé mon travail et qu’on ne se verrait plus. Il m’a répondu : “Mais je ne t’ai pas tout dit…”

Tous les acteurs seront présents à Metz alors pour moi, la vérité sera là, dans ce palais de justice. » Pour les familles d’Alexandre et de Cyril, c’est l’ultime chance de connaître enfin la vérité. Plus de trente ans d’attente, des vies brisées, pour enfin honorer la mémoire des petites victimes.

Marine Mazéas

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