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Françoise Sagan : Broyée par le fisc !

Publié le 23 novembre 2019

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© BESTIMAGE Françoise Sagan

A la fin de sa vie, l’écrivaine Françoise Sagan, diminuée physiquement, ne travaillait plus que pour rembourser ses redressements fiscaux.

Vous l’avez peut-être vu sur les présentoirs des librairies, ce mince pavé de 224 pages intitulé Les quatre coins du cœur, avec en bandeau sur la couverture blanche, une photo de son auteure, disparue le 24 septembre 2004. Découvert au fond d’un tiroir par le fils de l’écrivaine, Denis Westhoff, ce manuscrit inédit paru chez Plon le 19 septembre dernier devait être l’un des événements littéraires de cette rentrée. « Quinze ans après sa mort, la merveilleuse Françoise Sagan publie un dernier livre (…). Merci, Denis Westhoff », se réjouissait ainsi Carla Bruni sur son compte Instagram.

Le thème ? Il est typiquement « saganesque » : Fanny, une bourgeoise provinciale, s’éprend du mari de sa fille…

Très vite pourtant, les critiques ont étrillé cet ouvrage posthume, « bâclé et désagréable » pour l’un, « roman à l’encéphalogramme plat » pour l’autre. Même la fidèle secrétaire de Sagan, Isabelle Held, qui a tapé tous ses textes depuis 1970, vient de confier au Journal du Dimanche que, pour elle, ce manuscrit était « une esquisse impubliable » !

Où est la patte Sagan, ce style vif, nerveux et imagé, qui a séduit des millions de lecteurs de par le monde ? se demandent les nombreux déçus.

À la décharge de l’auteure, Les quatre coins du cœur sont passés avant publication entre les mains d’un correcteur un peu trop zélé. Des mots ont disparu, d’autres ont été rajoutés, parfois même, ce sont des phrases entières qui ont été remaniées, jusqu’à les vider de leur sens initial. Par exemple, « Fanny avait pris ce voyage comme une mission absurde » est devenu « Fanny avait accepté ce voyage pour savoir comment évoluait le couple »… 

Cela suffit-il à expliquer le flop d’un succès trop vite annoncé ? Non, si l’on revient sur les conditions dans lesquelles Sagan a écrit sa dernière œuvre.

1998. Le « charmant petit monstre », comme la surnommait François Mauriac, est aux abois. Elle qui a gagné des millions avec ses livres, a tout claqué. L’argent lui a toujours brûlé les doigts. Elle l’a joué au casino, sniffé en cocaïne dont elle faisait une consommation effrénée, généreusement distribué à qui lui en demandait, dépensé des sommes folles sur des coups de tête.

Surtout, elle est dans le collimateur du fisc. Des ennuis qui ne datent pas d’hier mais qui se sont aggravés avec les années. Elle a en effet perçu l’équivalent de 600 000 euros, sous forme de travaux de rénovation de son manoir normand, du milliardaire André Guelfi, impliqué dans l’affaire Elf. Une somme qu’elle a omis de déclarer, tout comme d’autres, prêtées par certaines de ses amies pour l’aider à payer des arriérés d’impôts.


Bilan des courses : les services fiscaux lui ont imposé un redressement de 1 200 000 euros, qu’elle ne possède évidemment pas. Olivier Orban, son éditeur, a bien tenté de solliciter la clémence de Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l’Économie, hélas sans succès. Pour ne rien arranger, l’avocat fiscaliste chargé de défendre les intérêts de Sagan vient d’être inculpé dans l’affaire de l’Angolagate…

Son manoir du Breuil, en Normandie, l’un des rares lieux où elle se sentait bien, ainsi que la plupart de ses objets personnels de valeur, sont saisis. Seule et sans le sou, celle qui se définissait comme « un accident qui dure » est au bord du crash.

À l’époque, elle doit encore un livre à son éditeur, dont elle ne touchera pas un centime puisque le fisc se rembourse en prélevant directement tous ses droits d’auteur. « Je n’écris pas si je n’ai pas les moyens de le faire, et par la faute de l’État », décrète-t-elle, bravache, à Orban.

En réalité, comme l’a confié sa secrétaire au JDD : « Françoise avait perdu l’envie d’écrire. Elle le disait d’ailleurs. » Malade, rongée d’angoisse, Sagan s’échine pourtant à aligner des mots, sollicitant sans cesse le jugement d’Isabelle Held. « C’est très bien ! » ment celle-ci, incapable de dire à ce génie qu’elle admirait tant et qu’elle continue d’aimer sans condition, qu’elle a perdu tout son talent.

Le cœur battu, c’est ainsi que Sagan a titré ce dernier manuscrit. Elle, est à terre. C’est d’ailleurs sur son lit qu’elle reçoit les rares personnes qui lui rendent encore visite, avenue Foch, à Paris. Elle n’a plus de carte de crédit, survit grâce à un petit pécule oublié des services fiscaux. Le journaliste Guillaume Durand, qui l’interviewe chez elle en 2002 dans le cadre de son émission littéraire Campus, sur France 2, est atterré. « Sagan vit dans un palais, mais sans un rond pour payer ses cigarettes (…). Le fisc l’a flinguée, elle, l’oiseau le plus fin et le plus intelligent du monde. »

Sous l’impulsion de Guillaume Durand, qui souhaite l’aider, elle signe un livre d’entretiens autour de la littérature. Peut-être le dernier ouvrage dont elle soit fière. Quelques mois avant de s’éteindre tristement à l’hôpital, Sagan, qui travaillait toujours sur Le cœur battu (devenu Les quatre coins du cœur) confiait au journaliste : « Cher Guillaume, croyez-vous que je sois en état d’écrire ? Pourquoi je n’y arrive plus ? »…

Lili CHABLIS

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