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François Berléand : "J'ai toujours besoin de me saborder !"

Publié le 24 avril 2021

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Face à la grande désespérance qui s'est abattue sur le spectacle vivant, François Berléand exprime sa colère et son infinie tristesse.

Il y a un an, l'acteur triomphait sur la scène du théâtre Antoine, à Paris, au côté de François-Xavier Demaison dans l'hilarante comédie Par le bout du nez, signée des auteurs de l'inoubliable Prénom. Devant une salle archicomble, les deux compères ne boudaient pas leur bonheur de se sentir portés chaque soir par les rires et les standing ovations. Puis, comme pour le monde entier, tout s'est soudain arrêté.


France Dimanche : Comment allez-vous en cette période compliquée ?

François Berléand : La santé va bien, mais moralement c'est très dur. Douloureux de voir notre profession complètement paralysée, littéralement au point mort. C'est une vraie amertume pour tous ces gens qui ne sont pas considérés comme « essentiels » en France, et il y en a un paquet. Nous sommes du coup des milliers à être en souffrance. Comme les restaurants, les hôtels, les musées, etc. le spectacle vivant est mort, donc oui, on est très tristes. À croire que ceux qui nous gouvernent ne vont jamais au cinéma, au théâtre ou au musée… Je n'ai a priori rien contre ce gouvernement, mais tout ce qui se passe me laisse quand même très perplexe.

FD : Quand tout s'est arrêté l'an dernier, vous jouiez avec François-Xavier Demaison la pièce Par le bout du nez…

FB : Exactement, avec laquelle on rencontrait de plus un véritable succès ! Ce qui est d'autant plus rageant, car dans une vie de comédien, on n'a pas forcément dix mille fois l'occasion de vivre ça. Le premier confinement, on peut comprendre, c'était pour tout le monde pareil, le monde entier était à l'arrêt ; mais ce second est nettement plus difficile à accepter, car c'est deux poids, deux mesures. Et je ne parle pas de toutes ces errances autour des vaccins. Malheureusement, on voit bien que notre ministre de tutelle ne peut rien faire…

FD : Votre épouse, Alexia Stresi, sort son second roman, Batailles. Cela vous plairait-il d'écrire ?

FB : Je l'ai fait ! En 2006, j'ai écrit Le Fils de l'homme invisible (Stock) dans lequel je raconte le cas psychiatrique que j'étais de 11 à 17 ans, pensant vraiment que j'étais le fils de l'homme invisible et qu'on avait fait installer des miroirs spéciaux dans la maison pour que je puisse me voir. Un gros succès de librairie. Mais sinon, non, autant je suis un lecteur passionné, mais pas un auteur.

FD : Qu'avez-vous pensé du livre de votre épouse ?

FB : C'est toujours un peu compliqué de parler des gens que l'on aime, mais c'est quelqu'un qui a un talent fou et écrit incroyablement bien.

FD : Que faites-vous du coup depuis un an ?

FB : On a un peu joué quand même, au festival de Ramatuelle cet été, et de septembre au deuxième confinement. J'ai aussi tourné quelques films, donc j'ai un peu pratiqué mon métier. Mais là, depuis trois mois, plus grand-chose. Le week-end dernier, j'ai eu la chance d'aller jouer la pièce à Monaco, car c'est le seul endroit en France où c'est autorisé. Et on a aussi fait une captation le mois dernier à Antibes. Tout ça est bien sympathique, mais ne remplace évidemment pas le public. Ça manque énormément !

FD : Qu'éprouvez-vous en jouant devant une salle vide ?

FB : C'est très compliqué. Et plus encore avec une pièce qu'on a eu l'habitude de jouer devant une salle pleine riant aux éclats. On n'a plus le même rythme. On se retrouve juste tous les deux avec François-Xavier et il nous manque le troisième personnage qui est le public. Normalement, on adapte notre jeu en fonction de ses rires, mais là, c'est le grand silence.

FD : Comment vont vos petites jumelles de 12 ans, Adèle et Lucie ?

FB : Bien. Masquées du matin au soir, mais bien. Elles sont quand même contentes de rentrer à la maison pour l'enlever. Moi qui fais partie d'une génération qui n'a connu ni guerre, ni pandémie, ni rien de tout ça, je me dis que ce qu'on lègue à nos enfants n'est pas brillant. Même si je ne pense pas que ce soit totalement de ma faute, encore que puisqu'elles sont là, ça l'est quand même un peu.

FD : Vous êtes aussi papa de deux aînés. L'un d'eux vous a-t-il fait la joie d'être grand-père ?

FB : Les deux mon capitaine ! J'ai trois petits-enfants qui ont 6, 4 et 2 ans. Malheureusement, on ne se voit pas beaucoup ces derniers temps. Car si je les reçois tous à la maison, on est plus de six, donc hors la loi. Du coup, je ne vois pas mes petits-enfants, je respecte la loi. Mais c'est fatigant d'entendre tout et son contraire, de voir tous ces médecins se répandre sur les chaînes d'info alors qu'ils ne savent rien. J'ai d'ailleurs appris un mot à ce sujet : l'« ultracrépidarianisme ». C'est en gros cette capacité des gens n'ayant aucune connaissance dans un domaine donné à se permettre d'en parler !

FD : Est-ce vrai que vous avez failli faire partie du Splendid ?

FB : En effet, c'était à un moment très rigolo de ma vie. J'étais alors dans une troupe de théâtre. Nous venions d'obtenir une subvention qui allait enfin nous permettre de ne plus tout faire nous-même, les décors, les costumes, etc. Lorsqu'un jour, Josiane [Balasko, ndlr] m'a demandé si ça me dirait de les rejoindre pour construire un théâtre. J'aurais pu dire « banco », car c'était tous mes copains. Mais, comme je ne voulais pas faire peintre en bâtiment toute ma vie, j'ai refusé ! Bon, vu leur succès, j'ai un peu regretté. Je me suis dit que la chance ne me sourirait certainement pas deux fois… Mais on s'est retrouvé à plusieurs reprises avec Thierry, Josiane ou Gérard… Un vrai bonheur ! De toute façon, moi, ce que je voulais, c'était juste faire mon métier. J'ai eu la chance de l'exercer toute ma vie ou presque, puisqu'en presque cinquante ans de carrière, j'ai eu seulement un an et demi de chômage. Donc, pour finir, je n'ai pas regretté.

FD : Êtes-vous traqueux avant d'entrer en scène ?

FB : Très. Un peu au cinéma avant de longs plans-séquences, mais surtout au théâtre. J'ai un trac qui est très, très fort, presque paralysant, au point de me rendre capable de bégayer sur scène, c'est terrible. Je suis comme dans un étau qui, petit à petit, se desserre, et ensuite tout va bien. Mais avant le lever de rideau, je ne suis pas bien du tout, je veux qu'on me foute la paix, être seul, me concentrer. Et en même temps, j'ai grand besoin de ce trac.

FD : À quel moment de votre vie vous êtes-vous senti en accord avec vous-même et avez-vous cessé de chercher ce qui fait mal ?

FB : Jamais, car j'ai besoin de ce mal. C'est une vraie vocation chez moi. Quand tout va bien, il faut tout d'un coup que je dise quelque chose qui fait que ça va aller mal et m'attirer les foudres. Je suis politiquement incorrect, brusquement j'aime dire des trucs de travers, qui vont surprendre et même déplaire. C'est plus fort que moi, ce plaisir de me saborder. J'ai un ascendant Scorpion qui est très présent, et dès que je suis trop à l'aise, j'ai besoin de m'autopiquer pour que les problèmes arrivent !

Caroline BERGER

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